Roma – Veni, vidi, Magnani

La trilogie des Rome d’Anna Magnani, troisième et dernière partie.

Anna Magnani. 1908 – 1973. Une des plus grandes actrices italiennes de tous les temps ; elle fut d’ailleurs la première d’entre elles à recevoir un Oscar de la Meilleure Actrice en 1955 pour son rôle dans La Rose tatouée. Pour son charme unique, sa force de caractère et la passion qui enflammait son jeu, on l’appelait « La Lupa ». La louve, comme celle qui éleva Romulus et Rémus, selon la mythologie latine, les fondateurs de Rome. La ville où elle est née, où elle mourut, et à laquelle elle resta fidèle toute sa carrière, à travers notamment trois films par des réalisateurs de légende : Rome, ville ouverte par Rossellini, Mamma Roma par Pasolini et Roma par Fellini. Un panorama de la capitale italienne sur trois décennies ; voici la trilogie des Rome d’Anna Magnani, troisième et dernière partie : Roma.

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La louve, le début et la fin.

ROMA

Réalisateur : Federico Fellini

Actrice principale : Rome

Date de sortie : 14 mars 1972 (France)

Pays : Italie, France

Box-office : 869,9 millions de lires

Durée : 2h

Ça tourne !

FELLINIESQUE

Nous y voilà enfin. Après un détour par le précédent film de Fellini, Les Clowns, et l’œuvre de son disciple Alejandro Jodorowsky avec La Danza de la Realidad et Poesía Sin Fin, nous voici enfin arrivés au terme de notre trilogie des Rome d’Anna Magnani, Roma de Federico Fellini. Rien à voir avec Roma d’Alfonso Cuarón, cela dit. Souviens toi Billy, nous avons exploré la Rome occupée par les nazis aux côtés de l’innocente Pina dans Rome, ville ouverte, puis la Rome rongée par la pauvreté et le désespoir dans les années 60 de Mamma Roma. Nous sommes désormais en 1972 ; et nul autre film ne pourrait mieux résumer notre voyage dans son entièreté.

D’abord, parce que Fellini s’est initié au cinéma aux côtés de son mentor Roberto Rossellini, précisément sur Rome, ville ouverte. S’il avait déjà eu des contributions mineures sur deux ou trois films avant ça, c’est véritablement en 1945 que son aventure cinématographique commence ; cette première virée dans le néoréalisme italien influencera d’ailleurs toute la première partie de sa carrière, avant Huit et Demi en 1963. En plus de cela, il fut également proche de Pasolini, puisque les deux collaborèrent sur Les Nuits de Cabiria en 1957 puis La Dolce Vita en 1960, juste avant que Pasolini ne se mette lui-même à la réalisation avec ses deux premiers films, Accattone en 1961 et Mamma Roma en 1962. Rossellini inspire Fellini, Fellini inspire Pasolini, la boucle est bouclée. Pourtant, il faudra attendre les années 1970 pour que le maître se décide enfin, après les deux autres, à faire un film sur cette ville si importante dans sa vie et dans sa carrière.

Roma, aussi connu sous le titre Fellini Roma, est dans la lignée directe des Clowns – et pas seulement parce que la scène du défilé de mode des artistes de cirque est ici reprise avec des membres du clergé. Tout comme son prédécesseur, le film est un documentaire, une autobiographie, un poème surréaliste, un peu de tout ça et rien du tout en même temps. Fellini prend un malin plaisir à mélanger les genres et à briser le quatrième mur en filmant une fois encore la caméra, et en apparaissant lui-même à plusieurs reprises dans le long-métrage. Mais quoi de plus normal ? Dans le fond, Roma est un portrait, non pas le portrait d’une personne, mais des microcosmes d’une ville toute entière dont le réalisateur fait partie intégrante.

Le film se caractérise aussi par une grande irrévérence tout à fait felliniesque, jamais dans l’irrespect ou l’outrage, mais jamais dans la dévotion non plus. Tout est prétexte à la cocasserie, au décalage et à l’absurde. La présence de l’Église Catholique dans le film en est sans doute le meilleur exemple : elle imprègne toute l’œuvre car on la retrouve directement ou implicitement dans quasiment toutes les scènes (même celles au bordel), mais dans le même temps elle est çà et là gentiment tournée en ridicule – la fameuse scène du défilé de mode en tête.

Les dialogues, enfin, sont souvent l’occasion pour Fellini d’apporter des pointes d’humour au film, trouvant partout prétexte à rire.

« HOMME – À Rome, vous savez ce qu’on dit, comme tu manges, tu chies ! »

« FELLINI – Nous devons aux fascistes deux grandes réalisations : la guerre contre les mouches, et des trains qui arrivent et repartent à l’heure. »

« HOMME – Hé, bande de couillons !
FELLINI – Un Romain vient de nous adresser un bonjour affectueux. »

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C’est pas très catholique tout ça.

ROME INTEMPORELLE

« FELLINI – Mesdames et messieurs, le film que vous allez voir est une Histoire, au sens traditionnel du terme. »

Nous avons vu la Rome affligée de la Seconde Guerre Mondiale, puis la Rome désespérée des années 60. Qu’en est-il de Roma ?

À travers le regard de Fellini enfant, adolescent puis adulte, on découvre dans son film non pas un visage de Rome, mais plusieurs. Il y a la Rome des années 30, en pleines années folles – littéralement – où tous types d’hurluberlus se croisent et se recroisent, une époque insouciante, détachée de la réalité, peut-être dans le déni aussi de l’effroi à venir. Puis il y a la Rome des années 70, comme ressuscitée après avoir touché le fond sous le régime fasciste pour mieux se relever. Une époque de hippies, de touristes, d’étudiants, de motards, de prostituées… En un sens, les deux décennies se reflètent, comme les deux parenthèses encadrant la grisaille de Rome, ville ouverte et de Mamma Roma.

Fellini ne prétend pas ici raconter une histoire comme les autres, mais véritablement une Histoire, avec un grand H. Il le déclare dès le début du film, d’ailleurs ; il n’y a pas de héros, pas vraiment de personnages que l’on suit, pas d’intrigue. Roma est un enchaînement de scènes qui ne se suivent pas, sans véritable ordre chronologique, voire sans ordre logique tout court. Le seul fil rouge, c’est la capitale elle-même ; surréelle, hors de l’espace et du temps, tout change, mais elle est toujours là. Et c’est exactement ce que veut dire le film.

Roma va bien au delà des années 30 ou 70. Dès la première image du film, une espèce de ruine de blocs de pierre, Fellini invite la mythologie romaine dans son présent, et convoque tour à tour Jules César ou des vestiges archéologiques, jusqu’à même exhumer une défense de mammouth. C’est en fin de compte toute l’histoire de Rome qui s’immisce dans le portrait, comme si le temps n’avait pas d’emprise, où les statues latines côtoient les mobylettes, où les mosaïques antiques côtoient les tunnels du métro. Passé, présent, futur, et même conditionnel ou rêve ne font plus qu’un dans cette balade à travers une des villes les plus incroyables du 7ème Art.

Plus que tout, Rome est personnifiée. Ce n’est pas « juste » une ville, elle est incarnée par chacun de ses habitants, chacun de ceux qui la visitent, même par chacun de ceux qui ne font qu’y passer. Tous les personnages du film, sans exception, sont Rome. Ce sont les actrices des péplums de l’enfance du réalisateur. C’est la grosse dame qui l’accueille quand il arrive à la capitale, forte et imposante, mais rongée par la maladie – symbole de la guerre qui couve. Ce sont les prostituées tentatrices, mais au grand cœur, qui ne seront pas sans rappeler Mamma Roma elle-même. C’est la vieille dame solitaire qui se rattache désespérément à la foi. Rome est chacun d’entre eux, chacune d’entre elles ; mais de toutes ces femmes, il en est une qui l’incarne mieux que quiconque autre…

Avé César !

LES ADIEUX À ANNA

Anna Magnani. Mais où est-elle donc, dans tout ça ? Après tout, c’est bien elle, le focus de cette trilogie des Rome ! Et bien elle arrive, à la toute fin du film, juste après la magnifique séquence dans les souterrains de la cité et le défilé surréaliste des hommes et femmes d’Église. Elle arrive à l’avant-dernière scène, rentrant chez elle comme si de rien n’était, pour une apparition d’à peine moins de 30 secondes. Et pourtant, elle impose là son empreinte de façon indélébile.

« FELLINI – Cette dame qui rentre chez elle en longeant les murs de l’antique palais patricien est une actrice romaine, Anna Magnani. Elle pourrait être le symbole de la ville.
MAGNANI – Je suis quoi ?!
FELLINI – Rome ; louve et vestale, aristocrate et gueuse, sombre et bouffonne, … Je pourrais continuer jusqu’à demain !
MAGNANI – Oh Federico, va, va donc dormir, va.
FELLINI – Je peux te poser une question ?
MAGNANI – Non, j’ai pas confiance, ciao ! Bonne nuit ! »

Et elle referme la porte. Une apparition brève, magnifique, mélancolique, presque comme une ombre qui passe puis disparaît. Et c’est exactement ce que c’était. Anna Magnani décèdera l’année suivante, le 26 septembre 1973, il y a à quelques jours près exactement 46 ans, et Roma serait son tout dernier rôle. Moins de 30 secondes, mais peut-être parmi les plus importantes de sa carrière.

Fellini aurait déclaré qu’il était absolument impensable de faire un film sur Rome sans Magnani. Dans le fond, tout le film ne mène qu’à cette scène, les deux heures de Roma ne sont qu’un préambule à l’apparition de la Lupa, l’actrice la plus intrinsèquement liée à la capitale italienne.

En cet instant fugace, Anna Magnani est à nouveau Pina, et à nouveau Mamma Roma. Elle est Rome, maternelle et téméraire, affligée et ressuscitée, patricienne et plébéienne, tragique et comique ; elle est les mille et un visages qui parsèment le film à elle seule. Anna Magnani est Rome, merveilleuse et éternelle.

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Ciao, Anna. Ciao.

LE MOT DE LA FIN

Roma est peut-être un des films les plus personnels de Fellini, une balade à travers le temps et l’espace entre Histoire et rêve, fiction et réalité, où les mythes se font hommes et les hommes se font mythes. Surtout, c’est un adieu formidable à Anna Magnani, qui restera, à jamais, le visage de Rome.

Note : 7,75 / 10

« FELLINI – Comme il y a 1000 ans, comme au début des films, ou comme toujours. »

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Voir Roma, et mourir.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet articles appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

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