Les Clowns – La vie est un cirque

Car derrière le maquillage grotesque et les larges grimaces, il y a des Hommes.

Au début des années 1970, la télévision italienne a commissionné un des plus grands réalisateurs du pays pour mettre sur pied un documentaire consacré au monde du cirque, et plus précisément à ses clowns. Federico Fellini, ressortant d’une décennie marquée par deux de ses plus grands chefs-d’oeuvres – La Dolce Vita et Huit et Demi – et le très ambitieux Fellini Satyricon, et juste avant Roma, trouve là l’occasion de travailler à un projet plus modeste. Néanmoins, Fellini étant qui il est, il ne peut pas se contenter de faire un documentaire comme les autres ; et grâce à sa patte inimitable, il va mettre en scène Les Clowns, l’un des docu-fictions les plus extraordinaires du 7ème Art.

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Tata Yoyo, qu’est-ce qu’il y a sous ton grand chapeau ?

LES CLOWNS

Réalisateur : Federico Fellini

Acteurs principaux : Federico Fellini, Maya Morin

Date de sortie : 10 mars 1971 (France)

Pays : Italie

Durée : 1h32

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Et toc !

LES RELIQUES DU CIRQUE

Une nuit. Une chambre. Un garçon. De l’autre côté de sa fenêtre, des grognements essoufflés, des cliquetis métalliques, des lumières énigmatiques. Et un homme, qui répète encore et encore : « Plus haut ! Plus haut ! ». Là, en bas, on monte un chapiteau. Alors, intrigué, le garçon saute de son lit, descend les marches et s’infiltre subrepticement dans l’antre fantasmagorique du cirque – le spectacle peut commencer.

Considérer Les Clowns simplement comme un documentaire serait au mieux réducteur, au pire carrément une insulte. Avec ce film, Fellini brouille la frontière entre la fiction et la réalité, incorporant à son travail de reportage des reconstitutions de fragments de sa propre vie, scénarisant ses rencontres, ressuscitant des clowns décédés et se filmant finalement lui-même filmant le film dans une mise en abîme délirante qui nous donne l’impression que l’on regarde le making-of du documentaire plutôt que le documentaire lui-même.

Malgré tout, Les Clowns n’en conserve pas moins une portée didactique – après tout, c’est quand même le but initial du film. Ainsi, au détour de discussions, on peut apprendre la différence entre le clown blanc, dit Pierrot, et le clown rouge, dit Auguste, les deux principaux types de clowns au cirque. Le premier est la figure autoritaire, il est élégant, distingué, bien élevé, et se lance dans des entreprises que fait systématiquement échouer Auguste par ses bouffonneries et sa maladresse légendaires. L’un et l’autre forment le yin et le yang de la pantomime fantaisiste des grands chapiteaux.

De même, on découvre ou redécouvre à travers les reconstitutions de Fellini les plus grands spectacles des plus célèbres comiques de cirque ; comme le trio des Fratellini et leurs délires féériques pour les patients des asiles, les détenus en prison ou les enfants en pension. On revit aussi les derniers instants de Jimmy Guyon, l’Auguste originel, et comment il s’est échappé de l’hospice pour aller assister à son tout dernier spectacle de cirque avec les mémorables Footit et Chocolat, avant de rendre son dernier souffle là, assis sur l’estrade, dans une séquence magnifiquement émouvante.

Et puis, bien sûr, il y a les vrais clowns. Les vieux clowns. Tous ceux que Fellini est allé rechercher, dans leur dernière demeure, pour parler un instant et se souvenir, un peu, du passé. Il y a Nando, le vieillard attendrissant du cirque Orfei, qui n’ose pas s’imposer au repas pour ne pas déranger. Il y a le Père Loriot, qui descend péniblement ses escaliers du haut de ses 86 ans, le visage ridé par un large sourire face à cette visite, si rare, qu’il reçoit. Il y a Charlie Rivel, l’Auguste espagnol de 74 ans, qui profite de la venue des caméras pour remettre en scène un de ses vieux tours. Il y a Bario, et sa femme qui passe derrière les rideaux translucides telle un fantôme. Et il y a Jean Houcke, et ses 93 années, directeur de nombreux cirques – notamment celui d’Amiens – désormais assis dans un fauteuil qu’il semble ne plus jamais pouvoir quitter.

Avec eux, Les Clowns s’apparente à la visite d’un musée aux reliques magnifiques, ce qui n’est pas sans rappeler les deux Eddies et leur manoir de Grey Gardens. Ce qui importe ici n’est pas tant les clowns eux-mêmes que le souvenir qu’ils évoquent, remémoré par des anciens accablés par le temps – comme si tout clown aspirait à la fin à être clown triste. On ne pourra pas s’empêcher, alors, de penser aux paroles des « Vieux » de Jacques Brel…

« Est ce d’avoir trop ri que leurs voix se lézardent quand ils parlent d’hier ?
Et d’avoir trop pleuré que des larmes encore leurs perlent aux paupières ? »

Coucou !

FELLINI, UNE VIE RÊVÉE

« Souvenir », assurément, est le maître-mot de ce film. Les souvenirs que nous évoquent les clowns et leurs grimaces grotesques, et plus particulièrement les souvenirs qu’ils évoquent à Fellini, qui répète à plusieurs reprises à qui veut bien l’entendre la vision qu’il poursuit avec Les Clowns.

« FELLINI – Les clowns de mon enfance… Que sont-ils devenus ? Cette terrifiante et unique violence, cette bruyante euphorie peuvent-elles encore divertir ? Le monde auquel elles appartiennent n’existe plus. »

Alors se révèle au spectateur le véritable sujet du film. Ce n’est pas vraiment un documentaire sur les clowns. De toutes façons, ce n’est pas non plus vraiment un documentaire tout court. Les Clowns parle en réalité de Fellini lui-même, et de son lien avec le monde du cirque – qu’il évoquait déjà de façon moins exubérante dans La Strada en 1954 – dépeignant autant la vérité historique que la façon dont le réalisateur se l’imagine. C’est précisément pour cette raison que presque tout le premier tiers du film, soit tout de même près d’une demi-heure, s’attarde à recréer des évènements de la jeunesse de Fellini : sa première rencontre avec les clowns lors de l’érection du chapiteau devant sa fenêtre, et les personnages réels qu’il connut durant ses jeunes années, ivrognes, invalides de guerre et autre figures ubuesques qui étaient pour lui autant de clowns ordinaires.

À travers ses propres yeux, il englobe la figure du clown dans sa globalité ; l’amuseur de foires, avec des moments sincèrement drôles comme l’apparition totalement improbable de l’actrice Anita Ekberg qui vient acheter une panthère et faire un shooting photo devant la cage des fauves, mais aussi le monstre effrayant aux expressions difformes et aux couleurs agressives, qui s’amuse à planter des haches dans la tête de ses collègues ou à terroriser un membre du public qui n’a rien demandé à personne. En fait, tout le monde est un clown et la vie est un cirque. Les membres de l’équipe de tournage sont autant d’Augustes dirigés par le clown blanc Fellini, qui met en scène son sujet autant que son sujet le met en scène.

Les Clowns est un voyage mélancolique le long du chemin de la nostalgie. Le réalisateur se lance éperdument à la recherche d’un passé qu’il a laissé derrière lui, à la recherche des pitres de son enfance qui ont vieilli ou disparu, à la recherche d’une pellicule providentielle qui finira par littéralement fondre devant lui dans une symbolique poignante comme ultime testament d’un temps révolu. Finalement, le plus triste des clowns, c’est Fellini lui-même.

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Un sourire de façade.

BOUQUET FINAL

Arrivant finalement à la réalisation tragique que le passé est passé – jusque là, ça fait sens – Fellini décide de monter dans le dernier tiers du film un véritable spectacle de cirque, présentant l’enterrement du clown. Un clown quelconque, comme les autres. L’idée du clown, peut-être, un symbole plus qu’un être. Entre donc un corbillard difforme et son cortège funèbre de geignants tous de noir costumés, menés par une veuve travestie. Et là, tout part en vrille.

Ironiquement, c’est en mettant en scène l’enterrement du clown que Fellini va lui redonner vie. Les 25 dernières minutes du film sont consacrées uniquement à ce spectacle démentiel, une espèce de joyeux bordel où s’entrechoquent tous les numéros vus jusqu’alors. Ça saute, ça danse, ça explose, ça prend feu… Tout et n’importe quoi s’anime sous nos yeux, dans une « euphorie » abracadabrantesque et merveilleuse, remplie de moments authentiquement amusants et de situations purement felliniennes imprégnées de rêveries.

Au son d’une musique picaresque, ce sont 10, 20, 30 clowns célèbres et moins célèbres qui batifolent, rejoints par la troupe du réalisateur qui lui servait d’équipe de tournage, grimés avec milles couleurs. Il ne reste que Fellini, le grand clown blanc, qui reste sans maquillage derrière sa caméra, et promène son œil autoritaire à travers les pluies de guirlandes de papier et les pitreries extatiques des clowns. Finalement, il fallait que ce dernier meure pour mieux renaître de ses cendres à l’apogée de ce film fantastique.

Puis la musique s’arrête, et les lumières s’éteignent. Assis sur le bord de la piste parce qu’il était fatigué, le clown Fumagalli – père du Fumagalli actuel mondialement connu – qui fait là sa toute dernière apparition en tant que clown avant de prendre sa retraite, se remémore un numéro qu’il faisait avec son acolyte Frou-Frou. Ce dernier prétendait être mort, et Fumagalli de le chercher en vain, persuadé que ce n’est pas possible qu’il soit parti – un parallèle évident avec Fellini et sa recherche des clowns de son enfance. Alors, il a l’idée de l’appeler avec sa trompette, comme ils le faisaient autrefois. De l’estrade s’élève une magnifique complainte mélancolique… et de l’autre côté, Frou-Frou ressuscité lui répond. Les deux clowns finalement réunis se rejoignent au milieu de la piste et disparaissent côte à côte, dans une dernière chanson. Le rideau est tombé. Le spectacle est terminé.

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Tombée de rideau.

LE MOT DE LA FIN

Les Clowns est bien plus qu’un documentaire. Fellini et sa troupe se mettent en scène dans un film coloré, magnifique, drôle, émouvant, grotesque, nostalgique et onirique qui fascine et émerveille. Le clown est mort, vive le clown.

Note : 9 / 10

« FUMAGALLI – Ça m’a beaucoup plu. »

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Un petit tour et puis s’en va.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à RAI, et c’est très bien comme ça

 

2 commentaires sur “Les Clowns – La vie est un cirque

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  1. Un film de Fellini que je découvre, admirablement mis en mots dans cette très belle chronique bercée de la sensibilité du film. On sent poindre à travers elle toute la nostalgie qui porte le projet du cinéaste dont le style a toujours été porté par les arts du cirque. On dit qu’un bon clown doit savoir trouver son nez, on peut dire que Fellini en avait un particulièrement profilé.
    Bravo pour cet article qui m’invite à la découverte.

    Aimé par 1 personne

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