Mamma Roma – Des espoirs et des illusions

La trilogie des Rome d’Anna Magnani, deuxième partie.

Anna Magnani. 1908 – 1973. Une des plus grandes actrices italiennes de tous les temps ; elle fut d’ailleurs la première d’entre elles à recevoir un Oscar de la Meilleure Actrice en 1955 pour son rôle dans La Rose tatouée. Pour son charme unique, sa force de caractère et la passion qui enflammait son jeu, on l’appelait « La Lupa ». La louve, comme celle qui éleva Romulus et Rémus, selon la mythologie latine, les fondateurs de Rome. La ville où elle est née, où elle mourut, et à laquelle elle resta fidèle toute sa carrière, à travers notamment trois films par des réalisateurs de légende : Rome, ville ouverte par Rossellini, Mamma Roma par Pasolini et Roma par Fellini. Un panorama de la capitale italienne sur trois décennies ; voici la trilogie des Rome d’Anna Magnani, deuxième partie : Mamma Roma.

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Un instant de bonheur.

MAMMA ROMA

Réalisateur : Pier Paolo Pasolini

Acteurs principaux : Anna Magnani, Ettore Garofolo

Date de sortie : 22 septembre 1962

Pays : Italie

Durée : 1h46

Ris, tant que tu le peux !

ROME, VILLE COUVERTE

Mamma Roma (Anna Magnani) est une prostituée romaine, qui est libérée de ses fonctions le jour où son proxénète Carmine (Franco Citti, un des acteurs fétiches de Pasolini) se marie. Elle décide alors de reprendre sa vie en main, pour devenir vendeuse de fruits et légumes sur un marché dans un nouveau quartier. Surtout, elle reprend contact avec son fils de 16 ans, Ettore (Ettore Garofolo), qui vivait loin des exactions de sa mère à la campagne. À deux, ils nourrissent l’espoir d’une vie meilleure et heureuse – mais le passé pourrait bien vite revenir à la charge.

Avec Mamma Roma, Pier Paolo Pasolini suit les traces de la Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini, à qui le film est justement dédié, en livrant une fable néoréaliste d’une grande puissance émotionnelle. Et donc, dans la pure veine néoréaliste italienne, le réalisateur recherche ici une authenticité dans son histoire, filmant la vie quotidienne simple de gens ordinaires, où la caméra se substitue à l’œil du spectateur comme un passant qui observerait la scène. Dans cette optique, la plupart des acteurs du film sont également des non-professionnels, recrutés directement dans la rue par Pasolini – à vrai dire, seule Magnani était une actrice reconnue à l’époque ; et pour la majorité du reste du casting, ce fut leur seul film. Ce que ne veut pas dire cependant qu’ils ne sont pas talentueux ! Il y a notamment Ettore Garofolo, avec sa gueule d’ange et son air naïf, toujours engoncé dans un costume qui paraît trop grand pour lui, qui fait des merveilles dans son rôle et respire la maladresse adolescente, comme un funambule incertain sur le fil périlleux du passage de l’enfance à la vie adulte. D’ailleurs, le néoréalisme de Mamma Roma va même jusqu’à nommer le personnage exactement comme l’acteur, Ettore Garofolo, renforçant une fois de plus l’idée de la réalité.

Les parallèles entre le film et Rome, ville ouverte sont nombreux, la présence de Magnani en tant que personnage principal est le plus flagrant ; pourtant, ils opposent deux visions radicalement différentes. Mamma Roma parcourt les rues de la capitale italienne plus de 15 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, après que la cité a été reconstruite ; on se plaît d’ailleurs à imaginer, dans ce contexte chronologique, qu’Ettore pourrait être l’enfant dont Pina (jouée par Anna Magnani aussi) était enceinte dans Rome, ville ouverte, témoin du temps qui a passé.

Un temps qui a passé pour la ville autant que pour ses habitants. Rome a été rebâtie, le pays s’est redressé. Du moins, en apparence. Car dans les faits, qu’est ce qui a vraiment changé entre cette vision de la cité et son état sous l’occupation nazie ? Les nouvelles barres d’immeubles se ressemblent toutes, pour beaucoup insalubres, la pauvreté et la misère suintent encore à travers les fissures dans les parois des appartements. Face aux nouvelles résidences subsistent toujours des ruines délaissées, comme un symbole d’un passé qui ne s’est pas tout à fait effacé. L’espoir dont était imprégnée la fin de Rome, ville ouverte est le même que nourrit Mamma Roma au début du film de Pasolini, celui que nourrissaient tous les survivants au crépuscule de la guerre, mais on se rend bien vite compte que cet espoir a tôt, trop tôt, péri. Après tout, dès le générique, une mouche malencontreuse se posait subrepticement sur les noms des producteurs, comme une métaphore de l’infortune à venir.

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Une dernière danse.

LA MAMAN EST LA PUTAIN

Anna Magnani impose sa présence dès la première scène du film. Convive d’un banquet de noces aux airs de cène messianique, elle éclipse même les mariés grâce à sa grande gueule et son charisme à nulle autre pareil. Elle envahit l’écran, il n’y a qu’elle et personne d’autre.

Mamma Roma est le personnage central du film, son alpha et son oméga ; et pour cause, il porte son nom. Et il apparaît évident qu’aucune actrice aussi talentueuse soit elle n’aurait pu mieux l’incarner que Magnani. Du haut de ses 50 ans passés, elle apporte au rôle le poids de son expérience, le fardeau de sa vie, et surtout, son immense instinct maternel et sa dévotion sans équivoque à son fils, voyant dans Ettore le reflet de son propre enfant, Luca Magnani, âgé de 20 ans à l’époque et frappé par la maladie dès son plus jeune âge, le laissant paralysé des jambes. Il en résulte des scènes d’émotions sincères, où l’alchimie entre l’actrice et le jeune homme fait toujours mouche. On pensera notamment à cette séquence fabuleuse – improvisée par Magnani – où Mamma Roma apprend à son fils à danser, avant qu’ils chutent tous deux au sol en entremêlant leurs jambes pour finir dans un grand éclat de rire.

Le personnage est une mère sympathique, intelligente, courageuse et dévouée, qui essaye tant bien que mal de faire de son mieux pour offrir à son fils la vie qu’il mérite – en vain. Elle incarne le dernier espoir de Rome, ville ouverte, une espérance qui, telle celle du « Spleen » de Baudelaire à la silhouette de chauve-souris, tente inlassablement de s’échapper vers le ciel mais ne parvient qu’à se heurter à des plafonds pourris. Car dans le fond, y a-t’il réellement place pour l’espérance dans ce monde en perdition ? À plusieurs reprises, Mamma Roma est appelée « bella donna », une belle femme en italien, mais également un terme réminiscent de la belladone (atropa belladonna), une plante extrêmement toxique malgré la douceur de ses baies. En dépit de ses bons sentiments, le passé de Mamma Roma est un poison létal qui continue de couler sans cesse et s’insinue  peu à peu dans les veines de son fils sans qu’elle ne puisse rien y faire.

Mère et prostituée, les deux facettes d’une femme en perpétuel conflit intérieur. Mais est-ce bien sa faute ? Mariée à 14 ans à un riche vieillard, contrainte à la prostitution par le proxénète Carmine qui la menace de tout dévoiler à son fils… Coupe une tête à l’hydre du passé, il en repoussera deux. Dans deux scènes du film qui se répondent, on assiste à une sortie nocturne de Mamma Roma – un sujet dramatique filmé avec une poésie métaphorique et philosophique absolument extraordinaire de la part de Pasolini. Deux scènes dans la nuit noire, sans autre décor visible que les lampadaires de la capitale aux lumières aux allures d’étoiles, où elle raconte sa vie, se livre cœur ouvert dans des monologues percutants, tandis qu’à ses côtés des hommes se succèdent et l’écoutent un court instant avant de laisser leur place aux suivants, métaphores subtiles de ses multiples passes nocturnes.

Son patronyme n’a rien d’un hasard. Mamma Roma est la personnification de la Rome des années 60, résolument tournée vers l’avenir mais toujours rongée par son passé, parsemée de ruines qui se sont intégrées au paysage sans jamais vraiment disparaître. Une Rome écrasée par les années qui tente coûte que coûte de se relever – mais seul le temps pourra exorciser le spectre de la guerre.

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« Ce n’est pas de ma faute… »

DÉSESPOIRS ET DÉSILLUSIONS

Mamma Roma s’apparente à une intervention désespérée pour sauver la lueur d’espoir qui brillait encore à la fin de Rome, ville ouverte. Mais malgré la détermination à toute épreuve du personnage de Magnani, l’espoir s’éteint sous nos yeux impuissants et laisse place à une désillusion amère, qui plonge nos héros dans un enfer que n’aurait pas renié Dante.

« MAMMA ROMA – Tu ne sais pas encore comme le monde est méchant. »

Mamma Roma, c’est aussi et surtout le portrait tourmenté d’une jeunesse désabusée qui a grandi parmi les reliques d’une guerre à laquelle elle n’avait pas pris part. S’adonnant aux drogues les plus diverses, commettant les crimes les plus pathétiques ; les enfants qui retournaient vers Rome dans le film précédent font bien pâle figure. La vie, la mort, le bien, le mal, plus rien n’a vraiment de sens dans la ville gangrénée par la fatalité.

Le désespoir profond de l’œuvre de Pasolini émerge d’une réalisation effroyable qui frappe de plein fouet l’Italie, les personnages et le spectateur. Si dans le film de Rossellini, l’ennemi était clairement identifié par son uniforme militaire floqué de croix gammées, il est ici devenu invisible, et pourtant omniprésent. Car l’ennemi ici, c’est le peuple romain lui-même. Quinze ans après la fin des affrontements, rien n’a changé, alors que les nazis ont depuis longtemps déguerpi les lieux. Voilà le poids terrible porté par la génération des survivants : ils ont échoué à se redresser, et ce sont leurs descendants qui en payent le prix terrible. Ce sont ceux qui espéraient qui ont laissé mourir leur espoir.

« MAMMA ROMA – Ce que chacun est, c’est de sa faute, tu sais ? »

Plus que jamais avec Mamma Roma, on peut dire que parfois, la vie est une pute. Et alors il ne nous reste que nos yeux désemparés pour pleurer…

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L’espoir, vaincu, pleure…

LE MOT DE LA FIN

Portrait néoréaliste désespéré d’une Rome rongée par son passé et abattue par la fatalité, Mamma Roma dépeint un temps funeste où la nuit recouvrait de son manteau noir le cœur malheureux d’une Anna Magnani au sommet de son art. Et qui de mieux que Pasolini lui-même pour conclure ce paragraphe, par un poème de sa composition ?

Note : 7,5 / 10

« Presque un emblème
Désormais, le cri de Magnani,
Sous les mèches en désordre absolu,
Résonne dans les panoramiques désespérés,
Et dans ses coups d’œil vifs et muets,
Se concentre le sens de la tragédie. »

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Je suis venue, j’ai vu, j’ai été vaincue.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

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