Pharos of Chaos – Mémoires d’une vie oubliée

Home is the sailor, home from the sea.

Comme tu as déjà pu t’en rendre compte Billy, je suis en quelques sortes tombé amoureux du genre documentaire. J’admire la capacité d’œuvres telles Grey Gardens, Honeyland ou autres Talking About Trees à capturer des instants de vies et les priver de leur éphémérité pour mieux les rendre immortels à travers le cinéma. Justement ! En te promenant le long des berges du Doubs, au pied des murailles de Besançon, tu pourrais bien croiser le fantôme d’un vieux loup de mer. Ne prend pas peur ! Derrière sa barbe drue et sa longue pipe en bois gisent mille et une histoire qui n’attendent que d’être racontées. Embarque donc avec Sterling Hayden à bord de son « Pharos of Islandia », ou plutôt… son Pharos of Chaos.

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Bon, le film est meilleur que son affiche.

PHAROS OF CHAOS

Réalisateurs : Wolf-Eckart Bühler, Manfred Blank

Acteur principal : Sterling Hayden

Date de sortie : 21 octobre 1983

Pays : Allemagne de l’Ouest

Durée : 1h59

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Tu devrais quand même ranger ta chambre, Sterling.

STRANGE, ISN’T IT?

Au début des années 1980, les réalisateurs ouest-allemands Wolf-Eckart Bühler et Manfred Blank se lancèrent à la recherche d’un vieil acteur américain des films de leur enfance. Son nom : Sterling Hayden. Ils l’avaient adoré en cowboy mélomane dans Johnny Guitare, en bandit au grand cœur dans Quand la Ville Dort, en général dément dans Dr. Folamour ; mais ils avaient été encore plus marqués par son extraordinaire autobiographie, Wanderer. C’est afin d’obtenir les droits de l’adapter en film qu’ils tentèrent pendant plus d’un an de le localiser ; mais à chaque fois qu’ils semblaient aboutir à leur objectif, Hayden partait déjà pour autre part. C’est finalement en 1982 qu’ils retrouvèrent l’acteur, en France, à bord de sa péniche à l’amarrage en plein cœur de Besançon.

L’homme qu’ils découvrirent, cependant, était bien au delà de l’idée qu’ils avaient pu s’en faire. Un être fascinant, étonnant, à la psyché infiniment complexe et à la culture immense ; à la fois auréolé d’une gloire hollywoodienne passée et tourmenté par une horde de démons intérieurs. C’est Hayden lui-même qui les incitera à filmer leurs entretiens, pour raconter sa propre vie, pas celle des écrans de cinéma, mais la vie bien réelle d’un homme définitivement pas comme les autres. L’autobiographie attendrait l’année suivante – Der Havarist (« Le naufrageur ») sortirait en 1984 sous la houlette de Bühler -, l’heure était au documentaire.

Les films du vieil homme sont finalement peu présents dans Pharos of Chaos. Hayden a tant à raconter que le cinéma n’est en définitive qu’un détail de sa vie, dont il n’aime d’ailleurs pas spécialement parler. Pour être tout à fait honnête, je n’en ai vu aucun, et ça ne m’a aucunement empêché d’apprécier le documentaire à sa juste valeur. Car voici l’histoire d’un acteur, certes, mais aussi celle d’un marin, d’un vieillard, d’un aventurier, d’un alcoolique, d’un écrivain, d’un poète, d’un héros, d’un traître, d’un homme heureux et d’un homme triste.

« NARRATEUR – None of this is right, although it is all true »

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Père Hayden, raconte nous une histoire.

Ô CAPITAINE, MON CAPITAINE

Dès les premiers instants du film, Hayden s’impose comme un personnage mémorable. Son allure de Robinson Crusoé moderne naufragé par hasard sur les rives d’un fleuve français, avec les cheveux en bataille et la barbe touffue, souvent la pipe au bec ou la bouche au goulot d’une bouteille, en fait presque un véritable héros romanesque. Impossible de ne pas être happé par sa voix profonde et impérieuse, qui récite du Robert Louis Stevenson avec emphase et ponctue toutes ses phrases de caractéristiques « Huh? ».

La première scène nous le fait découvrir dans la cabine de sa péniche, debout, baigné de la lumière que laissent paraître les quelques fenêtres qui percent l’habitacle. Récitant un formidable monologue avec une éloquence remarquable, il se fait naturellement figure de capitaine de navire, prêt à affronter les plus hautes déferlantes et les plus terribles écueils. Car son véritable amour, c’est la mer ; elle qui fut le théâtre de ses plus grandes aventures, l’échappatoire salutaire qui le sauva maintes fois des étocs d’Hollywood et leurs requins cupides. L’acteur ne fut jamais chez lui que sur l’eau, tant et si bien qu’on ne s’étonnerait pas de découvrir que c’est de l’iode qui lui coule dans les veines.

Mais que serait un capitaine sans son navire ? Le « Pharos of Islandia », la péniche achetée plus de quinze ans auparavant aux Pays-Bas, se fait le décor de la quasi-totalité du film. Même sans que la caméra s’attarde sur lui en particulier, le bateau est omniprésent et nul doute qu’il a autant d’histoires à raconter que son propriétaire. Le fourbis hétéroclite qui l’encombre aurait tout aussi bien pu reposer dans la caverne d’Ali Baba à défaut de la cale du navire ; et à travers les yeux de son illustre capitaine, la frêle péniche resplendit autant qu’une valeureuse goélette – « schooner » en anglais, un titre affiché en grand derrière le vieux fauteuil. Hayden devient un véritable Saint-Pierre maritime, gardant avec fierté les clés des portes du paradis flottant des écumeurs d’océans.

« HAYDEN – A beacon of happiness, of music, of haschich, of dreams. »

Un paradis, vraiment ? Bien vite, on voit la façade de cet homme plein de culture et de politesse se craqueler sous des rides profondes comme autant de fissures dans un cœur tourmenté. Sterling Hayden est un capitaine, oui, mais le capitaine d’un vaisseau naufragé, laissé à la dérive dans une mer(de) noire. La lumière utopique du phare d’Islande a depuis bien longtemps cédé sous les assauts des tempêtes intérieures, pour laisser place au gré d’une rime opportune au Pharos of Chaos.

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Il était un petit navire.

LA TRAGÉDIE D’UN HOMME

Dans les faits, la plupart des paroles du marin prend des airs d’élucubrations enivrées. Il est capable des plus subtils monologues mais aussi des plus improbables digressions, se perdant dans ses pensées au fil des mots qui s’échappent de ses lèvres sans qu’il ne semble s’en rendre compte. Le documentaire se ponctue aussi de longs silences qui en disent finalement autant que les paroles ; laissant transparaître sans qu’il n’y ait besoin de le dire les blessures encore vives d’un homme en combat perpétuel avec la vie. Pharos of Chaos n’est pas sans ses moments de légèreté comique – la description des élans par Hayden, « un gros cerf avec une putain de corne », m’a tiré un fou rire sincère – mais s’apparente tout de même plus à une tragédie qu’autre chose.

Ce qui marque le plus chez Hayden, c’est sa solitude. Son « phare » devient une prison comme il l’était pour les marins de The Lighthouse, la lanterne lovecraftienne en moins, et à ceci près que le vieil homme est seul, si terriblement seul. Il y a quelque chose d’infiniment émouvant dans les « Bonjour » (en français dans le texte) unilatéraux qu’il lance aux passants sur les quais, tels des bouteilles à la mer envoyées en quête d’un dérisoire contact humain. Bien sûr, il y a Bühler et Blank, il y a le caméraman, il y a l’équipe de tournage qui est là avec lui, mais rien n’y fait. L’acteur s’avance, spectral, dans les ruelles de Besançon, comme si quitter les flots lui valait une damnation à l’instar de celle d’un certain Davy Jones. La mer est son seul refuge, mais il faut en payer le tribut.

Et puis il y a l’alcool. L’alcool qui imprègne tout, tout, sans même être le sujet du film, même lorsqu’il n’est pas l’objet de la discussion. « You have a record of exactly what alcoholism is », déclare le marin dans un instant de brutale honnêteté. Il passe la quasi-totalité du film ivre, ce qui ira même jusqu’à lui valoir un plongeon dans le Doubs hors-caméra. Voilà peut-être en filigrane le rôle de sa vie, celui de l’alcoolique du Petit Prince, lui aussi seul sur sa planète, qui boit pour oublier qu’il boit, perdu dans un cercle vicieux sans issue dont l’origine s’est effacée avec le temps.

Le plus poignant dans tout cela est la conscience que Hayden a de lui-même. Il n’est pas un ivrogne titubant et inintelligible comme on pourrait se l’imaginer, mais un homme d’une grande élégance, au phrasé à la fois soutenu et parsemé d’injures. Il évoque son propre alcoolisme avec une effroyable lucidité, trouvant des formules absolument magnifiques pour décrire avec justesse et non sans une certaine poésie le mal qui le ronge lui-même. Rongé, il l’est aussi par les remords qui le suivent depuis plus de trente ans ; lorsque lui, le vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, a dû se faire traître en dénonçant ses camarades communistes à l’administration américaine pour garantir la poursuite de sa carrière à Hollywood.

« HAYDEN – I was a shit. An absolute goddamn shit. »

La vie de Hayden est un récit de grandeur et de décadence, qui fait passer Pharos of Chaos d’un simple portrait à un fascinant essai sur la nature humaine. Dans les dernières minutes du documentaire, le vieil homme récite – par cœur, et de mémoire –  la longue épitaphe de Robert Louis Stevenson comme s’il s’agissait de la sienne. « Home is the sailor, home from the sea. » Le marin a rejoint sa demeure éternelle, et nous voilà hantés à jamais par son inénarrable légende.

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Le lourd poids des années.

LE MOT DE LA FIN

Pharos of Chaos est un film fascinant, long, magnifique, décousu, intime ; où Sterling Hayden se fait incarnation du chaos dans toute sa splendeur et son effroi. Ce sont deux heures qui passent comme une vie entière – car c’est exactement ce qu’elles sont.

Note : 7,75 / 10

« HAYDEN – I can do three things. I can do what we’re doing now. I can sail a ship. And what was the third thing again? Oh well, fuck it, let’s go on. »

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Un homme dans la nuit.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

2 commentaires sur “Pharos of Chaos – Mémoires d’une vie oubliée

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