The Lighthouse – Lumière noire

La mer n’est pas tendre avec ceux qui la bafouent.

Il y a à l’ouest de la Bretagne, au large de l’Île de Sein, un phare complètement isolé du monde. À plus de 10 kilomètres de la terre la plus proche, perché sur son rocher solitaire constamment battu par des vagues tempêtueuses, il éclaire la nuit de sa lanterne incandescente. On l’appelle Ar-Men, « La Pierre », mais ceux qui ont eu la terrible tâche de le garder lui préfèrent le surnom de l’Enfer des Enfers. Pourtant, il n’est encore rien à côté de The Lighthouse

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Le phare qui voit tout.

THE LIGHTHOUSE

Réalisateur : Robert Eggers

Acteurs principaux : Willem Dafoe, Robert Pattinson

Date de sortie : 18 décembre 2019 (France)

Pays : États-Unis

Budget : Plus de 4 millions $

Box-office : 17,6 millions $

Durée : 1h50

Hurrah, me yaller girls, doodle let me go!

ROBERT ET WILLEM SONT SUR UN BATEAU

Tout commence sur un écran blanc. De la lumière ? Non, la brume, épaisse comme de la poix. Peu à peu, elle se dissipe et laisse apparaître sous son blanc manteau les ridules de la mer, tandis que se dessine au loin la silhouette vacillante d’un navire qui fend les flots. À son bord, deux hommes, deux gardiens de phare, envoyés prendre la relève de leurs comparses sur une île vierge et isolée qui leur servira d’habitat pour les quatre semaines à venir.

Nous sommes dans les années 1890, contemporaines à La Sortie de l’Usine Lumière à Lyon et à la Danse Serpentine. D’un côté, un jeune homme (Robert Pattinson) à la moustache fournie, dont c’est la première relève. Il apprend vite, travaille dur et connaît le manuel des gardiens. De l’autre, un vieux loup de mer (Willem Dafoe) à l’accent aussi dru que sa pilosité faciale ; irritable, irrité et irritant, il est au phare comme chez lui, et compte bien le garder d’une main de fer – et d’une jambe de bois. Leurs noms, nous ne les apprendrons que bien plus tard ; mais déjà la tempête couve à l’intérieur du phare autant que de l’autre côté de ses parois, et le séjour des deux gardiens pourrait très vite devenir l’enfer des enfers.

La réussite ou l’échec d’un huis clos dépendent quasiment intégralement des acteurs que l’on décide d’y enfermer. Dans un seul lieu, souvent sur un temps restreint, tout est porté par les épaules des quelques personnages coincés là – et moins ils sont, plus la charge est intense. Pattinson et Dafoe ne sont que deux pour supporter le poids du film tout entier, et, mon Dieu, le font-ils avec brio. Les deux acteurs livrent chacun une performance d’une intensité et d’une tension rarement égalées, travaillée jusque dans ses moindres détails gestuels et langagiers. Dafoe est particulièrement impressionnant en ceci qu’il est capable de faire passer énormément de messages à travers la pupille de ses yeux, notamment dans la scène de la malédiction de la mer qu’il passe entièrement sans cligner une seule fois pendant près de deux minutes.

Si The Lighthouse s’inscrit dans un registre d’horreur et de fantastique, il n’en est pas moins fortement empreint de réalisme. Les dynamiques entre les deux personnages débordent d’humanité, mais pas une humanité cinématographique ; une humanité brute, émaillée, réelle. Chacune des rides des visages des acteurs porte inscrite en elle la vie de leurs gardiens de phare respectifs, l’essence de leurs relations les marque jusque dans leur chair. Le film dépeint aussi à merveille, bien qu’elle soit ici exacerbée, la solitude des gardiens et la rudesse de leur quotidien dans cet environnement hostile sans distractions autres que l’alcool, les plaisirs solitaires (si tu vois ce que je veux dire) ou les chansons de marins qu’ils entonnent de temps à autres.

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Quoi, quoi ?

SON ET LUMIÈRE

Si The Lighthouse doit énormément à Pattinson et Dafoe, c’est aussi avant tout un film atmosphérique, où, comme d’autres films d’horreurs récents à l’instar d’Annihilation ou The Endless, tout repose sur l’ambiance générale plutôt que sur des scènes expressément gores et horrifiques. Cette atmosphère passe d’abord par le déferlement des éléments naturels sur le caillou inhospitalier où se dresse le phare éponyme, entre le brouillard insipide, la pluie battante et la houle furieuse qui envoie ses nuées d’écume s’écraser sur les rochers – autant de conditions météorologiques qui furent réellement affrontées par l’équipe du film en Nouvelle-Écosse où le tournage s’est déroulé, des conditions difficiles mais qui ne rendent que plus réaliste le tourment des gardiens.

La cinématographie n’est pas en reste avec un noir et blanc très contrasté, qui amplifie puissamment les clairs-obscurs, et un format d’image en 1.19:1, presque carré, extrêmement claustrophobe, qui rapproche les bords de l’écran des personnages pour toujours plus les prendre au piège. À travers ce format désuet et le non-recours à la couleur, il y a pour le réalisateur Robert Eggers une volonté de filmer son œuvre comme si elle avait été produite à la fin du XIXème, à l’époque où l’histoire se déroule – une caractéristique que l’on retrouvait en 2005 dans l’autre film d’horreur L’Appel de Cthulhu, filmé comme dans les années 20.

Les lumières utilisées dans le film sont puissantes et aveuglantes ; une conséquence directe de l’utilisation de pellicule spéciale pour le noir et blanc, qui nécessite 15 à 20 fois plus d’exposition lumineuse que la normale, ce qui a forcé les responsables des décors à surmonter les authentiques lampes à kérosène du XIXème siècle d’ampoules halogènes à plus de 500 Watts. Il en résulte une lumière artificielle qui paraît toujours agresser les personnages, là où elle devrait les protéger de la noirceur, et des jeux d’ombres tout à fait splendides.

Et puis il y a l’ambiance sonore. Le montage sonore de The Lighthouse est d’une brutalité inénarrable, composé de grincements macabres, d’échos fantômatiques semblables à des chants de baleines à l’agonie, et de notes dissonantes à glacer le sang. Dans les premières minutes du film, aucune parole n’est prononcée, pour laisser place seulement à ce concert tendu et angoissant, dont la disharmonie minutieuse n’est brisée furtivement que par les pets de Dafoe et les grognements de Pattinson. Dans cette atmosphère sordide aux échos constants, c’est pourtant quand le silence se fait que l’angoisse se fait la plus prenante.

Le phare lui-même se fait parangon de ce qu’il y a de pire sur les plans lumineux et sonore. Sa lanterne, censée guider et protéger les marins, tient plus de l’Œil de Sauron omniprésent et omnipotent, dont la présence menaçante pèse constamment sur les deux gardiens et vient crever la pellicule de sa clarté spectrale. La corne de brume, quant à elle, est semblable à un cri tout droit sorti des entrailles de la mer, qui vient assaillir à intervalles réguliers l’esprit des personnages, puis le nôtre.

AH !

LE CAUCHEMAR DES MARINS

Au fur et à mesure que le film progresse, la situation sombre peu à peu et des évènements de plus en plus mystérieux se produisent. Illusions, hallucinations et mensonges s’entrechoquent pour créer un climat d’incertitude et de malaise menant lentement mais sûrement à la folie furieuse. Ça ne te rappelle rien ? Mes références à L’Appel de Cthulhu, Annihilation et The Endless n’étaient pas anodines ; car The Lighthouse démontre une fois de plus que les films les plus lovecraftiens ne sont pas les adaptations directes de Lovecraft.

Comme dans les ouvrages de l’auteur du mythe de Cthulhu, on retrouve dans The Lighthouse une présence ésotérique, mystique, voire même carrément mythologique – d’aucuns y voient, à juste titre, une réadaptation de la légende de Prométhée – si bien que l’on n’est jamais vraiment sûr de la véracité de ce que l’on est en train de voir. Les personnages deviennent-ils fous, ou une puissance occulte est-elle à l’œuvre dans l’inaccessible lanterne du phare ? Plus on semble s’approcher de la clé de l’énigme, plus le film nous repousse brutalement vers là d’où nous venons. Il en ressort une épouvante déconcertante, une angoisse constante et un malaise absolument épidermique.

Quelques scènes et images incroyablement effroyables se rappellent à ma mémoire en écrivant ces lignes ; des compositions dignes de tableaux de maîtres. Je n’en dirais pas trop pour ne rien te dévoiler, mais chacune des « visions » du personnage de Pattinson est extraordinaire, ma favorite étant celle au sommet de la lanterne influencée par le tableau Hypnose de Sascha Schneider, et les deux scènes finales sont ahurissantes et offrent une conclusion parfaite à une horreur dantesque.

Je serais tenté de dire que reprendre son souffle après la fin du film est comme se réveiller d’un cauchemar ; cependant, s’en réveille-t-on jamais vraiment ?

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Tu fais un peur peur, Willem.

LE MOT DE LA FIN

Dans The Lighthouse, Robert Eggers convoque créatures infernales des légendes de marins et monstres humains pour signer un huis-clos angoissant, envoûtant, et puissamment réminiscent des plus sombres œuvres de Lovecraft. Bienvenue dans le véritable Enfer des Enfers.

Note : 8,75 / 10

« WAKE – Pourquoi t’as craché le morceau ? »

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J’aurais bien besoin d’une douche froide.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à A24 et Focus Features, et c’est très bien comme ça.

 

 

2 commentaires sur “The Lighthouse – Lumière noire

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  1. Remarquable article qui semble écrit avec l’encre du kraken et qui nous ramène à la lueur de ce phare démoniaque. Il est évident que l’intention esthétique débordante de Eggers est véritablement prodigieuse, tant et si bien qu’elle déborde bien trop parfois vers l’outrance. Si bien dosée dans son précédent film (remarquable de bout en bout), la part du fantasme se fait débordante, exubérante, viré au grotesque que le réalisateur reconnaît d’ailleurs. Difficile de se situer véritablement dans cette tempête d’image que Eggers à générées Il en perd le contrôle ici, comme emporté par les visions qui accompagnent ses deux personnages. Soit on y succombe, en extase face à la lumière qui luit du fond de l’abîme du temps, soit on s’en détourne, étranglé par les tentacules d’un breuvage fait de mélanges détonnants. Je fus hélas de la deuxième trempe, je le confesse dans mon propre article, et je le regrette bien car la lecture de ton puissant texte m’oblige à tenter de n’en garder que le meilleur : les acteurs formidables, la puissance de certains plans, l’installation d’une ambiance au début, et puis cet endroit, ce monstr’île, qui rugit, souffre, dévore peu à peu l’âme des téméraires occupants.

    Aimé par 2 personnes

    1. J’avais effectivement lu avec grand plaisir ton propre article. N’ayant pas – encore – vu The VVitch, mon analyse a peut être aussi le bénéfice de ne pas souffrir de la comparaison ! Toujours est il qu’il me plaît de nager dans les eaux saumâtres blanchies par les écumes de Lovecraft ; mais mon affection pour cette atmosphère d’horreur cosmique n’engage que moi, bien sûr.
      Merci pour ton retour, en tous cas !

      Aimé par 1 personne

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