Le Pub (Janvier 2020) – The Irishman

L’heure du crime a sonné…

In the Still of the Night. Au cœur de la nuit, dans les arrières-boutiques d’enseignes douteuses, aux tables de restaurants louches, à l’arrière de belles voitures, jusque dans les arcanes du pouvoir, tout un monde secret s’active. C’est la Mafia, impératrice du crime, popularisée, mystifiée, rendue légendaire par des films d’anthologie à l’instar du célèbre Parrain de Coppola. Dans la lignée de sa filmographie du crime et après déjà deux films de mafieux dans les années 90, Les Affranchis et Casino, Martin Scorsese retrouve ses acteurs fétiches et signe un drame épique ; l’ascension et la déchéance de Frank « The Irishman » Sheeran.

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De belles têtes de mafieux…

THE IRISHMAN

Réalisateur : Martin Scorsese

Acteurs principaux : Robert De Niro, Joe Pesci, Al Pacino

Date de sortie : 27 novembre 2019 (Netflix)

Pays : États-Unis

Budget : 160 millions $

Durée : 3h29

T’as l’air soucieux, Al.

ÉPIQUE, ÉPIQUE (ET IRISHMAN)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que The Irishman aura fait couler beaucoup d’encre. Déjà avant sa sortie, tous les regards étaient tournés vers ce projet hors du commun à chaque fois qu’une nouvelle information était dévoilée – une durée avoisinant les 3 heures et demi, un casting légendaire avec notamment la sortie de retraite de Joe Pesci, une technologie de rajeunissement numérique, un budget exorbitant de près de 160 millions de dollars, et surtout Martin Scorsese, l’un des réalisateurs les plus prestigieux d’Hollywood, qui part travailler avec Netflix ! Et depuis sa sortie sur la plateforme de streaming fin novembre 2019, les retours dithyrambiques ne cessent de pleuvoir ; le film étant cité à peu près par tout le monde comme l’un des meilleurs de l’année voire de la décennie. À deux semaines des Oscars, où il siège sur le podium des mentions avec 10 nominations, dont celle au Meilleur Film – une seule de moins que Joker -, voyons de quoi il en retourne.

Dans les années 1950, Frank Sheeran (Robert de Niro) était un conducteur de camions de livraisons. Après s’être acoquiné avec un malfrat local pour lequel il détourne de la marchandise, Sheeran va, par un concours de circonstances, faire la rencontre de Russell Bufalino (Joe Pesci), parrain de la mafia italienne de Pennsylvanie, aussi connue sous le nom de mafia de Scranton – oui, le même Scranton que dans la série The Office. Sous l’aile de Bufalino, Sheeran va effectuer de plus en plus de missions pour la famille du crime, jusqu’à finalement devenir un de ses tueurs à gages. C’est à la fin des années 50 que le parrain le mettra en contact avec Jimmy Hoffa (Al Pacino), président du syndicat des camionneurs américains, l’un des hommes les plus puissants des États-Unis. Ses premiers mots à Sheeran seront « I heard you paint houses… » ; « J’ai entendu dire que tu repeignais les murs… », sous-entendu avec le sang de ses cibles. À partir de là, c’est un récit de loyauté et de trahison, de mensonges et de manipulations, de grandeur et de décadence qui se déroule sur cinq décennies.

The Irishman a quelque chose d’épique dans son intimité, de grandiose dans sa simplicité. Il n’est pas tant intéressé par les crimes de la mafia – même si le film possède son lot de voitures qui explosent, de truands abattus en pleine rue et autres crapuleries – que par tout ce qui se trame en coulisses, derrière les portes closes ; c’est une complexe étude de personnages et de la façon dont leur monde est régi. Entre ça et la durée extraordinaire de 3h29, il est compréhensible que le grand public puisse être un peu refroidi, malgré tout, il n’en reste pas moins que ce n’est définitivement pas un film de gangster comme les autres.

À bien des égards, The Irishman prend des allures de dernier film. Tout y est maîtrisé, perfectionné, soigné pour en faire un spectaculaire accomplissement. Du haut de leurs 75 ans passés chacun, Scorsese, De Niro, Pesci et Pacino livrent un ouvrage pharaonique nourri et étayé par leur longue expérience et leur relation, une entreprise extraordinaire en forme d’apogée, de bouquet final que peu seraient capables de mener à bien. Je ne dis pas que c’est leur dernier film – Scorsese et De Niro préparent déjà leur prochaine collaboration – mais simplement que s’ils venaient à décéder et que The Irishman était leur héritage commun, c’en serait un parfait.

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« Comment ça, s’ils venaient à décéder ? »

LA VÉRITÉ, TOUTE LA VÉRITÉ, RIEN QUE LA VÉRITÉ ?

Les trois performances principales du film sont tout à fait remarquables, toujours très justes et lourdes de sens ajouté au texte par des gestes, par des regards, par des façons d’être. Frank Sheeran, Russell Bufalino et Jimmy Hoffa – respectivement De Niro, Pesci et Pacino – sont les astres primordiaux autour desquels gravite une galaxie de personnages secondaires, comme autant de rouages qui viennent faire tourner la machine irlandaise.

Puisqu’on parle des acteurs, il convient d’aborder le sujet du rajeunissement numérique. Je sais, tout le monde en a déjà parlé, autant avant qu’après la sortie du film, et tout en a déjà été dit ; mais qu’à cela ne tienne, je vais le dire aussi. Si la technologie n’est pas nouvelle à proprement parler (Peter Cushing et Carrie Fisher dans Rogue One en 2016, Sean Young dans Blade Runner 2049 en 2017, Samuel L. Jackson dans Captain Marvel en 2019…), elle atteint ici un seuil encore inégalé, en étant présente quasiment tout le film, et constitue ainsi un accomplissement technique majeur. Est-ce que ça fonctionne ?

L’ambition de Scorsese en passant par cette technologie était de pouvoir englober quasiment une vie entière sans jamais changer les acteurs, pour rester au plus près de la vérité que possible. Et oui, effectivement, c’est franchement très malaisant. Au début. En fait, ça rend très bizarre sur De Niro pendant la première partie du film, sur Pacino pendant sa première scène, mais pas sur Pesci. Comment se fait-ce ? Beaucoup de critiques se sont focalisés sur les aspects négatifs, mais il est important de souligner que la technologie marche remarquablement bien quand il n’y a pas à rajeunir massivement les acteurs, c’est à dire qu’on peut aller jusque les 40-50 ans pour les personnages, sachant qu’ils ont tous les trois plus de 70 ans dans la vraie vie. Et la raison pour laquelle ça marche le mieux avec Pesci, c’est que son personnage n’est jamais plus jeune que ça. Le problème, c’est que Russell Bufalino est plus vieux de respectivement 10 et 17 ans que Hoffa et Sheeran. Et donc, au début du film, ils sont tous deux sous ce seuil là, et c’est là que ça coince.

Dans sa première scène, le personnage de Sheeran a la vingtaine, ce qui fait un rajeunissement de plus de 50 ans pour De Niro. Et mon Dieu, qu’est ce que c’est perturbant. On nage en pleine vallée de l’étrange, on ne sait jamais trop quoi, mais il y a définitivement quelque chose qui ne va pas. Le plus gros hic, sans doute, c’est de voir un corps jeune, à l’aspect artificiel, se mouvoir à la manière d’un vieillard. Parce qu’une chose que la technologie ne peut pas changer, c’est la performance de l’acteur, et malgré tout le mérite de De Niro, il reste une personne âgée de 76 ans et il ne bouge plus à la même allure que dans sa jeunesse. Du coup, ça donne notamment naissance à une scène où il a supposément la trentaine et tabasse un mec dans la rue, mais ressemble plus à un retraité qui essaye d’écraser le cafard dans sa cuisine. Ironiquement, c’est en poursuivant un idéal de vérité que Scorsese a rendu son premier acte un peu trop fake.

En parlant de vérité, justement…

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« La vérité ? Je suis avocat, tu t’attendais à quoi ? »

UN SENTIMENT

The Irishman est adapté du livre I Heard You Paint Houses de Charles Brandt, paru en 2004. C’est un mémoire, basé sur les confessions du véritable Frank Sheeran dans une maison de retraite de Pennsylvanie où il a fini ses jours après avoir passé 13 ans en prison. L’évènement clé relaté dans le bouquin est le récit détaillé de la disparition de Jimmy Hoffa en 1975, ce qu’il est advenu de lui et en quoi Sheeran y était en partie impliqué. Car oui, le vrai Hoffa a bien disparu sans laisser de traces au milieu des années 70. Le truc… c’est qu’on ne sait toujours pas ce qui lui est réellement arrivé.

Le film de Scorsese s’inscrit alors dans la lignée d’œuvres comme JFK d’Oliver Stone ou Zodiac de David Fincher ; des films qui s’intéressent à de grands mystères de l’Histoire, mais qui suivent le point de vue d’une version possible des évènements. Seulement voilà, s’il n’y avait qu’un seul point de vue, ce ne seraient pas des mystères irrésolus. Ainsi, The Irishman dépeint une version de la vérité, mais une version partielle et/ou altérée, axée sur le témoignage d’un narrateur non-fiable à la fin de sa vie après que la plupart des gens dont il parle est décédée, comme le détaille notamment le journaliste Bill Tonelli dans son article « The Lies of the Irishman » (En anglais).

Cela a de l’importance si on veut envisager le film selon son aspect historique. The Irishman est fondé sur le point de vue de Frank Sheeran, et ce point de vue peut être contesté ; mais The Irishman n’est pas un documentaire, c’est une fiction, et une fiction sur Frank Sheeran, qui plus est. C’est précisément pour cela que la vérité n’a en fait pas tant d’importance que ça.

Ce qui pourrait le mieux caractériser le film, c’est un sentiment. Un sentiment de langueur, une élégie qui parcourt la totalité de cette fresque et lui donne sa saveur si particulière. C’est pourquoi, à mon sens, c’est le dernier acte du film (suivant la disparition de Hoffa) qui est le meilleur des quatre. Toute cette partie qui s’attache au vieillissement de Sheeran, à la disparition progressive de tous ceux qui l’entouraient ; plus de voitures qui explosent, plus de truands abattus en pleine rue. Il n’y a plus que l’attente, la solitude, la recherche d’une certaine rédemption, peut-être. C’est le moment où le personnage jette un regard en arrière sur la vie qu’il a menée, et se pose la question fatidique. Qu’en reste-t-il ? Que laisse-t-il derrière lui ?

Finalement, c’est aussi en cela que The Irishman a des airs de dernier film. À travers la vieillesse et la maladie de l’Irlandais éponyme, Scorsese, De Niro, Pesci et Pacino regardent eux aussi en arrière et contemplent leur héritage ; un regard que personne de moins expérimenté qu’eux ne peut porter. C’est le film de gangster de la maturité, celui qui s’interroge sur le sens des choses et la valeur qu’elles portent intrinsèquement en elles. C’est un mythe. C’est une vie.

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville.

LE MOT DE LA FIN

The Irishman est un long poème élégiaque, porté par les performances impériales de Robert De Niro, Joe Pesci et Al Pacino et la réalisation tout en maîtrise de Martin Scorsese ; un film de gangster résolument différent de l’ordinaire, qui s’intéresse autant aux pourquois qu’aux comments, et englobe d’un regard tutélaire une vie toute entière.

Les Pubs sont des articles dont le sujet est choisi par les lecteurs via des sondages sur la page Facebook du 7ème Café, abonne-toi pour pouvoir voter !

Note : 8 / 10

« RUSSELL – It’s what it is. »

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La fin d’une vie. Le début d’une légende ?

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Netflix, et c’est très bien comme ça.

 

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