C comme – Cloud Atlas

Mort. Vie. Naissance. Futur. Présent. Passé. Amour. Espoir. Courage. Cloud Atlas.

Nous sommes le 18 août mon cher Billy ! Et le 18 août, c’est mon anniversaire. S’il y a jamais eu un jour pour évoquer ce film, c’est bien celui-ci ; alors quoi de mieux pour fêter ça que de parler, enfin, après six mois de critiques hebdomadaires, de mon film préféré.

Sans plus tarder, voici C comme Cloud Atlas, et aujourd’hui c’est champagne Billy !

CLOUD ATLAS

  • Réalisateurs : Lana Wachowski, Lilly Wachowski, Tom Tykwer
  • Acteurs principaux : Jim Sturgess, Ben Whishaw, Halle Berry, Jim Broadbent, Doona Bae, Tom Hanks, Hugh Grant, Hugo Weaving
  • Date de sortie : 26 octobre 2012 (US), 13 mars 2013 (France)
  • Pays : États-Unis, Allemagne
  • Budget : 128,5 millions $
  • Box-office : 130,5 millions $
  • Durée : 2h51

LA BANDE-ANNONCE DU JOUR

Entamons donc cette quatrième critique alphabétique avec quelque chose que je ne mets jamais dans mes critiques d’habitude : la bande-annonce du film.

« Mais Arthur, qu’est ce qui te prend ? » me diras-tu mon cher Billy. Et bien laisse moi donc te répondre. Si je ne mets jamais les bandes-annonces dans mes critiques, c’est parce que de mon point de vue, beaucoup de bandes-annonces gâchent le visionnage du film en en révélant beaucoup trop. C’est bien simple, une bande-annonce a deux fonctions : montrer des images et donner des informations, le tout pour donner envie de voir le film. Mais les années récentes ont vu une recrudescence de bandes-annonces où on voit tout et on sait tout. Tu veux des exemples ? J’en ai à foison ! Batman V Superman a dévoilé Wonder Woman et Doomsday alors qu’ils n’arrivent qu’au climax, sans parler du combat qui donne son titre au film. Mission Impossible : Fallout illustre toutes les cascades du film, et même certaines qui ont été coupées au montage. Mieux encore, Jurassic World : Fallen Kingdom offre littéralement, et quand je dis littéralement, c’est LITTÉRALEMENT, la fin du film dans la bande-annonce. Je pourrais continuer comme ça pendant des heures. Alors évidemment, pas étonnant que je rechigne à partager ce type de contenu. Mais aujourd’hui est une exception, car celle de Cloud Atlas est d’un autre type. Dans la bande-annonce de Cloud Atlas, on voit tout, mais on ne sait rien.

Et le trailer, comme le film lui-même par ailleurs, n’est clairement pas comme les autres. Comme le dit si bien le journaliste Joe Reid dans un article pour Decider, la bande-annonce de Cloud Atlas est « l’apothéose de la forme, rendant inconséquentes toutes celles qu’il y a eu avant et toutes celles qui viendront après ». Avec une durée pharaonique de 5 minutes 41 secondes, ce trailer ne nous ouvre pas seulement la porte à un film, mais à un univers tout entier.

5 minutes 41, c’est bien ce qu’il faut pour donner un aperçu de Cloud Atlas. Tout commence sur un navire ancien, type XIXème siècle, dans l’océan Pacifique, avec Jim Sturgess écrivant dans son journal de bord. Puis tout à coup, on passe vers Ben Whishaw narrant une lettre qu’il écrit à un certain Sixsmith, avant de voir un vieillard sur un lit dans une chambre apparemment anachronique. Puis Halle Berry lisant de vieilles lettres. Tom Hanks. Hugh Grant. Jim Broadbent. Les acteurs, les personnages, les lieux et les époques s’enchaînent petit à petit au son mélodieux de la Marche d’Atlas. Soudain, un café futuriste avec des genres d’androïdes.

« No reason to hide. I know who you are, Sonmi-451. »

HAE-JOO

On arrive à peine à la marque des 2 minutes, et je peux t’assurer que tu n’as encore rien vu Billy. La musique change et devient plus rythmée, plus saccadée, faisant monter peu à peu la tension. Des sauvages. Une rose géante. Un homme qui se fait balancer d’un toit, le tout alors que les histoires s’entrechoquent sur la voix de Susan Sarandon.

« Our lives are not our own. We are bound to others, past and present. And by each crime and every kindness, we birth our future. »

L’Abbesse

Et juste au moment où elle finit sa phrase, c’est là que tout commence, quand à 3 minutes 15 démarre la dantesque « Outro » du groupe français M83. Les cordes font résonner leur trémolos tandis que l’histoire s’axe sur sa rampe de lancement. Le crescendo s’amorce peu à peu. Une voiture est poussée d’un pont, et quand elle touche l’eau, c’est l’explosion. Tout le reste de la bande-annonce n’est qu’une minute et trente-deux secondes de pure jouissance cinématographique. Tout s’entremêle et se chamboule, tous les instruments se déploient dans une épiphanie orchestrale absolument ahurissante, des explosions, des tunnels qui s’inondent, des vaisseaux, un personnage qui saute d’un mât, de la porcelaine qui éclate. Mort. Vie. Naissance. Futur. Présent. Passé. Amour. Espoir. Courage. Tout est lié. C’est ça, Cloud Atlas.

Et soudain quand le crescendo atteint son apogée, tout s’arrête. Comme si la bande-annonce nous avait tenu en apnée jusque là, les délicates dernières notes de piano nous invitent à reprendre notre souffle, sur un plan absolument magnifique de voiture qui coule entraînant à sa suite une traînée de papiers. Voilà, Billy. La bande-annonce que tu viens de voir t’a dévoilé l’ampleur du film. Tu as tout vu, mais tu n’as pas encore idée de ce qui t’attend.

Cette magnificence !

AMOUR ET HAINE

Avant de nous lancer dans la critique du film lui-même, j’aimerais aborder un dernier point. Dans le fond, quel est mon but avec le 7ème Café ? Principalement te faire découvrir des films, ou les envisager sous un nouvel angle. Ce qui compte pour moi ne sont pas tant les critiques en elles-mêmes, qui au final importent peu, n’étant rien de plus que l’avis subjectif d’un cinéphile adulescent. Mais rien que le fait d’évoquer le titre d’un film sur le blog me suffit déjà amplement, lui offrant – si infime soit-elle – la visibilité que je l’estime mériter. Et tu as parfaitement le droit de ne pas être d’accord avec moi, de ne pas aimer ma critique, de te dire en la lisant que ce n’est pas ton style. Je ne peux forcer personne à aller regarder tout ce que je critique et certainement pas à être d’accord avec moi. Par conséquent, je peux comprendre qu’on ne veuille pas aller regarder ce dont je parle. Mais si tu dois faire une exception, une seule Billy, c’est Cloud Atlas.

Car Cloud Atlas n’est pas un film moyen ou banal, n’en déplaise aux 66% d’avis positifs de Rotten Tomatoes ou aux 55% de Metacritic. Car quand on y regarde de plus près, ce qui constitue ces moyennes est une somme de notes ou très bonnes, ou très mauvaises ; les ramenant au milieu. Or, Cloud Atlas est précisément ce genre de films où le juste milieu n’existe pas. Soit on l’aime, soit on le déteste, mais il ne laisse jamais indifférent. Il y a tellement de thèmes abordés, et d’histoires diverses, qu’il y a forcément quelque chose qui va nous parler, en bien ou en mal, à un certain niveau, et c’est pour ça qu’il faut que tu le voies. Techniquement, tout ce que je vais dire après est superflu. Il est là l’essentiel de ma critique. Adore le. Honnis le. Mais, surtout, va voir Cloud Atlas.

Quand tu regardes le film.

6 EN 1

En 1849, au milieu de l’océan Pacifique, l’avocat américain Adam Ewing (Jim Sturgess) découvre à bord du navire sur lequel il a embarqué un esclave clandestin du nom d’Autua (David Gyasi). Ce dernier tente de le convaincre de le laisser travailler sur le navire en tant qu’homme libre.

En 1936 au Royaume-Uni, le jeune compositeur Robert Frobisher (Ben Whishaw) est forcé de quitter son amant Rufus Sixsmith (James D’Arcy) pour aller travailler à Édimbourg sous l’égide du compositeur de renom Vyvyan Ayrs (Jim Broadbent). C’est là qu’inspiré par sa romance à distance, Frobisher va composer le sextet « Cloud Atlas ».

En 1973 à San Francisco, la journaliste Luisa Rey (Halle Berry) fait par hasard la rencontre de Sixsmith (toujours James D’Arcy), devenu physicien, qui la met sur la piste d’un vaste complot visant une centrale nucléaire. Accompagnée d’un certain Joe Napier (Keith David), Rey va mener l’enquête et fourrer son nez là où elle n’aurait pas dû.

En 2012, à Londres, l’éditeur Timothy Cavendish (Jim Broadbent encore) se retrouve forcé d’aller se cacher dans un hôtel après qu’un de ses auteurs, Dermot Hoggins (Tom Hanks), a balancé un critique du haut d’un immeuble. Mais il découvre bien vite que l’hôtel est en réalité une maison de retraite dirigée d’une main de fer par la névrotique infirmière Noakes (Hugo Weaving).

En 2144, dans la cité futuriste de Néo Séoul en Corée, la clone Sonmi-451 (Doona Bae) est témoin d’un incident au sein du fast-food où elle est exploitée. Alors que sa vie est en danger, elle est sauvée par le Commandant Hae-Joo Chang (le retour de Jim Sturgess) qui va lui faire découvrir un vaste mouvement de rebelles sur le point de lancer une révolution.

Et enfin au XXIVème siècle, dans un futur post-apocalyptique, la tribu de Zachry (Tom Hanks, en veux-tu en voilà) est mise en danger par les dangereux cannibales Kona. Cependant, l’arrivée de la Presciente Meronym (Halle Berry encore une fois), qui dispose encore de grandes technologies, pourrait bien faire basculer son destin.

Mais qu’est ce que c’est que tout ça ? Ni plus ni moins que le synopsis de Cloud Atlas. Six histoires, à six époques différentes, dans six endroits différents. Et au fur et à mesure que les trois heures du film avancent, des liens se tissent entre chacune d’entre elles. Pas étonnant que l’auteur du livre dont le film est tiré, David Mitchell, pensait son œuvre impossible à adapter ! Et puis les Wachowski (réalisateurs puis réalisatrices de la trilogie Matrix, Jupiter : Le Destin de l’Univers ou la série Sense8) et leur ami Tom Tykwer (Cours, Lola, Cours et aussi Sense8) sont arrivés. Et comme disait Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Les Wachowski à l’écriture du scénario.

LE PREMIER FILM TRANSGENRE

S’il y a un adjectif qui revient toujours pour décrire Cloud Atlas, c’est bien « transgenre ». Bien qu’il soit en partie imputable avec le changement de genre d’Andy et Larry Wachowski, devenus, après Matrix, Lana et Lilly Wachowski, là n’est pas le cœur du sujet.

Non, si Cloud Atlas est défini comme un film transgenre, c’est bien parce que non content de raconter six histoires différentes, chacune d’entre elles épouse en plus un genre particulier et qualifier le film simplement de science-fiction comme le font la plupart des sites cinématographiques est, sinon une injure, au moins une grave erreur. Cloud Atlas est à la fois un film d’époque, un film romantique, un drame, un thriller, une comédie, un film de science-fiction, un film d’action, un film d’aventure et un film post-apocalyptique. Tout ça en un seul film. Comme le dit très justement Lana Wachowski dans une très intéressante interview à Première :

« Nous souhaitons faire des films qui peuvent libérer le spectateur, lui faire abandonner ses préjugés, changer ses perspectives, son point de vue sur le monde. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes entichées du livre de David Mitchell : il embrassait et transcendait tout un tas de styles littéraires différents. Nous voulions faire la même chose avec le film : explorer la gamme la plus large des genres cinématographiques que nous aimons. Dans Cloud Atlas, il y a de la science-fiction, un film d’époque, un thriller, une comédie… Autant de formes classiques que nous agrégeons et ré-agençons pour délivrer une sensation proche des états de conscience modifiée. »

Dans sa préface à l’anthologie d’Arthur C. Clarke, 2001 – 3001 : Les Odyssées de l’Espace, Jacques Goimard liste dans la secte très privée des films à la fois expérimentaux et superproductions seulement deux œuvres : l’Intolérance de D. W. Griffith et évidemment le 2001 de Stanley Kubrick. Effectivement, la liste est difficile à allonger, les studios refusant en général d’allouer de gros budgets à des films inhabituels qui présentent de facto un risque financier considérable. Mais je pense que M. Goimard, s’il ne nous avait pas quittés en octobre 2012, soit six mois avant la sortie du film en France, n’aurait pas rechigné à ajouter un troisième film avec Cloud Atlas. Car il reste un détail de taille : Cloud Atlas a coûté 128,5 millions de dollars. Et c’est complétement ahurissant. Ce budget en fait le film indépendant le plus cher de l’histoire du cinéma. Rien que ça.

Mais c’est plus qu’une histoire d’argent qui permet de ranger Cloud Atlas aux côtés d’Intolérance et 2001. Alors certes, dire que le film a eu autant d’influence que ses deux prédécesseurs serait de la mauvaise foi. Par contre, un caractère qu’on ne peut leur nier, c’est qu’ils sont tous trois incomparables. Beaucoup de films leur ressemblent, ou tentent de leur ressembler (combien de fois ai-je cité 2001 sur ce blog ?) mais eux ne ressemblent qu’à eux-mêmes. Et à ce titre, Cloud Atlas mérite pleinement sa place dans la liste. Le film est une expérience de cinéma total. Tous les genres, tous les lieux, toutes les époques. Tout. C’est un voyage à travers le temps et l’espace comme Griffith en proposait déjà un en 1916 et comme Dave Bowman le vit à la fin de 2001. L’appréciation du résultat de l’expérience dépendra entièrement de la subjectivité du spectateur, mais la qualité expérimentale, esthétique, originale et unique de la chose est indéniable.

source
Robert, j’avais déjà dit à Rachael que le café était non-fumeur !

PERSONNAGES EN QUÊTE D’ACTEURS

Mais revenons à cette question de transgendérisme.

En lisant attentivement le synopsis que j’ai rapporté précédemment, on remarque que j’ai cité certains acteurs plusieurs fois. Et avant même d’explorer le pourquoi du comment ils jouent plusieurs rôles, peut-on s’arrêter deux minutes pour parler du casting absolument extraordinaire du film ? Cloud Atlas est un film choral, réunissant non pas un, ni deux, mais bien huit acteurs principaux ! Et pas n’importe lesquels : Tom Hanks, Jim Broadbent et Halle Berry ont tous les trois des Oscars sur leurs étagères ; Ben Whishaw, le dernier Q des films James Bond ; Hugo Weaving, éternel Elrond du Seigneur des Anneaux et Agent Smith de Matrix ; et enfin Hugh Grant en parfait contre-emploi, bien loin de ses habituels personnages sympathiques (Coup de foudre à Notting Hill, Love Actually), qui joue ici des ordures de premier plan.

Mais le plus incroyable reste à venir, car non seulement il y a huit acteurs principaux dans Cloud Atlas, mais en plus ils jouent tous de trois à six personnages différents ; ce qui nous donne un total de quarante-cinq personnages pour huit acteurs. C’est sans compter les acteurs secondaires comme James D’Arcy ou Keith David qui ramènent le total de personnages principaux et secondaires à soixante-cinq.

Soixante-cinq.

À travers un époustouflant jeu de costumes, de maquillages experts et de perruques, les acteurs jouent tous des personnages de différents âges, différents styles, différentes origines et même différents sexes. Si l’on prend l’exemple de Hugo Weaving, il incarne un riche esclavagiste à rouflaquettes en 1849, un nazi mélomane en 1936, un tueur à gages à mèche blonde en 1973, une infirmière obèse et sadique en 2012, un homme de pouvoir asiatique en 2144 et le croquemitaine au XXIVème siècle. Rien que ça.

S’arrêter sur le fait qu’un acteur blanc joue un personnage asiatique serait n’avoir rien compris au film. Ici, tout le monde joue tout le monde, les femmes jouent des hommes, les hommes jouent des femmes, les Caucasiens jouent des Asiatiques et les Asiatiques jouent des Caucasiens, les jeunes jouent des vieux et inversement. Si Cloud Atlas est raciste – comme l’ont prétendu certains groupes de défenses – alors il l’est envers toutes minorités et majorités confondues, misandre, misogyne, et discriminant envers à peu près l’entièreté de l’espèce humaine. Si on veut critiquer, d’accord, mais autant y aller jusqu’au bout.

Oui oui, tout ça c’est la même personne.

LE VOYAGE DE L’ÂME

Les critiques ayant pour argument cette supposée intolérance sont d’autant plus ineptes qu’elles vont à l’encontre de l’essence-même du film. Il y a une raison derrière tous ces personnages joués par un même acteur ou une même actrice, autre que le plaisir de mettre une longue barbe à Tom Hanks ou un déguisement de femme laide à Hugo Weaving. Le slogan de Cloud Atlas, c’est « Tout est lié ». Mais qu’est ce que ça signifie exactement ?

Dans son après-séance consacrée à Cloud Atlas, le Fossoyeur de Films caractérise à juste titre le film comme une illustration de la théorie du chaos ; le fameux battement d’ailes de papillon au Brésil qui provoque un ouragan au Texas. C’est là le cœur battant du film tout entier : chaque action d’un personnage dans le présent découle des actions des personnages du passé et influera sur celles des personnages du futur. La libération d’un esclave en 1849 provoque une révolution en 2144. Deux amants séparés par une explosion en 1973 se retrouvent dans un futur post-apocalyptique. Chaque acteur joue bien plus que trois, quatre ou six personnages. Chaque acteur joue une âme.

Il est là, le grand thème de Cloud Atlas. Le voyage de l’âme, de ce qui fait le fondement-même de l’Homme et de son humanité, au cours d’un arc narratif de presque cinq siècles, au delà du genre, des âges ou des ethnies. Ça paraît complétement vague dit comme ça, mais c’est vraiment palpable au cours du visionnage. Et d’un tracé relativement linéaire au départ, on arrive à des intrications et des nœuds complexes dans l’évolution des personnages au fur et à mesure que le film avance et que les six histoires se croisent et se recroisent. Aucun personnage, aussi furtive soit son apparition dans le film, n’est là par hasard. Chacun est une étape du parcours de telle ou telle âme et a autant de place que les autres, et même ce qui n’est pas forcément évident au premier abord prend sens quand on regarde chaque connexion de plus près.

L’illustration des voyages des âmes des personnages principaux. Et encore, il en manque quelques uns.

LE STATUT DE LA LIBERTÉ

Et si les connexions se font entre les différents personnages d’un même acteur ou d’une même actrice, elles existent aussi entre chacun des personnages principaux des six histoires, à savoir Adam Ewing, Robert Frobisher, Luisa Rey, Timothy Cavendish, Sonmi-451 et Zachry. La relation la plus évidente, bien sûr, est le fait que chaque personnage transmet indirectement à son successeur son histoire. Ewing rédige un journal de bord en 1849, dont Frobisher trouve la moitié dans sa bibliothèque en 1936 ; lui-même écrit des lettres à son amant que Rey découvre chez Sixsmith en 1973 ; Rey tire un livre de son enquête qui est lu par Cavendish en 2012, et lui-même écrit sa biographie qui est adaptée en film en 2144 ; enfin, Sonmi fait une déclaration qui va servir de Bible à la société post-apocalyptique en 2321. Cloud Atlas est comme un gigantesque passage de relais à travers le temps et l’espace. Il y a toujours cette idée des actions passées qui influencent les actions futures.

L’autre point commun des six personnages principaux, c’est qu’ils partagent tous une tâche de naissance en forme d’étoile filante quelque part sur leur corps. Et cette forme n’est absolument pas anodine ! En effet, l’une des grandes idées du film, c’est la liberté. Et quoi de plus libre qu’une étoile filante ?

On pourrait penser au premier abord que Cloud Atlas est une œuvre déterministe : si les actions du passé entraînent celles du futur alors tout est écrit d’avance et la liberté n’existe pas. Sauf que bien au contraire, Cloud Atlas est justement une ode à la liberté et à la prise de pouvoir de l’individu. Les actions du passé influencent celles à venir, mais ne les définissent pas. Et c’est exactement ce qui ressort du lien entre les six personnages principaux. Chacune des histoires raconte une quête personnelle, où l’individu est amené à faire des choix, entre « crime » et « attentions » pour reprendre la citation de l’Abbesse, qui vont changer le cours de sa vie. Et ces choix ne dépendent que du personnage lui-même. Ewing tente de libérer un esclave clandestin, Frobisher veut parachever son chef-d’œuvre musical, Rey cherche à faire éclater le complot au grand jour, Cavendish souhaite s’évader de la maison de retraite, Sonmi prend part à la révolution, et Zachry affronte ses peurs ancestrales. Et chacune des libérations, des révolutions d’un personnage va influencer le personnage suivant à travers ce qui lui est transmis. Cloud Atlas devient une exhortation à devenir des personnes à part entière et à ne pas se laisser oppresser par les injustices du monde, fussent-elles nombreuses, fussent-elles puissantes, fussent-elles institutionnalisées.

Comme le disait la bande-annonce, le film n’est pas qu’une histoire de mort, de vie, de naissance, de futur, de présent et de passé, mais aussi d’amour, d’espoir et de courage. C’est ça, la liberté. C’est, tel Don Quichotte entonnant sa célèbre chanson, suivre sa quête quoi qu’il advienne, peu importe ses chances, faisant fi des obstacles et de la mort elle-même, même si cette quête n’est qu’une goutte d’eau dans un océan sans limites, car…

« Qu’est ce qu’un océan, sinon une multitude de gouttes d’eau ? »

Adam Ewing
Prend ton envol, petite assiette !

UNE QUESTION DE MUSIQUE

Une tâche peut-être encore plus ardue que l’adaptation du livre de David Mitchell en film, c’est la retranscription de sa musique primordiale à l’histoire. En effet, j’ai déjà mentionné le fameux sextet « Cloud Atlas », celui que compose Frobisher pendant l’histoire de 1936. Selon les dires du livre, c’est une œuvre pharaonique, s’inspirant de Scriabin, Stravinsky et Debussy dans un morceau à six instruments – piano, violon, clarinette, flûte, violoncelle et hautbois – chacun prenant un solo qui passe vers l’instrument suivant et ce jusqu’à ce que les six instruments aient joué, puis retour en arrière pour revenir au premier solo. Outre la métaphore appuyée au roman lui-même (éponyme, six instruments qui jouent chacun leur partie, et construction pyramidale avec les solos qui se suivent – contrairement au film où les histoires finissent par se superposer), le sextet est l’épicentre de l’histoire puisqu’il est la quête de Frobisher, inspiré par Ewing, écouté par Rey, et incarnation de chaque histoire et personnage. Alors la grande question est : comment composer réellement une telle musique ?

C’est là que l’un des trois réalisateurs du film, Tom Tykwer, et ses deux acolytes Reinhold Heil et Johnny Klimek, entrent en jeu. Ils vont parvenir par un tour de force musical brillantissime à composer un, ou plutôt deux, ou plutôt vingt-trois morceaux pour transcender les mots de Mitchell en véritable musique.

D’un côté, on a le sextet. L’art dans l’art. La composition de Frobisher, que l’on retrouve en intégralité dans le morceau n°22 « Cloud Atlas Sextet For Orchestra » mais aussi partiellement un peu partout dans la bande-son, et notamment six versions (une pour chaque histoire) représentant les six instruments : le piano de Frobisher, une symphonie, un sextet de jazz, la musique d’ambiance de la maison de retraite, la musique de rue futuriste coréenne, et un hymne solennel entonné par un chœur de clones.

De l’autre, on a la Marche d’Atlas. Elle est dérivée du sextet mais ne suit pas la même mélodie, et se répète moins. Elle ouvre le film, la bande originale et la bande-annonce, et le clôture. Ce n’est plus l’art dans l’art, mais l’incarnation musicale du film tout entier, de ses histoires, de ses thèmes, et même du sextet ! La Marche d’Atlas est le condensé de Cloud Atlas, en musique.

Et quand je caractérisais plus tôt Cloud Atlas comme une expérience de cinéma total, j’incluais aussi, et même surtout, dans ce terme la musique du film. Elle ne complète pas les scènes, elle les incarne. C’est presque un personnage à part entière, qui lui aussi à travers des boucles musicales, des thèmes répétés et des crescendos instrumentaux donne corps à cette ode à la liberté intemporelle. La musique de Cloud Atlas est transgenre elle aussi, et pourtant totalement cohésive. Aucun morceau n’est à part, hors du lot, l’ensemble est éclectique et indissociable. Toutes les émotions, tous les sentiments, l’amour, l’espoir et le courage, transitent par la musique du film. C’est elle, le véritable lien qui réunit les six histoires.

La porcelaine m’en tombe !

LA SEPTIÈME HISTOIRE

À ceci près qu’il n’y a pas exactement six histoires. Il en reste en réalité une dernière, ou plutôt une première. Celle qui débute le film, et qui lui donne son point final. Une histoire qui est la somme des six autres.

Cloud Atlas parle de liberté, d’identité, et de transmission. Comme on l’a vu, chaque personnage principal transmet au suivant son histoire pour lui inspirer une révolution – intérieure ou littérale. Mais quand le film finit, quand la sixième histoire de 2321 prend fin, est ce que la transmission s’arrête aussi ? La boucle est-elle bouclée ? Évidemment, la réponse est non. La septième histoire, c’est celle que Zachry, devenu un vieillard, nous raconte dès la première seconde du film, en regardant droit vers la caméra. La septième histoire, c’est Cloud Atlas lui-même. Toi et moi sommes chacun les personnages de la prochaine histoire. L’ode à la liberté, l’apologie de la prise de pouvoir de l’individu, l’exhortation au courage, à l’espoir et à l’amour, elle n’est depuis le départ destinée qu’à une seule personne : le spectateur.

C’est pour ça que la dernière Marche d’Atlas, celle qui donne la fin du film, le morceau n°23, est la plus importante. La dernière Marche d’Atlas est la véritable incarnation de tout ce que le film est, et c’est pour ça que c’est elle qui illustre les seules parties du film où le vieux Zachry apparaît. C’est la septième musique. Sept parties, une par histoire, y compris la nôtre. Chacune jouant toujours le même air, en boucle, mais avec de nouveaux instruments qui s’ajoutent à chaque fois dans un crescendo ahurissant de presque huit minutes. Et une envolée musicale absolument incroyable. Le piano nous entraîne, les violons nous élèvent, jusqu’à la dernière minute où cordes, vents et percussions s’unissent à la manière des six histoires qui s’entrelacent pour atteindre son paroxysme dans une apothéose orchestrale qui s’empare de notre être tout entier. Il est là, l’appel à la liberté, le bouquet final du grand spectacle. C’est ça, Cloud Atlas.

LE MOT DE LA FIN

Qu’est ce qu’un 10 / 10 au final ? Un 10 ne peut être que subjectif, puisque la perfection académique n’existe pas. Mais être spectateur, c’est forcément avoir une part de subjectivité, et on a tous un film qui nous parle profondément, qui nous emporte et nous transporte peu importe combien de fois on le revoit. Et pour moi, c’est Cloud Atlas. Bien évidemment qu’il n’est pas parfait. Mais la perfection, on s’en balance ! Un 10 signifie un film préféré, et jamais une telle note de ma part n’a été autant méritée.

Note : 10 / 10

« Our lives are not our own. From womb to tomb, we are bound to others, past and present. And by each crime and every kindness, we birth our future. »

Sonmi-451
Voilà. C’était ça, Cloud Atlas.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Warner Bros., et c’est très bien comme ça.
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