Le Pub (Septembre 2018) – Le Salaire de la Peur

Qu’est ce qu’il y avait derrière la palissade ?

Salut Billy et bon retour au 7ème Café après un mois et demi d’absence ! Je t’ai manqué ? En tous cas, toi tu m’as manqué ! Et après avoir longuement parlé de mon film préféré la dernière fois, rien de mieux pour la réouverture du Café que de parler de ton film favori Billy, ou plutôt d’un de tes films favoris, puisque je sais bien que tu n’es pas qu’une seule personne et qu’il est d’ailleurs fort probable que tu ne t’appelles pas Billy. Bref, il est l’heure de remonter le temps jusqu’au milieu des années 50, alors attache ta ceinture et finis ton verre : voici Le Salaire de la Peur !

Ça c’est une affiche qui va mettre le feu !

LE SALAIRE DE LA PEUR

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot

Acteurs principaux : Yves Montand, Charles Vanel

Date de sortie : 22 avril 1953

Pays : France, Italie

Box-office : 6 944 306 entrées (France)

Durée : 2h28

Bonjour Madame.

NOIR & BLANC

De nos jours, les vieux films, ça se perd. Le spectateur de cinéma « lambda » regarde rarement – voire jamais – des films datant d’avant 1975. On connaît bien quelques exceptions, les De Funès, Chaplin ou autres Hitchcock, mais c’est minime par rapport à tout l’éventail cinématographique qui se déployait déjà à l’époque du noir et blanc et qui se retrouve aujourd’hui coltiné à Paramount Channel et TCM Cinéma, et on pense souvent que les vieux films sont réservés aux grands cinéphiles. En même temps, il est vrai que la période noir et blanc était une toute autre époque, et les genres populaires que sont la comédie, la science-fiction ou les films d’action étaient moins répandus. Il y a aussi le fait qu’en plusieurs décennies de cinéma, pas mal de films ont pris un énorme coup de vieux par rapport aux normes actuelles. Malgré tout, ce serait une grave erreur de jugement que de penser que parce que c’est vieux, ça n’est pas pour tout le monde, et que parce qu’on aime Dany Boon on ne peut pas aimer Henri-Georges Clouzot. Alors Billy aujourd’hui je vais te montrer qu’on a pas besoin de couleurs pour voir un bon film, et qu’après 65 ans (!), Le Salaire de la Peur tient toujours bien la route.

Adapté du livre éponyme de Georges Arnaud, Le Salaire de la Peur raconte l’histoire d’une bande de pauvres types un peu voyous, un peu piliers de bar, un peu clochards, qui traîne sans but dans le village centre-américain de Las Piedras. Lorsqu’un puits de pétrole s’enflamme à 500 kilomètres de là, la compagnie américaine qui gère le site commissionne quatre d’entre eux pour transporter une large cargaison de nitroglycérine par camion afin d’éteindre l’incendie, avec à la clé un important salaire. C’est ainsi que Mario (Yves Montand), Jo (Charles Vanel), Luigi (Folco Lulli) et Bimba (Peter van Eyck) se lancent dans une aventure périlleuse où la peur est omniprésente et la mort rôde à chaque virage…

Une première chose à savoir à propos du Salaire de la Peur, c’est que ce n’est pas n’importe quel vieux film. Avec près de 7 millions d’entrées en France, il fait partie des 20 films les plus populaires de la décennie 1950 toute entière, et il a remporté de prestigieuses récompenses comme la Palme d’Or du Festival de Cannes ou l’Ours d’Or du Festival International du Film de Berlin (l’équivalent allemand de Cannes). Et il les mérite ! Le film est une aventure épique et un thriller saisissant constamment sous tension, de la première minute à la 147ème. Pour citer Bosley Crowther du New York Times :

« L’excitation découle entièrement de la présence de la nitroglycérine et de sa manipulation délicate. On reste assis là à s’attendre à ce que le cinéma explose. »

Et en effet, j’ai manqué d’avoir au moins trois crises cardiaques en regardant Le Salaire de la Peur. Tout le film se construit autour de scènes d’une tension inégalable, comme si tout ne tenait qu’à un fil (parfois littéralement), qui doivent énormément à la réalisation presque parfaite de Clouzot. À travers un sens du détail aiguisé, des dialogues comme on n’en fait plus, un montage bien huilé et une absence quasi-totale de musique qui laisse le champ libre au suspense et à l’adrénaline, le réalisateur déploie tout son art de la mise en scène au service de l’histoire. Et j’insiste d’ailleurs sur cette idée de mise en scène, qui veut dire littéralement créer des instants de cinéma, des scènes, séquences ou plans, qui marquent le film : le rocher qui bloque la route, la rencontre en sifflant de Mario et Jo, ou encore le plan du gif ci-dessous avec le puits en flammes comme toile de fond. Clouzot ne laisse rien au hasard et ça se voit.

Allô ?

UNE AVENTURE HUMAINE

Le Salaire de la Peur est aussi un pur produit de son époque. Si la trame principale et le récit d’aventure sont dans le fond intemporels, le film garde tout de même une trace indélébile des années 50 sur certains aspects, comme le héros principal comme figure ultime de virilité ou des dialogues sérieux à la répartie cinglante comme on n’en fait plus.

« BILL – Alors je vous dis merde !
JO – Same to you. »

Mais surtout, et de façon plus problématique, l’époque du film ressort dans un racisme et un sexisme affichés, et des scènes qui étaient tout à fait banales en 1953 sont aujourd’hui inadmissibles. Je pense par exemple à cette scène où Linda (Vera Clouzot) lave le sol sensuellement et vient se frotter à la main de Mario (Yves Montand) comme un chien. Après l’affaire Weinstein et tout ce qui a secoué la planète ces derniers mois, je doute que Le Salaire de la Peur ne repasse à la télé de si tôt. Mais c’est l’époque qui voulait ça ; doit-on arrêter de regarder Le Cuirassé Potemkine parce que c’est de la propagande soviétique, par exemple ? Alors certes, le film de Clouzot souffre de son ancrage dans les années 50, mais il faut savoir passer outre pour voir tout ce que le film a à offrir.

D’autant plus que, assez ironiquement, Le Salaire de la Peur est à la fois raciste et ultra-multiculturel. En effet, dans la bande de Mario à Las Piedras, on trouve plein de nationalités différentes : français, italien, espagnol, anglais, allemand, russe… Autant de langages qui sont parlés le temps d’une réplique, d’une scène ou du film tout entier, et en font un kaléidoscope culturel assez intéressant, qui nous permet d’écouter des accents savoureux quand des acteurs d’une nationalité ont une réplique dans une autre langue que la leur (je pense notamment à l’accent anglais de Charles Vanel, fantastique).

Mais le long-métrage est avant toute chose une aventure humaine et une étude de personnages. Cela transparaît clairement avec le tas de vauriens, un peu racailles, menteurs, voleurs mais bons gars qui traîne dans Las Piedras. Aucun d’entre eux n’est tout blanc ou tout noir, ils errent tous dans cette zone grise entre les deux et évoluent au fur et à mesure que le film avance. Il n’y a pas de héros ou de méchant dans l’histoire, ce ne sont que des Hommes, avec tout ce que cela implique. Clouzot prend d’ailleurs largement le temps de nous présenter les personnages pour que nous familiarisons avec eux, ainsi les camions de nitroglycérine ne démarrent qu’au bout d’une heure de film ! Le Salaire de la Peur est une œuvre qui prend son temps mais sans jamais créer de longueurs. Le suspense reste soutenu du début à la fin et le frisson d’adrénaline prêt à surgir à chaque instant. Et cette introspection au cœur des personnages nous permet aussi de nous attacher, sinon identifier, à eux ; si bien que l’on a l’impression d’être assis dans le camion à côté d’eux, ce qui renforce l’immersion dans le thriller.

Sur le devant de la scène de ce théâtre de personnages, il y a bien sûr Yves Montand et Charles Vanel, respectivement Mario et Jo. Le duo d’acteurs est central au film et leur relation crée tout autant de tension que le liquide explosif qu’ils transportent. Ils incarnent réellement leurs personnages et je tiens à donner une mention spéciale à Charles Vanel qui est tout bonnement ahurissant. Le personnage de Jo est d’une profondeur, d’une complexité et d’une nuance extraordinaires, et il rend ça à la perfection, à travers chaque regard, chaque sourire en coin, chaque mot. Il fait même plusieurs cascades alors qu’il avait 60 ans à l’époque du film ! Si je ne devais retenir qu’une chose du Salaire de la Peur, c’est la performance de Vanel, et rien que pour ça le film vaut la peine d’être vu.

Attention, la partie qui va suivre évoque la fin du film. Gare à l’explosion si tu ne l’as pas encore vu !

Une belle bande de vauriens.

PLUS BELLE SERA LA CHUTE

La relation entre Mario et Jo est faite de contrastes, même quand la situation s’inverse à mi-film entre dominant et dominé. Et ce jeu de contrastes, il est caractéristique de tout Le Salaire de la Peur. Constamment, Clouzot met en opposition des thèmes et les fait s’affronter : la peur et le courage, le vice et la vertu, la force et la faiblesse, l’espoir et la résignation, la vanité et l’humilité, l’ami et l’ennemi… Chacune de ces idées est comme une tour, reliée à son contraire par une fine corde sur laquelle marchent les personnages, prêts à basculer dans le vide à tout moment. C’est ça qui, ajouté à la nitroglycérine, crée toute la tension du film.

Le long-métrage commence avec une première interrogation plutôt directe qui est la suivante : jusqu’où les Hommes sont-ils prêts à aller pour l’argent ? La fin justifie les moyens comme on dit, et Clouzot questionne justement ces moyens à travers le comportement de chacun des personnages dans cette fameuse zone grise entre le « bien » et le « mal ». Les premières tensions du Salaire de la Peur se créent toutes autour de cette question pécuniaire – ce n’est pas pour rien, après tout, que le premier mot du titre est « salaire ». Mais au fur et à mesure que le film avance, on se rend bien vite compte que la métaphore philosophique va beaucoup plus loin que ça…

« JO – T’es payé pour avoir peur… »

Le Salaire de la Peur, c’est l’histoire de la vie (sans mauvais jeu de mots par rapport au Roi Lion). Le proverbial chemin de la vie devient littéral sous les roues du camion, et notre existence se matérialise en cette épopée de tous les dangers. Le parcours est semé d’embûches (le rocher, le pont de bois, le lac de pétrole…) ; la mort, omniprésente (les tombes sur le bord de la route, la nitroglycérine, les victimes de l’incendie). Clouzot ne s’intéresse finalement pas seulement à la façon dont chaque personnage tend vers ce « salaire de la peur », mais aussi et surtout à la façon dont ils font le voyage, et par analogie, vivent leurs vies. En cela, il adopte d’ailleurs une vision extrêmement fataliste. Non seulement la vie est un chemin sinueux, ingrat et chaotique passant d’obstacle en obstacle et de Charybde en Scylla, mais en plus l’issue est inéluctable. À la fin, on meurt.

En ce sens, le trajet des deux camions de nitroglycérine n’est pas un voyage vers le puits de pétrole, mais une fuite de Las Piedras et par conséquent, une fuite de la mort, vouée dès le départ à un échec cuisant, malgré les tentatives désespérées des personnages pour y échapper. Bimba et Luigi réussissent à déblayer le rocher dans une scène de tension ahurissante pour mieux exploser un peu plus loin sur la route à un moment inattendu. Jo passe le voyage entier à tenter de s’enfuir et finit par mourir dans les bras de Mario. Et Mario lui-même, se croyant sorti d’affaire après avoir été seul survivant de la mission, dévie et envoie son camion dans un ravin. Mais comment pouvait-il en être autrement ? Ils avaient tous atteint le bout du chemin.

Et puis il y a ce dernier dialogue entre Montand et Vanel, où Jo, mourant, se remémore une vieille palissade à un coin de rue dans Paris.

« JO – Qu’est ce qu’il y avait derrière la palissade ? … Rien. »

La palissade n’est encore une fois qu’une métaphore de Jo pour sa propre mort, une mort qui ne sera même pas salutaire, une mort tragique malgré les tentatives vaines de Mario pour redonner espoir à son compagnon en imaginant des immeubles, de nouvelles choses derrière cette palissade. Mais pour Jo, derrière, il n’y a plus rien. Il perd la foi. Il perd l’espoir. Et finalement, inévitablement, il perd la vie.

giphy[1]
Les flammes de l’Enfer…

LE MOT DE LA FIN

Le Salaire de la Peur joue le double rôle d’un film d’aventure à suspense prenant et de profonde étude psychologique de personnages complexes. Clouzot nous fait embarquer dans son film chargé de nitroglycérine pour une grande épopée du cinéma français des années 50.

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Note : 8 / 10

« MARIO – On aura pas évité une de ces chieries de merde de pièges à cons ! »

Ouiiiiiiiiii ! Haha, hahaha, ouiiiiiiii !

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à la Criterion Collection, et c’est très bien comme ça

3 commentaires sur “Le Pub (Septembre 2018) – Le Salaire de la Peur

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  1. « il est vrai que la période noir et blanc était une toute autre époque, et les genres populaires que sont la comédie, la science-fiction ou les films d’action étaient peu répandus. »

    Houla, gare ! 😉 Le noir et blanc est surtout une question de couleurs, mais maints films en N&B sont intemporels, et les genres étaient plus que variés à l’époque. Les nombreuses comédies de Chaplin, Keaton, Wilder, et j’en passe… Les films de SF étaient très nombreux aussi, des chefs d’oeuvre que peuvent être Metropolis et Le Voyage dans la Lune, ou des films plus « bis ». Et l’action a radicalement changé au niveau des standards depuis les 80s/90s, elle se manifestait différemment avant.

    Je trouve les films de Clouzot, notamment, intemporels. Des films comme La Vérité et Les Diaboliques mettent de belles claques, ont su mélanger les genres avec beaucoup d’adresse et, le premier notamment, livrer des discours avant-gardistes.

    Bref, je voulais juste revenir sur ce petit point car je dois avouer que je n’ai pas encore vu Le Salaire de la Peur mais je compte bien le faire assez bientôt, je l’espère. ^^

    Aimé par 1 personne

    1. C’est vrai que j’ai fait un léger raccourci et je te remercie de la précision !

      Je pense que j’aurais dû dire « peu représentés » au lieu de « peu répandus ». Car effectivement je suis d’accord il y en avait totalement des comédies et des films d’action, Chaplin le premier avec Les Temps Modernes qui a été un succès phénoménal. C’est simplement quand on regarde les chiffres du box-office ce sont les drames et les films épiques (et les Disney) qui ressortent en majorité et je pense que c’est pour a qu’on associe le noir et blanc à ce style. (cf le box office ici : http://www.filmsite.org/boxoffice2.html) Mais je le redis, j’ai effectivement fait un raccourci pour les besoins de la critique et c’est bien de revenir dessus car il est un peu rapide.

      Par contre je campe sur ma position dans le cas de la SF ! Après Méliès et Metropolis en 1927, il a fallu attendre 1968 et 2001, l’Odyssée de l’Espace pour que le genre soit vraiment représenté correctement, puisque comme tu le dis entre les deux on trouve surtout des films de série B.

      Mais dans tous les cas bien sûr que plein plein de films sont intemporels, et c’est justement ce que je dis juste après : « Malgré tout, ce serait une grave erreur de jugement que de penser que parce que c’est vieux, ça n’est pas pour tout le monde » ^^ J’ai fait un raccourci mais en aucun cas pour dénigrer le noir et blanc, mais au contraire le défendre ! J’ai découvert Le Salaire de la Peur totalement par hasard pour les besoins de cette critique et clairement je suis d’accord, Clouzot est intemporel 😀

      Aimé par 1 personne

      1. Aucun soucis, je me suis juste permis de revenir sur ce point pour remettre quelques éléments dans le contexte, rien de méchant 😉 Et comme tu le dis justement tu nuances justement les choses ensuite.

        Concernant la SF il y a tout de même eu des films comme « Le jour où la terre s’arrêta », « Planète Interdite », « La Jetée » ou encore « L’Homme au complet blanc », dont certains sont devenus des incontournables, et qui ont contribué à écrire ses lettres de noblesse à la SF. 🙂 Ce n’était pas le genre dominant, mais il était déjà bien présent. Mais il est vrai que c’est 2001 qui a permis au genre de franchir un énorme pas.

        Pour le reste, encore une fois, je m’étale sans même avoir vu le film, donc je sais ce qu’il me reste à faire. ^^ En tout cas, avec Clouzot, pas d’erreurs possibles, le résultat est toujours de qualité !

        Aimé par 1 personne

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