Café Gourmand – De l’Italie au Japon

Païsa, Voyage en Italie et Hiroshima.

Le cinéma d’après-guerre fut beaucoup marqué par un style épuré, faute de moyens dans un monde en ruines. Puisant dans le genre documentaire, il va donner naissance à des œuvres en quête d’une authenticité rare, afin de dépeindre le portrait d’une société meurtrie et expier les douleurs encore vives à travers une catharsis cinématographique. Ce courant néoréaliste prend racine en Italie, notamment dans l’œuvre de l’immense Roberto Rossellini, et s’exporte ensuite d’une certaine façon au Japon, dont la culture portée sur le minimalisme et l’épuration semblait déjà propice à l’implantation de ce cinéma. Les trois films présentés dans les courtes critiques suivantes portent tous en eux les graines du néoréalisme, dans un film de guerre (Païsa), un mélodrame romantique (Voyage en Italie) et un drame quasi-documentaire historique (Hiroshima).


PAÏSA – Italie en guerre(s) – 7,5 / 10

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Païsa, Roberto Rossellini, 1946

La carrière de Roberto Rossellini est difficile à résumer en une seule œuvre, tant elle fut protéiforme, se scindant en multiples périodes ; de la trilogie propagandiste durant la guerre à ses nombreuses biographies dans ses dernières années, en passant par les drames bergmaniens (ceux d’Ingrid, pas d’Ingmar) et bien évidemment le néoréalisme. Son opus magnus est cependant pour beaucoup sa trilogie néoréaliste de la guerre, entamée par Rome, ville ouverte en 1945, conclue par Allemagne Année Zéro en 1948, et dont Païsa est le deuxième volet.

Le film suit chronologiquement et géographiquement l’avancée de la campagne de libération de l’Italie durant la Seconde Guerre Mondiale, en six épisodes distincts qui emmènent le spectateur du débarquement américain en Sicile à l’été 1943 jusqu’aux derniers affrontements de la plaine du Pô en décembre 1944. Les segments ne partagent pas de personnages ou d’histoire commune sinon celle avec un grand H, offrant différentes facettes de ce que fut la guerre du point de vue italien, pouvant donc à la fois s’apprécier pour eux-mêmes tout en formant pourtant un tout thématiquement et historiquement cohérent.

Ce découpage, il est vrai, empêche peut-être Païsa d’atteindre la grandeur spirituelle et la puissance narrative qui sous-tendait Rome, mais Rossellini continue sa quête d’un réalisme authentique et émotionnel. Tous les épisodes ne sont pas d’une même qualité – le 5ème, dans un monastère du Nord de l’Italie, est particulièrement sans intérêt – mais cela n’empêche pas l’émergence de scènes poignantes et percutantes. Les segments romains et florentins, qui constituent le cœur du film, sont à mon sens les fleurons de l’œuvre et révèlent l’ampleur tragique de l’ensemble.

La réalisation est plus affirmée, plus maîtrisée, se permettant à de rares occasions de véritables exercices de styles sans jamais perdre le sens du récit. Des tableaux extraordinaires se présentent à l’écran, notamment dans l’ultime épisode où les scènes de nuit jouent avec de très profonds contrastes, jusqu’à aboutir sur un plan bouleversant d’un bébé pleurant la mort de ses parents face au soleil levant.

« Païsa », c’est le compatriote. Derrière ce titre évocateur, Rossellini ne peint pas le portrait d’une ville comme il le fait dans les deux autres opus de sa trilogie, mais d’un peuple. Il choisit de mettre en scène des soldats américains, britanniques, des aumôniers de confession juive et protestante, des gens de tous milieux dans une fable cosmopolite qui prône la paix et laisse entrevoir l’espoir d’une reconstruction prospère, mais surtout sans jamais oublier les tragédies que chacun a vécu.

Un film comme un monument aux morts, enraciné dans les ténèbres du passé, mais élancé vers le ciel de l’avenir.


VOYAGE EN ITALIE – Ti amo, moi non plus – 7,5 / 10

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Voyage en Italie, Roberto Rossellini, 1954

Vestiges d’un amour.

Roberto Rossellini s’est inscrit dans les arcanes du 7ème Art comme la figure de proue du mouvement néoréaliste italien ; mouvance d’influence documentaire qui se démarque par une recherche d’authenticité dans le portrait d’une société d’après-guerre en pleine reconstruction. Sa rencontre avec la sublime Ingrid Bergman, à la fin des années 40, va cependant marquer un tournant décisif dans sa carrière et l’emmener vers d’autres terres cinématographiques. À la fois muse et amante, elle lui inspire plusieurs films, dont un somptueux Voyage en Italie.

Nous sommes en 1954, et déjà la page du néoréalisme semble tournée dans ce noble mélodrame mettant en vedette Bergman face à l’acteur George Sanders. Dans les rôles de deux époux britanniques, Alexander et Katherine Joyce, ils prennent part à un voyage en Italie (Envoyez le générique) pour vendre la demeure d’un vieil oncle récemment décédé. Se retrouvant pour la première fois seuls face à eux-mêmes dans ce périple, ils arrivent à la dure réalisation que leur mariage s’étiole et qu’ils n’ont rien à se dire, rien en commun.

Les personnages du film de Rossellini se languissent dans un ennui ambiant, tournant en rond dans cette trop grande villa italienne qui leur pèse sur les bras. Le mari se morfond dans un cynisme constant, ne pouvant supporter l’oisiveté, tandis que la femme s’évade dans des poèmes en quête d’un romantisme que l’autre ne lui offrira évidemment pas. Ils ne trouvent d’autre occupation que se laisser à la jalousie, seule émotion qu’ils sont encore en mesure d’exprimer dans ce mariage moribond.

Chacun va donc décider d’avoir une affaire. Lui s’enfuit vers Capri, et tourne pathétiquement autour de femmes qui n’ont aucun intérêt pour lui, allant de rencontres fortuites en prostituées sans jamais que cela ne mène à rien. Plus il tente d’approches, plus sa solitude se fait évidente derrière la façade craquelante de son sarcasme. Elle s’élance dans une affaire spirituelle avec l’Art, fuyant la demeure vide d’amour au profit de musées et lieux touristiques, cherchant le romantisme dont elle rêve tant dans les sculptures et les paysages baignés par la mémoire d’un ami poète disparu. Au final, les époux n’y trouvent tous deux que plus de tristesse et de solitude.

Alors qu’ils décident finalement de divorcer, les larmes de Bergman sont interrompues par un ressort dramatique habile lorsque leur hôte italien les invite à assister aux fouilles des vestiges de Pompéi. C’est là que l’œil néoréaliste de Rossellini se révèle discrètement, dans la façon dont la caméra englobe les décombres avec empathie et perd les époux dans des plans larges des ruines réminiscentes de celles qu’il filmait quelques années plus tôt dans Rome ou Berlin, symboles tangibles de leur mariage en déréliction. Le point culminant de cette séquence est la mise au jour bouleversante de deux amants ensevelis dans les cendres du volcan, image trop vive (et ô combien romantique) pour l’épouse qui préfère s’enfuir.

Rossellini conclut son ode à un amour en peine par une fin heureuse, il est vrai, un peu facile. Mais dans le fond, qui n’apprécie pas un happy ending ? Alors que, dans les dernières secondes, un plan révèle ostensiblement l’ombre de la caméra, on ne peut s’empêcher de penser que le réalisateur a gardé expressément cette « erreur » comme un clin d’œil au spectateur ; d’autant plus puisqu’elle est immédiatement suivie de ces répliques :

ALEX – « Comment peuvent-ils croire à cela ? On dirait des enfants.
KATHERINE – « Mais les enfants sont heureux. »


HIROSHIMA – Le cauchemar du Japon – 8 / 10

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Hiroshima, Hideo Sekigawa, 1953

Quand retombent les cendres.

Le Japon a subi peut-être les plus grandes plaies jamais affligées à l’humanité par ses semblables, lorsque, les 6 et 9 août 1945, les premières – et seules – bombes atomiques jamais utilisées en temps de guerre ont explosé au dessus des villes d’Hiroshima et Nagasaki, emportant dans leur souffle et par leurs retombées radioactives plus de 200 000 victimes civiles.

Il a fallu un temps pour que les habitants de l’archipel nippon, bien que résilients par culture, ne se relèvent, et quelques années pour que le cinéma ose, non sans mal, s’emparer du sujet. On considère souvent le Godzilla de 1954 comme l’un des premiers métrages à confronter le Japon à ses monstres, mais il trouve un aîné du sobre titre de Hiroshima en 1953, réalisé par Hideo Sekigawa.

Évincé des studios à cause de ses affinités communistes, Sekigawa monte son projet à l’aide du financement des professeurs et enseignants du Japon tout entier, et la participation volontaire et inattendue de plusieurs dizaines de milliers (90 000 !) d’habitants d’Hiroshima venus faire de la figuration dans les scènes qui reconstituent les conséquences directes de l’explosion. Puisant dans ses racines documentaires, le réalisateur signe une œuvre néoréaliste, touchant une authenticité rare et atteignant des sommets d’émotions à vif.

Le cœur du film est consacré à la reconstitution de l’explosion de la première bombe au dessus d’Hiroshima, et des terribles minutes, heures et jours qui s’ensuivirent, à travers le regard de familles soudainement brisées et surtout d’enfants devenus orphelins en l’espace d’un instant. Les mots ne suffisent pas à décrire l’effroi de cette séquence interminable, des ces images apocalyptiques qui s’offrent aux yeux du spectateur ; et pourtant aucune image ne saurait retranscrire que le millième de ce qui s’est réellement passé ce jour là.

Tandis que les corps couverts de suie, de sang, de cendres, de poussière et de larmes se mêlent aux ruines à perte de vue, des enfants appellent leurs mères à l’aide, des maris voient leurs épouses suffoquer dans les flammes, et les survivants entament un pantomime macabre sans but, sans direction vers laquelle se tourner dans cette nuit artificielle qui a soudain recouvert leur monde. Il n’y a d’autre répit que la mort.

Sekigawa les filme avec une grande solennité, une beauté religieuse comme une prière pour les disparus, nous partageant une horreur innommable sans jamais sombrer dans le voyeurisme ou le gore. Hiroshima est un film à l’âme meurtrie mais à l’esthétique soignée, si dur mais pourtant si beau.

En quittant la salle de cinéma, il est difficile de ne pas continuer d’entendre les violons qui partagent nos pleurs et les chœurs angéliques de la bande originale profondément tragique d’Akira Ifukube – futur habitué de la franchise du roi des monstres. Les innombrables voix coupées trop tôt d’un peuple innocent sacrifié au nom d’une guerre insensée, qui résonnent encore dans les ruines du dôme de Genbaku, et que nous ne devons jamais oublier.


— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

Un commentaire sur “Café Gourmand – De l’Italie au Japon

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  1. Je n’ai jamais vu cet « Hiroshima » (d’ailleurs, Resnais le disait bien, « tu n’as rien vu à Hiroshima » 😉), et mon dernier « voyage en Italie » avec Rossellini remonte à bien longtemps. Par contre, j’ai encore bien en mémoire « Païsa » (sur lequel j’ai écrit un article sur mon blog d’ailleurs) et son approche quasi documentaire, qui m’évoquait furieusement le « San Pietro » de John Huston tourné sur le front. J’ai aussi le souvenir d’un grand film, certes découpé en episodes, mais à la mise en scène si puissante, porté par une foi dans le cinéma qui s’exprime à chaque plan.

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