Dawson City : Le Temps Suspendu – Capsule temporelle

Dernier raid pour Dawson.

En demandant au guichet un billet pour Dawson City, on est en droit de se demander si l’on se trouve dans un cinéma ou un aéroport. Si c’est bien un film que je suis allé voir, il n’en resta pas moins un voyage ; non pas à travers l’espace, mais à travers le temps, vers une époque oubliée ressurgie inopinément sous le sol gelé du Grand Nord. Plus que jamais dans ce documentaire, le cinéma se fait éternelle mémoire d’un Temps Suspendu.

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DAWSON CITY : LE TEMPS SUSPENDU

  • Réalisateur : Bill Morrison
  • Date de sortie : 5 septembre 2016 (Mostra de Venise), 5 août 2020 (France)
  • Pays : États-Unis
  • Box-office : (En cours)
  • Durée : 2h

LA RUÉE VERS L’OR

La plupart des gens a probablement déjà entendu parler de la ruée vers l’or du Klondike grâce aux romans de Jack London (L’Appel de la Forêt ou Croc-Blanc) ou au chef-d’œuvre cinématographique éponyme de Charlie Chaplin. Pour moi, ce fut à travers les bandes-dessinées Picsou.

Sous la plume de l’auteur acclamé Don Rosa, les origines de la fortune du canard le plus riche du monde durant la ruée vers l’or furent contées dans Le Prospecteur de la Vallée de l’Agonie Blanche, La Prisonnière de la Vallée de l’Agonie Blanche et Les Deux Cœurs du Yukon. Situées dans les paysages gelés du Grand Nord, ces histoires dépeignent Dawson City comme le théâtre des plus incroyables aventures ; une ville légendaire à la fois rongée par la corruption et portée par les espoirs de richesse de ses habitants d’un hiver, dans des planches sublimes aux cases qui s’inscrivent parmi les plus inoubliables de l’histoire de la bande-dessinée.

L’image parle d’elle-même.

Mais Dawson City a bien existé, et il va sans dire qu’elle était aussi légendaire que le disent les BD – sinon plus. Fondée à la fin du XIXème siècle sur un ancien territoire indien au nord-ouest du Canada par un prospecteur visionnaire, Dawson devint rapidement la capitale de la ruée vers l’or quand un filon fut découvert à proximité. En l’espace de deux ans, sa population fut multipliée par 80 pour atteindre plus de 40 000 prospecteurs en 1898, avant de complétement s’effondrer en autant de temps pour n’en plus compter que quelques milliers au tournant du siècle quand les filons furent épuisés. Entretemps, des tonnes et des tonnes d’or avaient été extraites de la terre.

Cependant, le sol de Dawson avait encore des trésors à dévoiler. En 1978, un chantier de reconstruction mit au jour plus de 500 bobines de films datant de l’ère du muet, abandonnées là et préservées par le permafrost. Dawson City raconte l’histoire de ces films retrouvés et celle de la ville à laquelle ils sont désormais inexorablement liés.

Sur une sublime bande originale réminiscente des travaux de Jóhann Jóhannsson (Premier Contact, End of Summer, Last and First Men), composée par ses compatriotes islandais Alex et John Somers, le documentaire réunit films retrouvés et images d’archives pour tisser un récit fascinant, dont le seul défaut est qu’il nous est conté à travers une profusion parfois abusive de textes narratifs se superposant aux images – mais dans le même temps, sans eux, la contextualisation serait absente.

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L’extase de l’or.

TISSER UNE HISTOIRE

Dawson City se construit comme une capsule temporelle, un agrégat d’anecdotes éparses cousues entre elles par le biais d’un montage subtil pour former un ensemble absolument passionnant. C’est une histoire d’histoires, dont l’unique fil rouge, la ville et les films qui y ont été retrouvés, se découd et s’effiloche pour partir sur de foisonnantes digressions qui ne contribuent qu’à étayer la richesse de ce patrimoine oublié.

Le documentaire s’apparente à un kaléidoscope de visages, de lieux et d’évènements plus ou moins insignifiants en eux-mêmes mais qui, une fois réunis, engendrent une œuvre plus grande que la somme de ses parties. Utilisant des extraits de films et des images d’archives pour expliquer comment ils ont atterris sous la glace de la cité canadienne, Bill Morrison échafaude une mise en abyme ingénieuse qui transforme Dawson City en autobiographie de lui-même.

Ainsi, le spectateur découvre des films dont personne n’a jamais entendu parler, comme La Grenouille (1912), The Half Breed (1916), The Strange Case of Mary Page (1916) ou encore Polly of the Circus (1917) ; et les noms inconnus du juge Landis, du chef Isaac, du manager Fred Elliott, du joueur de baseball Eddie Cicotte, du photographe Eric Hegg ou encore d’un certain Frederick Trump, grand-père du futur président des États-Unis, qui à eux tous forment le cœur protéiforme d’un film aux milles facettes.

Le documentaire vire parfois à l’expérimental, à travers des montages audacieux mettant l’emphase sur l’implacable matérialité de la pellicule et surtout sa dégradation – allant jusqu’à démontrer l’inflammabilité effroyable du nitrate dont elle est composée, source de nombreux incendies au cours de l’Histoire et en particulier à Dawson. Taches, égratignures, rayures, complétées par des perturbations volontaires de l’environnement musical, forment un bruit à dimensions visuelle et sonore qui rappelle l’âpreté du visionnage de ces anciens, très anciens films.

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C’est ce qui s’appelle s’effacer.

FANTÔMES OUBLIÉS

Si je m’attendais à ce que le film prenne les traits d’une archive historique détaillée et passionnante, j’étais loin de me douter, en revanche, qu’il serait une expérience aussi profondément touchante. Dawson City est, fondamentalement, une histoire de spectres et de fantômes : ceux de toutes les personnes qui apparaissent sur les images, décédées depuis bien longtemps, frêles souvenirs qui nous parviennent d’une époque depuis longtemps révolue.

Le documentaire porte intrinsèquement en lui le deuil de ce qui a été perdu, de tous ces autres films envoyés à Dawson qui n’ont pas pu être sauvés, de toutes les blessures que portent ceux qui l’ont été ; et dans le même temps la joie inespérée de pouvoir visionner les trésors qui ont été retrouvés. Cette dualité teinte l’ensemble d’une mélancolie élégiaque mais chaleureuse, partageant avec le spectateur la nostalgie d’un âge d’or – dans tous les sens du terme – qu’il n’a pourtant pas connu (Un sentiment que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres œuvres du même genre, dont Saving Brinton est un autre exemple récent).

Une heureuse coïncidence aura voulu que ma critique précédente soit consacrée à Citizen Kane ; force est de constater que les deux films ont plus en commun qu’on ne pourrait le croire. Dawson City aussi retrace une gloire et une déchéance, celle d’une ville abandonnée aussi rapidement qu’elle avait émergée, et tout tend vers la quête d’un souvenir perdu. Le vent du Nord porte des voix oubliées qui viennent nous murmurer à l’oreille une ultime parole : « Rosebud… »

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Silhouette fantomatique.

LE MOT DE LA FIN

George R. R. Martin décrirait Dawson City : Le Temps Suspendu comme un chant de glace et de feu ; la glace qui a sauvé ces bobines de l’oubli, le feu qui embrasa inlassablement la ville du grand Nord et les précieuses pellicules de nitrate. Le documentaire résonne comme une élégie à la mémoire des films disparus d’un âge d’or oublié, et continue de nous hanter bien après l’ultime écran noir.

Note : 8 / 10

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Panorama nordique.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

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