Citizen Kane – Le mythe américain

Es-tu prêt à découvrir le plus grand film de tous les temps ?

Rares sont les films qui ont été aussi impactants et influents ; qui ont été aussi largement étudiés, décortiqués, analysés ; aussi révérés et portés aux nues que Citizen Kane. Près de quatre-vingts ans après sa sortie initiale en 1941, le chef-d’œuvre d’Orson Welles continue d’être acclamé par les cinéphiles du monde entier, portant sur ses épaules la lourde réputation d’être l’un des, sinon le, meilleurs films de tous les temps. Force est de constater qu’il en est digne.

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CITIZEN KANE

  • Réalisateur : Orson Welles
  • Acteurs principaux : Orson Welles, Dorothy Comingore, Everett Sloane
  • Date de sortie : 5 septembre 1941 (US), 3 juillet 1946 (France)
  • Pays : États-Unis
  • Budget : 839 727 $
  • Box-office : 1,6 millions $
  • Durée : 1h59

DOULEUR ET GLOIRE

Charles Foster Kane est mort. Le magnat américain laisse derrière lui un véritable empire médiatique et l’une des plus grandes fortunes du monde, ainsi qu’un palais démesuré, Xanadu, rempli de merveilles artistiques de tous les continents. Surtout, il laisse derrière lui une énigme sous la forme d’un dernier mot, « Rosebud » (« Bouton de rose ») , dont personne ne connaît la signification. Est-ce une femme ? Une œuvre d’art ? Ou quelque chose de très simple ? Citizen Kane retrace la gloire et la déchéance d’un homme extraordinaire, vues par ceux qui le côtoyèrent de son vivant.

En dépit de la réputation qu’il a acquise au fil du temps, Citizen Kane ne fut pas un succès immédiat, bien au contraire. Les résultats au box-office furent inconséquents ; en cause, le boycott d’un magnat de la presse – bien réel, celui-ci – du nom de William Randolph Hearst. Source d’inspiration principale du personnage de Kane, il interdit toute promotion ou toute critique dans ses très nombreux journaux, et fit pression sur les salles de cinéma pour empêcher la diffusion du long-métrage, considérant l’œuvre comme une diffamation à son égard – le tout, sans n’avoir jamais vu le film. Pas rancunier, Welles, croisant Hearst dans un ascenseur, l’invita tout de même à une projection. Le magnat refusa, ce à quoi le cinéaste rétorqua « Charles Foster Kane aurait accepté ». Et vlan.

Ajoutons à cela une réception mitigée de la part de la critique, ou du moins en tous cas, de ceux qui avaient le droit de publier, qui préférèrent consacrer à la cérémonie des Oscars suivante le nettement inférieur Qu’elle était Verte ma Vallée, en dépit des neuf nominations de Kane, qui ne repartit qu’avec la statuette du Meilleur Scénario Original partagé par Herman Mankiewicz et Welles – ce serait le seul Oscar de sa pourtant magistrale carrière. En 1942, le film était déjà oublié de tous.

Il faudrait attendre la sortie en Europe, décalée en 1946 à cause de la guerre, pour que le vent tourne pour Citizen Kane. C’est notamment grâce à l’éminent critique français André Bazin, cofondateur des Cahiers du Cinéma (tout de même), qui avait perçu avant beaucoup l’immense mérite du film, que l’opinion générale fut réévaluée. À travers les nombreux articles qu’il consacra au film (Citizen Kane est le film le plus cité de son admirable carrière, derrière La Règle du Jeu de Renoir), il participa grandement à redorer son blason aux yeux des critiques comme du public. Une tendance qui se confirmerait outre-Atlantique grâce à une ressortie dans les années 50, influencée par le succès européen.

Dès lors, Citizen Kane se hissa au panthéon du 7ème Art, jusqu’à trôner pendant un demi-siècle au sommet du classement décennial de Sight & Sound, le plus prestigieux classement de cinéma. Tout ceci en étant le tout premier film de Welles en tant que réalisateur, producteur, scénariste et acteur, à tout juste 25 ans. Pas mal, non ?

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Je dis bravo.

QUESTION DE PROFONDEUR

Dès la toute première séquence du film, le réalisateur fait la démonstration incontestable de son génie à travers un pseudo traveling avant – en réalité constitué de plans fixes progressifs – magistralement composé avec comme constante une fenêtre illuminée dans la nuit enveloppant Xanadu, toujours située au même endroit dans le coin supérieur droit de la pellicule.

Comme Griffith l’avait été avec Intolérance avant lui, Welles est un agrégateur ; il a su percevoir toutes les possibilités techniques et artistiques offertes par le cinéma en son temps et les réunir en un seul film-somme monumental, nourri en intraveineuse à l’expressionnisme allemand (Le Cabinet du Dr. Caligari en tête) et à John Ford – dont le Qu’elle était Verte ma Vallée volerait tous les Oscars de Citizen Kane, comme je le disais tantôt.

Accompagné du directeur de la photographie Gregg Toland, Welles dévoile des trésors de mise en scène au sens le plus noble du terme, peignant des tableaux évocateurs à la composition subtile, dont les clairs-obscurs marqués feraient les grandes heures des films noirs durant les deux décennies à suivre. Le développement d’optiques spécifiques permit aussi à la caméra de filmer aussi nettement les premiers plans que les arrières, étendant l’action dans une profondeur de champ jusqu’ici inégalée qui devient gage de la profondeur du récit.

On pourrait s’étendre encore longtemps sur les qualités du film tant elles sont nombreuses. Welles accomplit un tour de force à tous les niveaux, tournant l’ignorance qu’il a du métier à son avantage ; armé uniquement de ses idées, il met en œuvre ce que ses contemporains n’auraient jamais rationnellement envisagé. En clair, il ne savait pas que c’était impossible, alors il l’a fait.

Je relèverai tout de même la façon virtuose dont le scénario se fonde sur les processus de setup & payoff, plus connus dans la langue de Molière par l’analogie du fusil de Tchekov. C’est ce principe qui préconise que tout élément utile d’un film doit être précédemment introduit ; et réciproquement, tout élément introduit doit avoir une utilité future. Parmi les innombrables détails qui se répondent dans le film, on peut noter la luge de substitution offerte par Thatcher en remplacement de celle que Kane abandonne chez ses parents ; ou encore le puissant « Get out! » hurlé par Susan Alexander au journaliste, un trait de caractère qu’elle reprend de son ex-époux comme on le voit plus tard dans le film (mais chronologiquement dans le passé) quand ce dernier vire Jim Getty de chez elle.

Surtout, cette maîtrise des setups & payoffs se révèle plus que jamais dans la façon dont toutes les histoires, tous les témoignages, sous couvert de n’apporter aucune réponse, tendent irrémédiablement vers une seule et même chose : Rosebud.

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Surveille tes arrières(-plans) !

AMER ICARE

Le bouton de rose est le bourgeon duquel éclot le film. Citizen Kane s’ouvre sur une bobine d’actualité qui nous dit tout, « sauf qui [Kane] était » ; nous connaissons dès ces dix premières minutes le où, le quand, le qui, le quoi, mais pas le comment et le pourquoi derrière lesquels le journaliste Thompson part en chasse. L’ultime parole du magnat médiatique devient la promesse d’une clé qui résoudra l’énigme de cette étude de personnage.

Et pourtant.

« JOURNALISTE – If you could have found out what « rosebud » meant, I bet it would have solved everything.
THOMPSON – No, I don’t think so. No. […] It wouldn’t have explained everything. I don’t think any word can explain a man’s life. »

Rosebud n’est qu’un prétexte. C’est le fil rouge qui guide le spectateur tel Ariane à travers le labyrinthe qu’est le film, mais sa signification ultime, bien qu’elle ne soit pas sans importance, n’est qu’une pièce parmi d’autres d’un puzzle bien plus vaste dont il serait malheureux d’ignorer l’image d’ensemble.

Citizen Kane est un film-monde kanocentrique, et chacune des histoires racontées par ses innombrables narrateurs apporte une pierre à l’édifice qui vise à répondre à la question « Qui était Charles Foster Kane ? ». L’ascension et la chute d’un homme qui vécut autant de gloires et de déchéances que de personnages les relatent au cours du long-métrage. Le twist final se révèle en fait être un appât pour forcer le spectateur à rester attentif à un scénario brillamment étayé et incroyablement complet, qui multiplie les points de vue pour aborder toutes les facettes qui ont fait qu’un héros est tombé en disgrâce.

La légende de Kane est fondée sur celle, bien réelle, de l’empereur mongol Kubilaï Khan, qui fut souverain de l’un des plus puissants et vastes empires de l’Histoire avant de sombrer dans l’alcool, la dépression et la maladie vers la fin de sa vie, accablé par des défaites militaires qui contribueraient à la chute de la dynastie dans les décennies suivantes. Reprenant son nom, anglicisé, et son palais – Xanadu -, le personnage de Welles s’inscrit déjà de façon métaphorique comme une figure mythologique.

Pourtant, s’il est un mythe dont il se rapproche, c’est bien celui d’Icare. Kane s’apparente à une figure idéaliste qui brûle tous ceux qui l’entourent dans sa course invétérée vers le soleil avant de se noyer lui-même – à ceci près que le sien, à défaut d’une boule de feu, est une boule à neige. Ce n’est jamais aussi vrai que pour Susan Alexander, sa deuxième femme, dont la tragédie nous prend à la gorge dès sa première apparition et redouble d’intensité dans la terrible scène de l’opéra ; sans doute celle qui représente le mieux toute la profondeur contrastée du caractère de Kane, aux côtés de son mémorable discours triomphal qui pave le chemin vers l’une de ses plus effroyables défaites.

En fin de compte, Welles incarne en réalité à travers son personnage une certaine idée du mythe américain ; à la fois l’apothéose des rêves de richesse et de gloire qui nous sont parvenus de tous temps de l’autre côté de l’Atlantique, et l’amer revers de la médaille, la corruption corrosive qui ronge le cœur des Hommes et les ramène à la réalité. Citizen Kane, c’est l’Amérique, son essence-même ; après tout, ce n’est pas seulement l’histoire de Kane, mais bien celle du citoyen Kane. Et peut-être qu’en définitive, la bobine d’actualités nous disait bien tout dès le départ, à travers la toute première déclaration de son personnage.

« KANE – I am, have been and will only ever be one thing – An American. »

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America, america.

LE MOT DE LA FIN

La perfection objective n’existe pas, mais rares sont les films qui l’approchent d’aussi près que Citizen Kane. Initialement aptement titré American, le chef-d’œuvre d’Orson Welles incarne le mythe américain à travers un protagoniste légendaire dont la gloire et la déchéance étayent une inoubliable étude de personnage. Voilà, vraiment, qui était le citoyen Kane.

Note : 9 / 10

« KANE – Rosebud… »

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Rosebud.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à RKO, et c’est très bien comme ça

2 commentaires sur “Citizen Kane – Le mythe américain

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  1. Quelle plongée vertigineuse dans le chef d’œuvre de Welles ! Je me suis régalé à cette lecture qui propose de nouveaux versants d’approche pour cette œuvre qui offre à chaque vision une nouvelle face à explorer. Welles à frappé très fort d’emblée. Il le paiera sans doute ensuite. Kane aura peut-être même été la préfiguration d’une carrière chaotique au cinéma, faite de beaucoup plus de bas que de haut passé la cime de Citizen Kane. D’ici a ce que ce film fut sa Rosebud…
    Un petit bémol tout de même : »le nettement inférieur Qu’elle était Verte ma Vallée », difficile pour moi d’approuver cette formule tant je tiens ce film comme un des plus beaux de John Ford, auteur de bien des chefs d’œuvre à la même période.

    Aimé par 1 personne

    1. Ah, loin de moi l’idée de vouloir contester le talent de Ford – réalisateur le plus Oscarisé de l’Histoire, on le rappelle tout de même, avec un record de quatre récompenses – mais à mon sens, « Qu’elle était Verte ma Vallée » n’atteint jamais les sommets sémantiques de la cinématographie de « Citizen Kane » ou la profondeur de son scénario semblable à une mine dont chaque étage renfermerait toujours un peu plus d’or. Malgré tout, je veux bien tout de même lui reconnaître une grande qualité esthétique, qui sait offrir de somptueux tableaux ; dommage qu’ils ne m’aient pas touché.

      Aimé par 1 personne

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