L’Expresso – Le Vent (1996)

Le vent souffle et rapporte de lointains échos.

Toute photographie raconte une histoire. Elle met en scène des personnages, des lieux, des choses, et fige dans l’éternité un instant fugace, pour nous rapporter un bref aperçu d’un temps et d’un espace bien plus larges qu’elle-même, comme une fenêtre qui nous est ouverte sur un autre part, un autre temps. Mais que se passe-t’il au-delà des frontières du cadre ? C’est cette question à laquelle répondent les murmures portées par Le Vent.

Tout commence avec trois femmes. Ou plutôt, Trois Femmes (Audincourt, France, 1951), une photographie de Lucien Hervé – présente en fin d’article – qui montre trois figures féminines plus ou moins âgées regardant vers une scène que le cadre nous dissimule. C’est à partir de cette image que Marcell Iványi, jeune réalisateur hongrois, écrit un scénario pour raconter, imaginer ce que l’on ne voit pas. Il ne pouvait se douter, alors, qu’il repartirait quelques temps plus tard avec la Palme d’Or du Court-Métrage à Cannes.

Le Vent se construit comme un unique plan-séquence, qui s’ouvre et se termine sur cette même image des trois femmes portant le regard au loin, et nous dévoile entre deux ce qui les environne et surtout, ce qui attire tant leur attention. Quel spectacle, merveilleux ou macabre, grandiose ou terrifiant, se cache donc aux antipodes de la pellicule ?

« Le travelling latéral est la progression de l’histoire, le travelling avant est sa respiration, le plan panoramique crée le suspense. »
– Bernardo Bertolucci, Abicinema, 1975

En six minutes et un seul plan, le court-métrage s’impose comme une véritable masterclass de cinéma. Il révèle à lui seul l’impact narratif d’un mouvement de caméra, et comment sa simple maîtrise devient intrinsèquement porteuse de sens ; c’est parce que la caméra se déplace que l’histoire se dévoile. Plus encore, en brisant le carcan de la photographie et par un mouvement panoramique à 360°, la notion-même de hors-cadre se trouve abolie et c’est un monde tout entier qui s’offre à nous.

Plus encore, Le Vent étudie et démontre la puissance évocatrice de l’absence, en faisant précéder sa conclusion inattendue et profondément marquante d’un long moment de vide suivant l’horizon de la campagne rase, paysage morne et immobile uniquement ravivé par des nuées d’oiseaux aux allures poétiques, dans un noir et blanc mélancolique.

La bande sonore, elle, n’est teintée que des sifflements inlassables du vent, qui portent sur eux de lointains échos indistincts, dont l’aura d’un autre monde entretient l’atmosphère mystérieuse du film. Par son omniprésence et paradoxalement son inconséquence, la brise qui remue les robes des trois femmes octroie au court-métrage une sensibilité élémentaire.

Finalement, Le Vent est la preuve par l’exemple du pouvoir du cinéma et de la sémantique de ses signes. Ce n’est peut-être qu’un court-métrage, mais ses échos continuent de nous parvenir encore longtemps après sa fin, tout comme la silhouette des trois femmes ne s’estompe pas totalement et laisse une petite tache infime mais bien présente sur l’ultime écran blanc.

Et le vent souffle, toujours, éternellement.

Tu peux retrouver une interview du réalisateur à propos du film à cette adresse (en anglais).

Trois femmes (Audincourt, France, 1951), par Lucien Hervé

– Arthur

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