8 Femmes – Les roses épineuses

Pièce montée.

Dans Le Vent, Marcell Iványi mettait trois femmes à l’honneur ; François Ozon leur en adjoint cinq autres et signe une comédie musicale sur fond de mystère à résoudre – ou un mystère à résoudre sur fond de comédie musicale. 8 Femmes sont suspectes, une seule est coupable, mais toutes portent de lourds secrets…

8 FEMMES

  • Réalisateur : François Ozon
  • Actrices principales : Danielle Darrieux, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Fanny Ardant, Firmine Richard, Emmanuelle Béart, Virginie Ledoyen, Ludivine Sagnier
  • Date de sortie : 6 février 2002
  • Pays : France
  • Budget : 8,46 millions €
  • Box-office : 42,4 millions $
  • Durée : 1h51

PETITE MUSIQUE DU CRIME

Les fêtes de fin d’année approchent et sont l’occasion pour une grande famille bourgeoise de se réunir dans le manoir familial. Le manoir est la demeure de Gaby (Catherine Deneuve), l’intransigeante maîtresse de maison ; de sa sœur névrosée Augustine (Isabelle Huppert) ainsi que de ses deux filles, Suzon (Virginie Ledoyen) et Catherine (Ludivine Sagnier). Sans oublier Mamy (Danielle Darrieux), l’aïeule confinée à son fauteuil roulant, Chanel (Firmine Richard), la gentille gouvernante, et Louise (Emmanuelle Béart), la séductrice femme de chambre. Et puis il y a Marcel, l’époux de Gaby… retrouvé mort avec un poignard enfoncé dans le dos. Toutes les femmes présentes deviennent des suspectes, mais laquelle d’entre elles a commis l’irréparable crime ? À moins que ce ne soit la huitième femme, Pierrette (Fanny Ardant), sœur perdue de Marcel, qui fait un soudain retour inopportun…

Dans 8 Femmes, François Ozon échafaude une pièce montée dont chaque étage renferme de nouveaux secrets, pour emmener le spectateur dans une enquête en crescendo constant. Valsant de comédie en drame au gré d’interludes chantés, le film s’impose comme une grande dramédie musicale, dans un subtil et efficace mélange des genres porté par la crème de la crème des actrices françaises.

La petite musique du crime résonne dans le vaste hall de ce manoir devenu décor de huis-clos, aménagé avec élégance et gravitas par un chef décorateur inspiré, dans des tons pastels lourds de sens magnifiés par la cinématographie chaleureuse de Jeanne Lapoirie – chaque couleur est pensée pour refléter des vertus symboliques et métaphoriques, et déteignent jusque sur les costumes caractéristiques de chacun des personnages pour que par elles, les huit femmes deviennent allégories des facettes de la féminité dans son ensemble.

Mais cette élégance doucereuse aux teints pastels n’est, à l’instar de celle de l’épisode « Nosedive » de Black Mirror, qu’une façade qui s’estompe au fur et à mesure que tombent les masques des personnages. Les mensonges se dévoilent et la vérité éclate – parfois, en même temps qu’une bouteille de verre sur un crâne.

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Grosse ambiance.

IMPÉRA(C)TRICES

Dans ce pantomime comico-macabre, la seule présence masculine s’efface (pas de son plein gré, bon, admettons) pour laisser la scène entière à un octuor d’actrices impériales.

Entre icônes légendaires et étoiles montantes, difficile de placer l’une des huit au dessus des autres tant le jeu est ici maîtrisé, intense, passionné, voire parfois sensuel. Emmanuelle Béart ou Virginie Ledoyen n’ont pas à rougir face à leurs aînées, entre une Isabelle Huppert géniale dans un rôle pourtant à contre-emploi et une Catherine Deneuve au sommet de son art qui n’est pas sans préfigurer son élégance infaillible dans La Vérité de Kore-Eda. Pourtant, je relèverais tout de même ma préférence pour l’inénarrable Fanny Ardant, qui s’impose dans chacune des scènes où elle apparaît, et ce d’autant plus qu’elle n’est pas présente au début du film.

Elle se démarque, en plus d’une performance inoubliable, par le fait que seule Pierrette ose se parer de couleurs éclatantes qui viennent briser l’harmonie des pastels des sept autres – s’opposant notamment au vert émeraude de Gaby, rappelant ce même contraste chez Hitchcock dans Sueurs Froides. Mais cette opposition, mise en exergue, n’est que l’une des nombreuses associations originales qui se font et se défont entre les personnages, au fur et à mesure que le scénario les réunit par paires pour explorer chacune des relations qui sous-tendent cette étude de caractère à la puissance 8.

Le huis-clos enneigé prend des airs de Huit Salopards au féminin, où la violence et les mensonges couvent et grondent sous les airs innocents de ces dames embourgeoisées. Comme dans le film de Tarantino, tous les personnages ont des secrets à cacher, et les plus terribles ne sont peut-être pas ceux auxquels on s’attend.

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Le rouge d’un brasier… Ardant.

COUP DE THÉÂTRE

Adaptée d’une pièce écrite dans les années 50 par Robert Thomas, 8 Femmes assume son ascendance théâtrale et joue des artifices du 6ème Art dès ses premières scènes. La cinématographie, durant les premières scènes, favorise les plans d’ensemble et minimise les coupes pour donner l’impression au spectateur d’être assis dans un théâtre et d’assister à la représentation sur les planches.

Cependant, au fur et à mesure que les révélations s’enchaînent, l’œuvre abandonne ses apparats assumés de comédie – au sens théâtral du terme – pour devenir un drame poignant qui ne laisse aucun de ses personnages indemne. Dans cette transition, les interludes musicaux sont instrumentaux ; les huit femmes chantent chacune une chanson qui appuie la caractérisation de leur personnage et structure la progression du récit.

Si certaines sont assez oubliables, d’autres resplendissent : « À Quoi Sert de Vivre Libre » pour Pierrette, « Pile ou Face » pour Louise ou encore « Toi, Jamais » pour Gaby. Mais le véritable basculement est, à mon sens, la poignante interprétation de « Pour ne pas Vivre Seul » par Chanel, qui marque catégoriquement le passage du film vers une œuvre résolument dramatique.

Après ce moment charnière, 8 Femmes n’est plus qu’une escalade époustouflante vers une culmination inattendue. La scène finale fait du spectateur aussi une victime du crime et se vit comme un couteau dans le cœur ; c’est dans cet ultime coup de théâtre que le film rappelle ses apanages théâtraux, pour laisser aux actrices le soin d’une dernière révérence avant le tomber de rideau, et le spectateur de les acclamer.

Adieu tous, il est l’heure. Cet acte est terminé.

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Larme fatale.

LE MOT DE LA FIN

8 Femmes réunit sans doute les plus grandes actrices françaises des années 2000, dans une œuvre d’une qualité, d’une élégance, d’une sensualité et d’une subtilité impériales. Une dramédie musicale captivante qui tient le spectateur en haleine jusqu’à la dernière révérence.

Note : 8,75 / 10

« MAMY – Il n’y a pas d’amour heureux. »

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Applaudissements.

– Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

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