Le Pub (Septembre 2020) – Stalker

Le sacrifice de la nostalgie au cœur du miroir des Hommes.

Tarkovski. Aucun autre nom, sans doute, n’a-t’il été autant cité dans les couloirs du panthéon de la cinéphilie. Un nom comme une formule magique, qui ouvre des portes arcanes, oubliées, secrètes, dont ne s’échappent que des murmures poétiques et des images splendides. Sa filmographie se terre, cachée aux yeux des néophytes par les murailles de la lenteur, de l’hermétisme et de l’extra-ordinaire. Qu’importe, il est temps de les faire tomber. Après le Professeur et l’Écrivain, lançons-nous à la découverte de la zone tarkovskienne, dans les pas du Stalker.

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STALKER

  • Réalisateur : Andreï Tarkovski
  • Acteurs principaux : Alexandre Kaïdanovsky, Anatoli Solonitsyne, Nikolaï Grinko
  • Date de sortie : 25 mai 1979 (URSS), 13 mai 1980 (France)
  • Pays : URSS
  • Budget : 1 000 000 SUR
  • Box-office : 4,3 millions d’entrées
  • Durée : 2h43

L’HISTOIRE DE TROIS HOMMES

Sur le papier, et en dépit de sa durée de plus de deux heures et demi, le scénario de Stalker est simple. C’est l’histoire de trois hommes ; deux d’entre eux, le Professeur (Nikolaï Grinko) et l’Écrivain (Anatoli Solonitsyne), souhaitent se rendre au cœur de la Zone, une région mystérieuse qui a peut-être, ou pas, été créée par la chute d’une météorite. Il y a là-bas, dit-on, une Chambre qui exauce les désirs de quiconque y pénètre. Pour franchir les défenses militaires qui encerclent la Zone, les deux hommes font appel à un troisième, le Stalker (Alexandre Kaïdanovsky), le seul qui soit capable de les mener à bon port ; ils prennent donc la route en direction de la Chambre, ponctuant le trajet de débats philosophiques et métaphysiques.

Tarkovski est sans doute le plus mainstream des cinéastes obscurs. Sa filmographie, rare – il ne réalisa que sept longs-métrages – mais d’une grande richesse, fascine les cinéphiles depuis des décennies ; ils scrutent, analysent, théorisent et recherchent les sens profonds de cette œuvre poétique et mystérieuse. En son sein, Stalker est souvent considéré comme son chef-d’œuvre – bien qu’on pourra rétorquer que tous ses films sont considérés comme tels – et tout ou presque a déjà été dit à son sujet. La question est alors, que puis-je rajouter ?

Se lancer dans la filmographie tarkovskienne est probablement l’équivalent cinématographique de l’escalade de l’Everest. Le réalisateur est ce sommet que l’on aperçoit de très loin lorsqu’on s’élance dans les sentiers du 7ème Art, mais sinueuses sont les vallées et escarpés sont les ravins qui mènent jusqu’à ses pieds (ceux de la montagne métaphorique, loin de moi l’idée de vouloir faire quoi que ce soit aux pieds de ce cher Andreï). Mais pour se lancer, le grimpeur a besoin d’un sherpa, tout comme le Professeur et l’Écrivain ont besoin du Stalker – et le spectateur, de Stalker.

C’est, sans doute, le meilleur film pour se lancer dans Tarkovski car les personnages, eux aussi, se lancent dans l’inconnu. Mais ils sont guidés, et par extension, nous aussi. Et tandis que j’écris ces mots, je prends conscience de mon rôle en tant que critique ; moi, également, suis un stalker guidant le lecteur à travers la zone qu’est un film. En tant que tel, je ne peux prétendre tout connaître des sens et messages qui régissent cette œuvre, mais je peux te montrer la voie vers les réponses que toi seul pourra imaginer. Es-tu prêt, Billy, à entrer dans la Zone ?

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Un chien guide ?

ZONE INTERDITE

Contrairement à sa descendante d’Annihilation, la Zone de Stalker n’est pas peuplée d’ours mutants, de buissons anthropomorphes ou de cadavres fractals. Rien ne semble ici sortir de l’ordinaire, si ce ne sont les débris d’une centrale hydraulique, dont les restes percent la verdure éclatante du paysage et teintent de rouille la végétation autrement paisible.

Après une longue séquence introductive au périple, Tarkovski plante sa caméra dans les alentours boisés de la capitale estonienne, alors encore soviétique (Stalker serait d’ailleurs le dernier film de cette ampleur à y être tourné, avant Tenet). Cette forêt embrumée et humide, parcourue de ruisseaux, pourrait tout aussi bien être le décor d’une balade dominicale ou d’une peinture impressionniste ; mais c’est dans la façon dont elle filmée que le cinéaste nous fait comprendre que la Zone est d’un autre monde.

Jusqu’ici teinté d’un sépia, juste assez coloré pour ne pas être du noir et blanc mais pas assez pour refléter la chaleur des teintes orangées, le film se pare soudain, dès l’entrée de la Zone, de verts luxuriants et de bleus pâles. La couleur se révèle à nous, comme par miracle, tombée du ciel dirait Lovecraft, pour offrir à nos yeux, perdus dans un monde désaturé, de nouvelles merveilles jusqu’alors inimaginables.

Stalker démontre ce qui range le réalisateur soviétique à part. Tarkovski fait preuve d’une maîtrise absolue dans la construction de ses images et imbibe la pellicule d’une poésie unique, prégnante d’un onirisme mystique. Chaque plan s’agence comme un tableau parfait, comme si chaque ruine, chaque nuage de brume, chaque brin d’herbe et jusqu’aux éléments eux-mêmes se pliaient à la volonté du cinéaste démiurge pour faire émerger la Beauté, celle-là-même dont Dostoïevski prophétisait qu’elle sauverait le monde.

Les mots ne suffisent pas à décrire cette impensable virtuosité artistique, celle à laquelle seuls les plus grands peuvent prétendre – une virtuosité que je n’ai personnellement jamais admirée que chez deux autres réalisateurs, Stanley Kubrick et Federico Fellini.

Ô temps, suspends ton vol.

LE CROIRE POUR LE VOIR

À travers les débats prolifiques des trois protagonistes, il apparaît évident que Stalker a autant à évoquer sur le fond que sur la forme. Les dialogues sont riches en questions, avares en réponse. On peut y chercher un sens, sans doute en trouver d’autres, mais la clé n’est pas tant dans l’aboutissement que dans la réflexion elle-même ; ce qui compte n’est pas la destination, mais le chemin parcouru, qu’il soit celui foulé par les personnages ou celui de notre pensée.

Le film fonctionne presque comme un livre inversé ; il nous donne les images et c’est à nous d’en imaginer le sens. Ainsi, des effarantes menaces ou fantastiques pouvoirs de la Zone, nous n’aurons jamais aucune preuve. L’élément le plus omineux de Stalker en est un que les personnages ne ressentent pas : la bande originale du film, composée par Edouard Artemiev, fantasmagorique symphonie de bruits artificiels et d’élégies instrumentales.

Tout repose sur les dires du Stalker, c’est de lui que naît la légende de la Zone. Les dangers n’existent que parce qu’il les évoque, le pouvoir de la Chambre n’existe que parce qu’il le déclare. Dès lors, Stalker devient une œuvre sur la foi.

Quiconque y cherche une signification, quiconque poursuit une rationalisation prend le risque de s’y perdre. Le Professeur et l’Écrivain agissent comme les deux hémisphères d’un cerveau qui ne peuvent se résoudre à se laisser aller, à l’instar du Carini de Huit et Demi de Fellini, qui servait d’allégorie de la raison elle-même. Le Stalker est alors le cœur, le vaisseau des sentiments qui guide l’esprit à travers l’inconnu pour amener à l’élévation de l’âme. C’est lui que nous devons suivre.

« Tout art, bien sûr, est intellectuel, mais pour moi, tous les arts, et plus encore le cinéma, doivent être émotionnels et agir sur le cœur. »
– Andreï Tarkovski, 1962

Stalker est un film culte, au sens phénoménologique du terme, certes, mais aussi au sens religieux. C’est un film en lequel on doit croire, dont les véritables clés résident dans notre propre esprit – ou notre propre cœur. Il est à l’essence de l’Art ; comme la Zone, il est une fenêtre mystérieuse… vers un autre monde.

#the stalker from Is Love Mental Disease Or A Lucky Fever Dream
L’eau qui purifie les pêchés.

LE MOT DE LA FIN

Andreï Tarkovski est plus qu’un cinéaste, un poète de l’âme et de la conscience. Stalker est un rêve philosophique, à travers une Zone comme un Éden métaphysique qui ne révèle ses secrets qu’au spectateur qui osera faire acte de foi.

Les Pubs sont des articles dont le sujet est choisi par les lecteurs via des sondages sur la page Facebook du 7ème Café, abonne-toi pour pouvoir voter !

« LE STALKER – Pourquoi voudriez-vous anéantir… la foi ! »

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Une pluie céleste.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à la Mosfilm, et c’est très bien comme ça

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