Le Bossu de Notre-Dame – Fluctuat nec mergitur

Paris brûle encore.

« Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. »

Impossible, au lendemain de l’immense incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, que ne se ravive pas en nos mémoires l’étincelle des mots d’un des chefs-d’œuvre de Victor Hugo, sobrement titré, tu l’auras deviné, Notre-Dame de Paris. Et impossible pour moi de résister à l’envie de parcourir une dernière fois ses galeries, explorer ses combles et escalader sa flèche dans la plus célèbre adaptation du roman de Hugo, la version Disney de 1996 : Le Bossu de Notre-Dame.

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La colombe de la paix prend son envol.

LE BOSSU DE NOTRE-DAME

Réalisateurs : Gary Trousdale & Kirk Wise

Voix principales : Francis Lalanne, Jean Piat

Date de sortie : 27 novembre 1996 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 100 millions $

Box-office : 325,3 millions $

Durée : 1h31

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Quasimodo ne peut plus faire ça aujourd’hui…

MOYEN-ÂGE ET RENAISSANCE

Notre histoire commence en l’an de grâce 1482. Tandis que résonnent au loin les cloches de Notre-Dame et que se révèle la silhouette de la dame de pierre au sommet des nuages, un bonimenteur dévoile à des enfants la légende de Quasimodo, le bossu de Notre-Dame. Alors que le bossu n’était encore qu’un bébé, sa mère fut tuée par le machiavélique juge Claude Frollo, et c’est le destin qui l’aurait aussi attendu si l’archidiacre de la cathédrale, devant laquelle Frollo s’apprêtait à commettre son crime, n’était intervenu à temps. Faisant peser la menace de la damnation éternelle sur l’âme du juge, l’homme d’Église parvient à sauver la vie du jeune Quasimodo, et à contraindre Frollo à l’élever comme son propre fils. Ce dernier accepte à la seule condition que le bossu difforme soit caché dans la cathédrale, contraint à sonner ses cloches – et qu’il n’en sorte jamais. Mais, devenu adulte, Quasimodo rêve de descendre dans le monde d’en-bas, surtout après sa rencontre avec la belle Esméralda…

Assez ironiquement, Le Bossu de Notre-Dame se passe à la fin du Moyen-Âge, mais c’est bien un film de la Renaissance Disney, ce nouvel âge d’or de la firme aux grandes oreilles entamé en 1989 avec La Petite Sirène et achevé dix ans plus tard avec Tarzan (pour en savoir plus sur les époques de Disney, je te renvoie vers mon article à ce sujet). Réalisé par Gary Trousdale et Kirk Wise, le fameux duo à qui l’on devra quelques années plus tard Atlantide, ce nouveau film d’animation reprend tous les éléments classiques de la formule Disney que l’on connaît si bien : une histoire d’amour, des personnages secondaires rigolos sous la forme des trois gargouilles Victor, Hugo et Laverne, et des chansons géniales ponctuant l’action du film – mention spéciale aux « Cloches de Notre-Dame » en ouverture, à la chanson d’Esméralda « Les Bannis ont Droit d’Amour » et bien évidemment à l’impériale « Infernale » de Frollo.

Qui dit Renaissance Disney dit aussi une animation extraordinaire, et des plans absolument magnifiques de notre majestueuse capitale et sa gracile cathédrale – mais j’y reviendrai. Mais n’oublions pas le doublage formidable du film, en VO avec notamment Tom Hulce dans le rôle principal (L’éternel Mozart d’Amadeus), mais surtout en VF avec un casting de luxe et des grands noms du doublage français : autour du chanteur Francis Lalanne pour Quasimodo, on trouve des légendes telles qu’Emmanuel Jacomy ou Michel Mella, grands habitués de Disney, ou de même Bernard Alane qui doublait le docteur Doppler dans La Planète au Trésor. Et bien évidemment, l’inénarrable Jean Piat qui nous a quittés l’an passé, qui après avoir incarné le machiavélique Scar dans Le Roi Lion deux ans auparavant, reprend un manteau de vilain pour le diabolique juge.

Et en y regardant de plus près, on se rend compte que Le Bossu de Notre-Dame est aussi un film de la Renaissance en ce sens qu’il reprend des éléments des précédents films. On pourra citer certains parallèles entre Scar et Frollo, encore mis en exergue en VF par leur doubleur commun, mais aussi l’ouverture par un bonimenteur qui ne sera pas sans rappeler le colporteur d’Aladdin, qui – ô surprise – était lui aussi doublé par le même acteur que le bonimenteur. Mais la relation la plus évidente est celle avec La Belle et la Bête, et pour cause ! Non seulement lui aussi était réalisé par Trousdale et Wise, mais en plus son thème principal était fondamentalement le même : ce n’est pas l’apparence extérieure qui compte mais la beauté intérieure, et les hommes sont parfois plus monstrueux que les monstres eux-mêmes, comme le chante Clopin.

« CLOPIN – L’homme est-il un monstre ou le monstre un homme ? »

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Ding dong !

L’ANGE DE NOTRE-DAME

Car oui, Quasimodo est peut-être difforme physiquement, mais il a un cœur d’or. Il est le centre émotionnel du film, et il nous est impossible de ne pas ressentir de la compassion pour le bossu, banni d’entre les bannis, héros renié, frère de John Hurt dans Elephant Man. Comment ne pas jubiler lorsqu’il s’élance à travers les coursives, et tourne autour de feu la flèche de la cathédrale ?

Difficile aujourd’hui de ne pas revoir Le Bossu de Notre-Dame avec, aussi, un pincement au cœur. La cathédrale de Paris est un élément, que dis-je, un personnage central du récit, et est représentée dans toute sa splendeur partie en fumée lundi soir. De la nef immense à la pointe des clochers, en passant par la célèbre « forêt » de bois constituant autrefois ses combles et la merveilleuse rosace au travers de laquelle les rayons du soleil étincèlent sur Esméralda, le film nous fait explorer les coins et recoins de l’édifice, jusqu’à ses salles les plus secrètes – autant de lieux qui furent réellement visités par les animateurs et les réalisateurs, au delà même des limites accessibles aux 14 millions de visiteurs annuels de Notre-Dame. Elle bénéficie même du traitement de l’animation 3D pour permettre à Quasimodo de se mouvoir autour d’elle sans contrainte, une technique réservée jusque dans les années 2000 à seulement quelques rares éléments des dessins animés Disney, renforçant encore son unicité et sa grandeur à nulle autre pareille.

La cathédrale revêt aussi une dimension particulière, au delà même du souvenir de ce qui a été détruit. Elle représente en effet un sanctuaire, un havre de paix régi par le droit d’asile loin de l’effervescence des rues de notre capitale. Elle est un paradis, du haut duquel Quasimodo, l’ange à faciès de démon – et je cite les scénaristes – veille inlassablement sur Paris, prêt à tout pour extirper l’innocente des flammes de l’Enfer, et repousser les forces du Mal.

Paris, 15 avril 2019.

FROLLO : LA NAISSANCE DU MAL

Et par forces du Mal, j’entends bien sûr l’infâme Frollo. Le bossu est d’autant plus héroïque qu’il s’oppose à un être vil et diabolique, un des plus grands méchants de l’animation Disney, se croyant main armée de Dieu mais faisant plutôt pacte avec le Diable.

Rien, mais rien n’est pardonnable à ce monstre à l’âme corrompue juché sur son cheval noir de l’Apocalypse. Il associe le vice et la haine au meurtre, voire à l’infanticide, sans états d’âme. Son Palais de Justice prend des airs de château maléfique où auraient très bien pu loger Maléfique de La Belle au Bois Dormant, le Seigneur des Ténèbres de Taram et consorts. Plutôt un palais d’injustice, où règne un homme qui se fait avocat, juge et bourreau à la fois.

Frollo est bien loin d’être un méchant simple et caricatural comme d’autres ont pu l’être par le passé de la firme aux grandes oreilles. C’est un personnage complexe à l’esprit torturé, qui ne sera pas sans rappeler Scar (au delà du fait qu’ils partagent le même génial doubleur en VF) puisque tous deux mentent à un enfant sur la mort de ses parents qu’ils ont en secret causée, avant de périr par les flammes – à ceci près que Frollo ne se fait pas manger par des hyènes. Certains auteurs ont également comparé le juge à Amon Göth, le nazi de La Liste de Schindler, qui souhaite exterminer le peuple juif d’un côté et s’éprend d’une de ses femmes de l’autre – de la même façon que Frollo veut exterminer les gitans mais est pris d’une passion incandescente pour Esméralda.

Cette complexité se reflète jusque dans la couleur de ses vêtements. Il y a bien sûr le noir mis en parallèle à la noirceur de son âme, mais aussi le rouge, sur le liseré de son manteau et sa coiffe, un rouge qui laisse penser au sang versé mais qui correspond également au rouge porté par l’archidiacre de la cathédrale, de même sur le liseré de son aube et sa mitre, et qui explicite ainsi la folie de Frollo qui croit agir au nom de Dieu. Cependant s’il y a une couleur qui incarne véritablement Frollo, c’est bien le violet ; c’est très intéressant et nous allons voir pourquoi. Le violet, c’est une couleur réservée en règle générale aux méchants chez Disney : la méchante reine de Blanche-Neige, Maléfique, Madame Mim, Léon le Caméléon, Ursula, Yzma… Mais il existe des exceptions, et notamment en l’occurrence, Esméralda. Sauf qu’elle, elle porte sa couleur associée de blanc, et s’oppose donc au juge qui la porte associée de noir – ils sont donc tous deux à la fois liés intrinsèquement par le violet, mais mis en opposition par cette même couleur. Or, le violet est la couleur la moins naturelle qui soit, puisque c’est celle des six primaires (Rouge, Orange, Jaune, Vert, Bleu, Violet, je ne t’apprends rien Billy) qui existe le moins dans la nature, et qui est la plus difficile à trouver. Pour cette raison-même, c’est une couleur traditionnellement associée à l’imaginaire, l’onirique, et la magie. Précisément.

Esméralda et Frollo sont tous deux liés à la magie, mais de façon diamétralement antinomique. La gitane représente la magie blanche, la magie artistique, celle des tours de cartes et des écrans de fumée. Le juge en revanche représente la magie noire, ce qu’ironiquement il dénonce chez Esméralda, par le pacte avec le Diable qu’il passe dans la chanson « Infernale ». Chanson à la fin de laquelle, justement, il tombe à genoux exactement sur la ligne violette entre le rouge du brasier ardent et la froideur bleutée des murs du Palais de Justice, entre la flamme de sa passion et la dureté de son cœur de pierre.

« Infernale » est en fin de compte l’exaltation de tout le paradoxe de Frollo. Le feu devient celui de sa passion autant que celui de sa haine, un feu qui dévore son cœur avant de dévorer Paris tout entier. Et en contrechant, toujours ces mots latins qui reviennent, notamment « Kyrie eleison ». Le Kyrie, c’est un des chants entonnés au début de la messe, où les croyants demandent pardon pour leurs pêchés et implorent la pitié de Dieu – la traduction de la formule étant « Seigneur, prend pitié ». Le thème de Frollo est celui qui revient le plus souvent dans Le Bossu de Notre-Dame, et il est toujours accompagné du Kyrie, qui ne fait que renforcer le paradoxe du personnage. Seigneur, prend pitié de celui qui est prêt à mettre la capitale à feu et à sang pour une femme. Seigneur, prend pitié de celui qui est prêt à déclarer une guerre à Notre-Dame (autant littéralement que métaphoriquement) pour tuer un innocent. Seigneur, prend pitié de celui qui n’en a aucune. Ironique.

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Kyrie eleison.

LE MOT DE LA FIN

Les films de la Renaissance Disney sont de géniaux films d’animation, et Le Bossu de Notre-Dame ne fait pas exception, aujourd’hui plus que jamais. Peut-être est-ce le feu de Frollo qui a embrasé la cathédrale ? Comme le dit la devise de Paris, « fluctuat nec mergitur », il est secoué par les flots mais ne coule pas. Notre cathédrale a souffert, mais au moins il nous restera toujours les films.

Note : 7 / 10

« FROLLO – Infernale bacchanale, l’Enfer noircit ma chair. »

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Une flamme fugace, et puis s’en va.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Disney, et c’est très bien comme ça.

3 commentaires sur “Le Bossu de Notre-Dame – Fluctuat nec mergitur

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