Birdman (Ou la Surprenante Vertu de l’Ignorance) – Fiction et réalité

Nanananananananana, BIRDMAN !

Il y a des Meilleurs Films qui redéfinissent un genre entier pour les décennies à suivre, comme Les Ailes et les films de guerre. Il y a des Meilleurs Films qui reprennent des codes pour mieux les détourner, comme The Artist et les films muets. Il y a les Meilleurs Films qui font plein usage de tout l’art cinématographique pour mieux resplendir, comme Amadeus. Et puis il y a ceux qui ne se définissent pas. Ceux qui ne s’attachent à aucun genre, qui ne ressemblent à aucun autre, avant ou après. Qui sont si uniques que leur création est aussi extraordinaire et inimaginable que la rencontre de deux particules qui a donné la vie. Et c’est précisément ce qui fait de Birdman mon Oscar du Meilleur Film préféré.

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Michael je crois qu’il y a un truc sur ta tête.

BIRDMAN (OU LA SURPRENANTE VERTU DE L’IGNORANCE)

Réalisateur : Alejandro González Iñárritu

Acteurs principaux : Michael Keaton, Edward Norton

Date de sortie : 17 octobre 2014 (US), 25 février 2015 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 18 millions $

Box-office : 103,2 millions $

Durée : 1h59

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Boum, la moitié de l’univers est morte.

PROUESSE TECHNIQUE

Ce sont parfois les histoires les plus simples qui font germer les plus grands films, et je pense l’avoir maintes fois montré à travers les articles de ce blog. Riggan Thomson (Michael Keaton) est un acteur hollywoodien oublié, principalement connu pour avoir joué le rôle du superhéros Birdman dans les années 80-90, qui tente bon gré mal gré de monter une adaptation de la nouvelle de Raymond Carver Parlez-moi d’amour à Broadway. Birdman raconte ses tourments, et c’est tout. Et crois-moi, c’est déjà beaucoup.

Comment décrire un film qui est par essence indescriptible ? Peut-être en débutant par ce qui est descriptible, ce que l’on voit, l’image. Et quelle image ! Alejandro González Iñárritu et Emmanuel Lubezki n’ont clairement pas volé leurs Oscars respectifs du Meilleur Réalisateur et de la Meilleure Cinématographie. Il n’y a pas un plan dans Birdman qui ne soit minutieusement mis en scène, méticuleusement décoré, merveilleusement éclairé et formidablement ouvragé. Lubezki est sans aucun doute un des meilleurs directeurs de la photographie actuels, et il est ici sans conteste à l’apogée de sa carrière, créant des plans cinématographiques absolument incroyables qui se hissent d’ores et déjà au panthéon du 7ème Art, à l’instar de la traversée du couloir de guirlandes lumineuses illustrée ci-après.

Pour autant au delà-même de ses qualités artistiques indéniables, c’est bien en premier lieu en tant que prouesse technique que Birdman resplendit. Peut-être que je ne t’apprend rien Billy, mais il existe une technique au cinéma appelée « plan-séquence », qui consiste à filmer une action en un unique mouvement de caméra plutôt que de faire usage des outils de montage en post-production, à l’instar du célèbre travelling des Ailes. Et bien Birdman, c’est ni plus ni moins que le plus long plan-séquence de l’histoire du cinéma puisqu’il dure… la totalité du film. Enfin pas exactement si on veut être précis, le plan principal dure une heure et 41 minutes sur les 1h59 du long-métrage. Mais tout de même. Il n’y a que 16 coupures visibles dans le film. 16. Et tout le reste est un seul mouvement de caméra, certes truqué par les transitions spatiales et temporelles qui s’effectuent sur des plans fixes, mais un seul mouvement néanmoins. Et c’est là que c’est ahurissant. La quantité de travail nécessaire à la réalisation d’un plan-séquence d’une telle envergure est tout bonnement incommensurable. Tout doit être planifié, millimétré, la moindre erreur de mouvement ou de texte fait repartir dix minutes en arrière. Les acteurs récitent jusqu’à 15 pages de scénario en une seule prise.

Ce n’est plus du cinéma. C’est du théâtre. Oui, précisément.

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Ceci est considéré comme un des plus beaux plans du 7ème Art. J’approuve.

QUAND LA FICTION REJOINT LA RÉALITÉ, ET VICE-VERSA

Par nature, le cinéma est l’art du différé ; l’action se produit, est enregistrée puis diffusée au public, par opposition au théâtre qui est l’art de l’instantané puisque l’action se déroule directement devant les spectateurs et est localisée dans l’espace et dans le temps si bien qu’il n’existe pas deux représentations identiques d’une même pièce. Et précisément, en s’affranchissant par ce dantesque plan-séquence de la technique du montage qui est pourtant une des bases fondamentales du 7ème Art, Iñárritu vient jouer sur les plates-bandes du 6ème. Il crée un cinéma théâtral, ou un théâtre cinématographique, qui se libère des contraintes de l’un pour répondre aux règles de l’autre, et ainsi créer l’illusion de la spontanéité propre aux arts de la scène, réduisant le quatrième mur à ce qu’il est dans les salles de spectacle : une barrière invisible de molécules d’air entre les acteurs et l’audience.

Quel est l’intérêt de tout ça, me demanderas-tu ? En attribuant les caractéristiques du 6ème Art à son film, le réalisateur établit une mise en abîme de l’œuvre avec son sujet, Birdman prend la forme d’une pièce de théâtre et parle d’une pièce de théâtre, en VO What We Talk About When We Talk About Love soit « Ce dont nous parlons quand nous parlons d’amour », un titre qui aurait tout aussi bien pu être en réalité le sous-titre du film. Mieux encore, par l’évaporation du 4ème mur cinématographique, la frontière entre notre monde réel et l’univers du film est floutée, et la mise en abîme devient double. Petit à petit, les lignes s’effacent et il devient de plus en plus difficile de distinguer ce qui se passe dans la pièce de théâtre, dans la tête de Riggan avec ses hallucinations de Birdman, dans la réalité du film et dans notre réalité à nous. La question fondamentale de l’œuvre, c’est celle du lien entre la réalité et la fiction, autant à l’intérieur d’elle-même qu’entre elle et nous.

Laisse moi prendre deux exemples en apparence anodins pour illustrer mon propos. Premièrement, dans une scène, Riggan monte sur le toit du théâtre et se met au bord du vide. Une dame en contrebas lui crie « C’est pour un film ? », pensant bien évidemment à une tentative de suicide. L’acteur lui répond positivement, et se prend une insulte en retour. Pour la dame, le fait que Riggan joue dans un film est vrai, puisque c’est ce qu’il lui dit. Dans la réalité interne à Birdman, c’est faux, puisque notre personnage est monté là haut de sa propre volonté personnelle. Pourtant, dans notre réalité à nous, spectateurs, la scène a bien été tournée pour un film puisque nous sommes en train de la regarder. Tu vois où je veux en venir ? Dans une seconde scène, juste avant une représentation de la pièce, on dit à Riggan que Martin Scorsese est dans la salle pour le motiver. Donc pour l’acteur, c’est vrai ; sauf que dans le film, c’est faux ; sauf que dans la réalité, c’est vrai, Scorsese est vraiment assis dans le public. Iñárritu utilise la fiction pour mieux parler de la réalité par un double jeu de mise en abîme, si bien que l’on ne sait plus très bien ce qui relève du réel ou de l’imaginaire, et c’est précisément le propos du film. Birdman illustre à merveille le principe de la fiction énoncé dans le dernier segment de La Ballade de Buster Scruggs :

« L’ANGLAIS – We all love hearing about ourselves, as long as the people in the stories are us, but not us. »

Le coup d’estoc final à la séparation de la fiction et de la réalité est porté par les deux acteurs principaux, Edward Norton et Michael Keaton, car ils jouent tous les deux des personnages fictifs basés… sur eux-mêmes. Norton incarne un acteur secondaire insupportable mais totalement consacré à son projet – ce qu’il a la réputation d’être, dans les deux cas ; mais surtout Keaton joue un acteur qui a eu son heure de gloire dans les années 80-90 en jouant un superhéros nommé Birdman et est depuis un peu tombé en désuétude… à l’instar de lui-même qui jouait Batman dans les films de Tim Burton en 1989 et 1992. Et mieux encore, il a ensuite incarné en 2017 le méchant Vautour de Spiderman : Homecoming, un supervilain aux apparences d’oiseau… La boucle est bouclée. Il se joue, mais pas vraiment, mais vraiment. Et de là découle un formidable questionnement sur l’existence même de cet infinitésimal 4ème mur qui crée la séparation entre le public et l’œuvre, entre l’acteur et son personnage, entre fiction et réalité. Où s’arrête la vérité et où commence l’imaginaire ?

On se retrouve donc avec un cas qui n’est pas rappeler Take Shelter. L’œuvre est volontairement ambigüe, particulièrement dans sa scène finale, et c’est notre interprétation personnelle de cette fin qui définira notre vision du film tout entier.  Est-ce un film de superhéros ? Une comédie ? Un drame ? Un peu de tout, ou rien de tout ça ?

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J’ai Fight Club qui remonte.

CRITIQUE DE LA CRITIQUE

C’est bien beau tout ça, mais où donc Iñárritu veut-il en venir, et où veux-je en venir moi-même avec cet article ? Quel est le propos de Birdman, son intention ? Et bien justement j’y arrive. Aux trois-quarts du film, il y a une scène de confrontation entre Riggan et la critique de théâtre Tabitha Dickinson, qui est l’équivalent fictif de ce qu’était feu Roger Ebert pour le cinéma, à savoir la référence ultime en termes de critique. Cette scène est absolument séminale et renferme à elle seule tout le propos de l’œuvre, et c’est pourquoi il m’est impossible de ne la citer qu’en partie pour la décortiquer, aussi je l’ai retranscrite en quasi-intégralité ci-dessous. Certes, c’est long, mais crois-moi, ça vaut le coup.

« TABITHA – Je vais vous démolir, vous et votre pièce.
RIGGAN – Mais vous l’avez pas encore vue… Est-ce que j’ai fait quelque chose, ou dit quelque chose qui vous a blessée, est-ce que… ?
TABITHA – Et bien oui figurez-vous. Vous occupez une scène de théâtre au détriment d’un autre spectacle autrement plus brillant. […] C’est vrai, je n’ai assisté à aucune avant-première et je n’ai pas lu une ligne à son sujet. Et pourtant après-demain, le lendemain de la générale, je vais vous démolir avec la pire critique que j’aie jamais publiée. Ce sera la mort de votre pièce. Vous voulez savoir pourquoi ? Parce que je hais ce que vous êtes et tout ce que vous représentez. Tous ces êtres suffisants, pourris-gâtés, égoïstes, complètement incultes, qui sans travailler et sans aucune préparation osent faire profession d’être artistes et qui accordent entre eux des récompenses en or à des films pornographiques en fonction du nombre d’entrées du week-end. Mais ici, on est au théâtre et on arrive pas comme ça avec la prétention d’écrire, de mettre en scène et de jouer une pièce d’auto-promotion sans m’avoir d’abord demandé ce que j’en pensais. Sur ce, je vous dis merde.
RIGGAN – Hum hum. Bien. Je me suis souvent demandé quel accident de la vie pouvait faire qu’on embrasse la carrière de critique. Vous êtes en train d’écrire un article ? Hein ? Sur un spectacle ? C’est bon, ou c’est mauvais ? Est-ce que vous l’avez vu ? Je peux lire ? […] « Novice ». C’est une étiquette ça, « novice ». « Inconsistant », et une étiquette de plus ! « Mi… Mineur », c’est pas vrai, quand est ce qu’il faudra être majeur alors ? Une étiquette de plus ! Vous collez des étiquettes comme d’autres enfilent des perles, c’est dingue ! Et c’est de la paresse, c’est surtout ça, vous êtes une grosse feignasse. Ouh, la feignasse ! (Attrapant une fleur.) Vous savez ce que c’est, ça ? Vous n’avez pas la moindre idée de ce que c’est. Pas la moindre. Et pourquoi ? Parce que, à part en lui collant une étiquette, vous ne sauriez pas où la classer dans votre toute petite tête où résonnent toutes ces foutaises que vous prenez pour de la culture. […] Pas un instant vous ne parlez de la technique. Pas un instant vous ne parlez de la structure. Pas un instant vous ne parlez des intentions. Vous émettez des opinions merdiques appuyées par des comparaisons encore plus merdiques et malhonnêtes. Vous pondez deux petits paragraphes et voilà, sans aucun effort ! Sans que ça ne vous ait rien coûté ! Vous ne risquez rien ! Rien, rien, que dalle ! Mais là vous êtes face à un acteur. Moi, en montant cette pièce, j’ai pris tous les risques. Alors vous allez ramasser votre critique de merde, pleine de haine et d’arrogance, écrite avec un balai à chiottes, si vous voulez pas que vous la fasse avaler, et vous pouvez vous la carrer dans le cul jusqu’à la garde.
TABITHA – Vous n’êtes pas un acteur, vous êtes une célébrité, c’est pas la même chose. Je vais vous descendre en flèche. »

Avant toutes choses, cette scène est un testament du talent immense d’écriture d’Iñárritu et une preuve du mérite de son Oscar du Meilleur Scénario Original. Chaque phrase est absolument parfaite ; la remarque de Tabitha est abjecte, la répartie de Riggan l’est encore plus, mais jamais gratuitement. C’est probablement une des scènes d’insulte les plus magistrales que j’aie jamais vues, où chaque pique est justifiée et frappe en plein là où ça fait mal.

Je dois avouer que cette scène m’a aussi fait me remettre en question. « Je me suis souvent demandé quel accident de la vie pouvait faire qu’on embrasse la carrière de critique. », dit Riggan. Et en tant que critique cinéma amateur à travers Le 7ème Café, et bien forcément sa diatribe me touche personnellement. Pourquoi est ce que je critique les films ? Si Tabitha est indéniablement une harpie, le suis-je aussi ? Dans le fond, qu’est ce qui me différencie d’elle ?

La réponse tient en une phrase. « Parce que je hais ce que vous êtes et tout ce que vous représentez ». Et bien pas moi. J’aime infiniment le cinéma. Je suis cinéphile, et amateur, dans les sens étymologiques des deux termes, du grec « philos » et du latin « amator » : celui qui aime. Parce que pour moi il n’y a rien de plus merveilleux au monde que le 7ème Art. Au lieu de démonter ma confiance en ce que j’essaye d’accomplir tant bien que mal à travers ce blog, par une critique virulente de la critique, Birdman n’a fait que renforcer ma conviction. Depuis le début de cet article, j’ai parlé comme le dit Riggan de technique, de structure, et maintenant d’intention.

Car il est là, le noyau de Birdman. Ce dont on parle quand on parle d’amour. Le film est exactement comme cette fleur que l’acteur balance au nez de Tabitha. Il est magnifique, majestueux, extraordinaire, mais il n’existe pas d’étiquettes pour le qualifier, il est indescriptible, indéfinissable, car il ne ressemble à aucun autre. Il est fait pour être contemplé, pour être vécu comme une invitation à passer de l’autre côté du 4ème mur et nous impliquer dans son déroulement. Il est impossible de trouver une case où le ranger dans notre « petite tête où résonnent toutes ces foutaises que [nous prenons] pour de la culture ». Dans le fond, elle est bien là, la surprenante vertu de l’ignorance.

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Le pire c’est que ça donne envie.

LE MOT DE LA FIN

Birdman (Ou La Surprenante Vertu De L’Ignorance) est un chef-d’œuvre méta où la fiction et la réalité s’entrechoquent dans un duel à la vie à la mort, et où les superhéros ordinaires prennent leur envol pour mieux nous élever au 7ème ciel du 7ème Art. C’est ça, ce dont on parle quand on parle d’amour.

Note : 9 / 10

« BIRDMAN – Tu… es… Birdman. »

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Fin.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Fox Searchlight Pictures, et c’est très bien comme ça.

3 commentaires sur “Birdman (Ou la Surprenante Vertu de l’Ignorance) – Fiction et réalité

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  1. « réduisant le quatrième mur à ce qu’il est dans les salles de spectacle : une barrière invisible de molécules d’air entre les acteurs et l’audience » → magnifique.

    J’ai aussi du mal à justifier que je critiquasse des œuvres que je suis incapable de produire. Mais effectivement, j’arrive à ne pas aimer des films parce que j’aime le cinéma entier. On tient un aphorisme, là.

    Ta critique me rappelle ÉNORMÉMENT une chronique que j’ai faite d’un film vu en avant-première à l’époque. Il doit sortir le 24 avril, alors jette-toi dessus si tu peux ; le style est totalement différent mais le gigantisme du plan-séquence est aussi impressionnant que celui que tu évoques. Je te pose l’avis là (de toute façon, tu as le droit de spammer mon Discord avec ton blog, et du sixième art et demi au septième art et demi, il n’y a qu’un pas) : https://septiemeartetdemi.com/2018/10/25/critique-en-avant-premiere-ne-coupez-pas-%E3%82%AB%E3%83%A1%E3%83%A9%E3%82%92%E6%AD%A2%E3%82%81%E3%82%8B%E3%81%AA%EF%BC%81/ .

    Aimé par 1 personne

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