D comme – Disney & La Planète au Trésor [2/2]

Prend le large rien ne te retient, c’est ta vie elle t’appartient, si tu veux être un homme libre !

Je t’arrête tout de suite Billy ! Effectivement, j’ai un tout petit peu triché. Techniquement, j’aurais dû attendre la lettre P pour faire ma critique alphabétique sur La Planète au Trésor. Au départ, j’envisageais de réserver le D à The Dark Knight ou Dinosaure. Sauf que ! Je suis tombé sur une vidéo YouTube de BREADSWORD intitulée « La Planète au Trésor : La plus grosse erreur de Disney » (en anglais). M’imaginant déjà à cause du titre que cette vidéo allait être une critique virulente de mon film d’animation préféré, je me préparais à incendier l’auteur qui ne pouvait dans mon esprit n’être qu’un con de critique imbu de lui-même. Quelle ne fut pas ma surprise quand non seulement il ne critiquait pas le film, mais en plus en faisait l’éloge et le défendait contre ses détracteurs !

Mais surtout, cette vidéo m’a permis de me rendre compte que le destin tragique de La Planète au Trésor, son contexte de création, ses thèmes et son animation-même, étaient indissociables de l’histoire de la firme aux grandes oreilles. C’est pour cela qu’aujourd’hui ce n’est ni « P comme La Planète au Trésor », ni « D comme Disney ». C’est Disney & La Planète au Trésor, ensemble. Un film sous-côté, oublié, assassiné même, mais surtout un film grandiose, exaltant et en tous points extraordinaire.

Bonjour Billy, et bienvenue au 7ème Café pour notre cinquième critique alphabétique : D comme Disney & La Planète au Trésor ! Cet article se divise en deux parties, car il est très long. La première partie, que tu as déjà dû lire normalement, se concentrait sur l’Histoire des studios Disney et la place qu’y occupe la période de La Planète au Trésor. Si tu ne l’as pas lue, elle est juste là. La seconde partie, que tu lis actuellement, s’attache à analyser et critiquer le film comme toutes les autres critiques du blog. C’est parti !

L’appel de l’espace…

LA PLANÈTE AU TRÉSOR

Réalisateurs : Ron Clements, John Musker

Voix principales : David Hallyday, Jacques Frantz

Date de sortie : 5 novembre 2002 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 140 millions $

Box-office : 109,6 millions $

Durée : 1h35

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Wouhou !

L’ÎLE AU TRÉSOR DANS L’ESPACE

L’histoire de La Planète au Trésor est longue et tumultueuse. Tout commence avec deux réalisateurs que j’ai beaucoup cités au cours de la première partie de cette critique et qui font partie des figures les plus importantes des films Disney après les Nine Old Men et Walt Disney lui-même, j’ai nommé Ron Clements et John Musker. Nos deux compères sont entrés au studio en plein pendant le Dark Age et se sont rencontrés comme animateurs sur Rox et Rouky en 1981. Ils deviennent alors inséparables. D’abord mis en charge du prochain dessin animé, Taram et le Chaudron Magique, ils sont virés du projet pour « différents créatifs » et on leur confie plutôt Basil, détective privé. C’est là que notre histoire débute.

Pendant la production du film en 1985, Jeffrey Katzenberg, superviseur des films d’animation Disney, lance une invitation à tous les animateurs et réalisateurs du studio pour proposer leurs idées de films pour les années à venir. Clements et Musker présentent deux projets : « Sirène », l’adaptation de La Petite Sirène d’Andersen, et « L’Île au Trésor dans l’espace », d’après le roman de Robert Louis Stevenson. Ce à quoi Katzenberg répond « Non. ». En même temps il faut le comprendre, 1985 c’est l’année de sortie du Chaudron Magique qui prouve être une déception totale dont les deux animateurs sont en partie responsables, et Basil ne sortant que l’année suivante, ils n’avaient pas encore fait leurs preuves. Mais finalement Katzenberg reviendra sur sa décision et leur demandera de développer un peu plus cette idée de sirène. En 1986, Basil devient le plus gros succès du Dark Age et en 1989, La Petite Sirène va surpasser toutes les attentes et lancer la Renaissance Disney. Maintenant bien établis, Clements et Musker reproposent leur histoire de pirates dans l’espace. Katzenberg refuse encore, et leur demande plutôt de choisir entre trois projets : Le Lac des Cygnes, Le Roi de la Jungle (qui deviendra Le Roi Lion) et Aladdin. Ils choisiront ce dernier avec toujours plus de succès : plus grand succès de l’histoire de Disney jusqu’alors, deux Oscars, un Grammy Award… En 1993, troisième tentative, et Katzenberg – qui commence décidément à nous les briser sévère – répond une fois de plus non. Alors que les deux réalisateurs avaient déjà PAR TROIS FOIS battu le record de recettes de Disney, il leur demande de faire une réussite de plus et il approuverait leur idée. Clements et Musker posent un ultimatum : ils font Hercule, mais après c’est L’Île au Trésor dans l’espace ou rien. Et en 1994, pendant la production, Katzenberg est viré (Bien fait pour sa gueule) et remplacé. Alors Hercule sort en 1997, et après 12 ans d’attente, l’aventure La Planète au Trésor est enfin lancée.

C’est la fête ! C’est la fête !

UN PUR PRODUIT DE LA PÉRIODE EXPÉRIMENTALE

Et dans le fond, ce délai de plus d’une décennie a été bénéfique au dessin animé. Car jamais ô grand jamais La Planète au Trésor n’aurait pu sortir pendant la Renaissance, et ce pour des raisons autant techniques que thématiques qui tiennent principalement en un terme : science-fiction.

La SF chez Disney à l’approche des années 2000 pose deux grands problèmes. Premièrement, c’est un genre qui n’avait jamais été abordé par le studio. On le sait, la période temporelle préférée a longtemps été le Moyen-Âge, qui est toujours le cadre des contes de fées et autres histoires de princesse. Donc entre ça et le futur, il y avait un grand pas à faire. Et comme si ça ne suffisait pas, Clements et Musker prévoient dès le départ l’absence quasi-totale de chansons, des thématiques plus adultes et surtout un style encore jamais vu auparavant (mais j’y reviendrai).

Et en parlant de style justement, il est là le deuxième problème que pose la SF : c’est bourré d’effets spéciaux et c’est un genre à spectacles. Or, les deux réalisateurs veulent ouvrir le film sur une énorme bataille spatiale. Une bataille spatiale. Avec tout ce qui va avec : des vaisseaux sous tous les angles, des explosions, et des tas de personnages. Maintenant je te laisse imaginer le temps que ça aurait pris et la difficulté de faire ça en animation 2D. Sans les technologies de CGI et de Deep Canvas peaufinées pendant la période post-Renaissance, jamais La Planète au Trésor n’aurait pu se faire. En ce sens, c’est un pur produit de son temps.

Mais post-Renaissance implique aussi deuxième Dark Age de Disney, et donc malheureusement dans trop de cas un échec critique et financier. En ce sens aussi, le film est un pur produit de son temps. Film d’animation 2D le plus cher de l’Histoire avec un budget pharaonique de 140 millions de dollars, La Planète au Trésor n’en rapportera à sa sortie en 2002 que 109,6 millions, et c’est sans même compter les coûts de marketing. Les critiques le recevront tièdement, sans le démonter totalement mais sans l’aduler non plus. Devant un tel gouffre financier, les cadres de Disney en viennent à la réalisation que l’animation 2D n’a plus d’avenir, et annoncent la fermeture de la division traditionnelle de Walt Disney Animation une fois que Frère des Ours (2003) et La Ferme se Rebelle (2004) seront terminés. Clements et Musker démissionnent quelques années plus tard : une page vient de se tourner. Ironie du sort, L’Île au Trésor avait été en 1950 le premier film en live-action de Disney, et La Planète au Trésor celui qui signa l’arrêt de mort de l’animation 2D.

Mais qu’est ce qui a bien pu mener à un tel échec ? Le film est il si mauvais que ça ? Voyons ça ensemble.

Jim a pas l’air très convaincu.

HISTOIRE DU SOIR

« NARRATEUR – Dans la clarté de la nuit, quand les vents célestes courraient sereinement la voute éthérée, les imposants navires marchands chargés de cristaux solaires arcturiens se sentaient protégés et en sécurité sans même se douter qu’ils étaient poursuivis par… des pirates ! Et le plus redouté de tous était le célèbre capitaine Nathaniel Flint ! »

Boum. Voilà. Si ça c’est pas une introduction, je ne sais pas ce qu’il te faut. Au son de la voix du narrateur et au milieu d’un espace ultra coloré saturé d’étoiles, un énorme navire spatial à 8 mâts crève l’écran de sa majesté, bientôt suivi d’un effroyable rafiot à voiles rouge sang arborant le pavillon noir. À l’évocation du nom de Flint, le feu des canons pirates déferle sur le croiseur, le flanc du navire ploie sous les explosions et les flibustiers passent à l’abordage. Quand soudain, une énorme tête jaillit entre les deux vaisseaux. Serait-ce un géant de l’espace ? Eh bien non, c’est un enfant, et on découvre que la bataille spatiale à laquelle nous assistions est en fait issue d’un livre holographique que le gamin est en train de lire. Et voilà que sa mère entre, rouspétant qu’il devrait être couché depuis longtemps ! Mais devant les yeux de chien battu de son fils, elle capitule et le laisse terminer l’histoire, qui explose à nouveau jusqu’à dévoiler le fameux astre qui donne son nom au film, entouré de ses mystérieux anneaux verts…

« NARRATEUR – Personne ne découvrit le secret du trésor de Flint, mais d’après la rumeur, il serait toujours dissimulé quelque part aux confins mêmes de notre galaxie, regorgeant de richesses dépassant l’imagination ! Le fruit du pillage de mille univers… La planète au trésor. »

J’en ai encore des frissons. Est-ce que tu te rends compte de ce que tu viens de voir, Billy ? Cette scène d’introduction est une des meilleures de tous les films Disney et elle est tout bonnement parfaite. Je veux bien qu’on trouve des défauts dans le reste du dessin animé, mais pas dans cette ouverture. En trois minutes, montre en main, on te pose toutes les bases de l’univers : l’espace est une « voute éthérée » splendide ultra chaleureuse où l’on peut respirer, l’ambiance est définie avec des galions du XVIIIème siècle flottant dans l’espace, on a l’objectif du film avec toute la légende qui l’entoure, on connaît le personnage principal, sa soif d’aventure et sa relation avec sa mère qui est fondamentale à l’histoire. Mieux encore, on prend une gigantesque claque visuelle, et dès le départ Clements et Musker tournent les codes de Disney à leur sauce. Le film ne démarre pas sur l’ouverture d’un livre de contes comme dans Blanche-Neige ou La Belle et la Bête, mais nous sommes directement plongés dans l’histoire que le personnage est en train de lire. En clair, tu n’es pas en train de regarder n’importe quoi.

L’Île au Trésor de Robert Louis Stevenson publié en 1883, c’est quand même pas n’importe quel livre. À défaut de l’avoir lu, tout le monde en a au moins déjà entendu parler. C’est l’histoire de Jim Hawkins, un jeune adolescent, fils des gérants de l’auberge de l’Amiral Benbow, qui rencontre par hasard un vieux forban du nom de Billy Bones. Ce dernier, pourchassé par des pirates, se réfugie à l’auberge où il périt et confie à Jim une carte au trésor, menant vers le butin de Flint. Ni une ni deux, un ami de la famille affrète un navire et Jim embarque comme mousse pour une grande aventure exaltante pleine de rebondissements, sous l’égide du mystérieux John Silver. La Planète au Trésor, c’est exactement la même chose, mais dans l’espace, et en mieux. Clements et Musker ont réussi à transcender l’œuvre originale, et ça, c’était quand même pas gagné d’avance.

Ose me dire que Nathaniel Flint ne pète pas la classe.

LE JUSTE MILIEU

Une des plus grandes qualités de ce dessin animé est d’avoir trouvé un juste équilibre entre le côté adulte de l’histoire et de l’humour bien senti. On n’atteint jamais les sommets d’Atlantide où le film est plus pour les adultes que pour les enfants (La fameuse « Ho ho ho » entre autres), mais on n’est pas non plus dans l’infantilisation niaise dont certains Disney des premiers âges sont teintés.

Il y a dans La Planète au Trésor comme dans la majorité des autres films de la période post-Renaissance une volonté de plus de maturité dans le traitement de l’histoire. Jim est un adolescent et pas un enfant, il n’y a aucune séquence de comédie musicale ni de princesses. Il y a des morts importantes (même si encore une fois on n’est pas dans l’hécatombe généralisée d’Atlantide), comme par exemple l’alien Billy Bones dès le début du film. Et puis plein d’autres éléments de scénario ultra complexes comme Silver qui a perdu un bras et une jambe pour poursuivre son rêve ou le père de Jim qui n’est pas mort comme beaucoup de papas Disney, mais qui a carrément abandonné son fils quand il était enfant. La violence d’un truc pareil dans un dessin animé pour enfants est incommensurable. Et le tout couronné d’une morale extraordinaire comme peu de Disney en ont donné par le passé.

Et en contrepartie de ça, on a aussi de l’humour pour petits et grands. Le capitaine Amélia adore le sarcasme, on a des jeux de mots, et même des personnages expressément comiques qui auraient pu devenir des caricatures s’ils avaient été mal utilisés. C’est le cas de Monsieur Prout et B.E.N. Prout, c’est un alien blague de pet ambulant, mais au lieu de le réduire à ça, il joue un rôle dans l’histoire – fût-il minime. Au lieu de le laisser de côté pour être le pet intempestif, il a du background avec son espèce, les Flatula, et il effectue des tâches sur le navire. C’est peut-être du détail, mais c’est représentatif : les prouts ça fait rire les jeunes, mais il n’est pas là que pour ça. Et B.E.N., c’est exactement pareil ! Ce robot est à rien du tout, mais vraiment rien du tout, de devenir Jar Jar Binks, mais il l’évite car il a une importance dans l’histoire, il a des caractéristiques qui le définissent, et aussi n’oublions pas qu’il est doublé avec un certain talent par Loránt Deutsch, ce qui aide probablement à améliorer le personnage.

Et puis il y a également le Docteur Delbert Doppler, doublé par nul autre que Bernard Alane (un habitué des dessins animés, regarde sur Wikipédia), qui est à la fois intelligent et attachant, et comique et maladroit. Il est la figure-même de ce juste milieu, enchaînant les gags et les scènes qui font avancer l’histoire.

Go Delbert ! Go Delbert !

JOHN & JIM

Et tant que j’y suis, le doublage français est tout à fait extraordinaire. David Hallyday pour Jim (le fils de Johnny), Jacques Frantz pour Silver (voix française de Robert de Niro, John Goodman, Optimus Prime ou Sully dans Monstres & Cie), Michèle Laroque pour le capitaine Amélia, et l’incroyable Jean Topart pour le Narrateur du début, que tu connais probablement puisque c’est lui aussi le narrateur des Mystérieuses Cités d’Or (notamment dans le générique que j’ai très envie de te mettre dans la tête). Il faut bien le dire, je crache régulièrement sur la VF mais dans le cas des dessins animés, on excelle !

Mais penchons nous sur David Hallyday et Jacques Frantz, et par conséquent sur Jim Hawkins et John Silver. La Planète au Trésor ne serait rien sans ses deux personnages principaux. D’un côté, l’adolescent un peu rebelle mais pas méchant, perdu devant l’immensité de l’espace et incertain de son avenir. De l’autre, un vieux pirate au grand cœur, tiraillé entre le butin de Flint et le mousse désabusé. La relation entre les deux est une des plus belles de tous les Disney.

Jim voit dans Silver une figure paternelle à laquelle il n’osait plus rêver (rapport à l’autre qui l’a abandonné) et Silver voit dans Jim le jeune homme qu’il a été avant d’être corrompu par son rêve jusqu’à en perdre un bras, une jambe et un œil. C’est une dynamique ultra complexe, surtout pour un dessin animé, et ça marche du tonnerre. Le monologue de Silver vers le milieu du film est sans aucun doute le plus magnifique de l’histoire de Disney et me touche à chaque fois.

« SILVER – Tu vas faire de l’ombre aux étoiles… »

Le film tout entier nous invite à nous attacher autant à Jim qu’à Silver, et au final le véritable trésor que le titre mentionne n’est pas seulement constitué des montagnes – littérales – d’argent et d’or du capitaine Flint, mais de la relation formidable que le héros et son mentor forment.

Snif. Quoi ? NON JE PLEURE PAS, J’AI UNE POUSSIÈRE DANS L’ŒIL, OKAY ?

70/30

D’ailleurs en tout et pour tout, Silver fait partie du panthéon des meilleurs personnages Disney de tous les temps. Il est tout bonnement génial ! Et puis ce design, avec le corps animé en 2D et les membres de cyborg ajoutés en CGI, juste incroyable ! Ce qui me fait d’ailleurs penser que je ne peux décemment pas parler de La Planète au Trésor sans évoquer l’aspect visuel du film.

Le dessin animé de Clements et Musker n’est ni plus ni moins que le Disney le plus chargé stylistiquement. Il se constitue d’un mélange entre des aspects futuristes et un style de l’ère victorienne. En bref, c’est du steampunk, mais élégant. Pour renvoyer cette atmosphère totalement unique, les deux réalisateurs ont appliqué la règle du 70/30 : 70% de classique, 30% de futuriste. Les vaisseaux spatiaux sont des galions victoriens mais ils ont des voiles solaires et des moteurs. Les extraterrestres sont des animaux anthropomorphes en habits d’époque. B.E.N. est un robot doré et stylisé avec des rouages apparents comme une machine antique. Et caetera, et caetera. On se fiche de la vraisemblance scientifique, on est dans un nouvel univers (après tout, c’est le sous titre du film) et il est majestueux. La scène où l’étoile Permusa se transforme en supernova est juste fabuleuse en termes de visuels, d’animation, de lumière, de couleur, de rythme… Une extase.

D’ailleurs, la règle du 70/30 s’applique aussi à la bande originale du film. Il y a une seule chanson dans le film, de style pop rock , plus une autre pour la fin (les 30%), et après tout le reste est une orchestration formidable de James Newton Howard.

JE SUIS TOUJOURS UN HOMME LIBRE

Et les chansons Disney, parlons-en justement. À peine as-tu lu « chanson Disney » que je suis sûr que tu en as une en tête. « L’Histoire de la Vie », « Il en faut peu pour être heureux », « Histoire éternelle », « Hakuna Matata », « Libérée, Délivrée », j’en passe et des meilleures. Dans les dessins animés de la firme aux grandes oreilles, c’est la base, la référence, la légende même.

Sauf que. Toi et moi sommes Français, Billy, ou tout du moins francophones. Or, Disney, c’est américain. Ce qui veut dire que toutes les chansons que j’ai citées ci-dessus ne sont pas des œuvres originales, mais des traductions. Et c’est là que ça devient intéressant. Si tu as ne serait-ce qu’un niveau CP en anglais, tu sais que la traduction n’est pas chose aisée, d’autant plus quand on doit faire attention au rythme d’une chanson. On peut traduire littéralement, ou modifier pour améliorer le phrasé dans la langue finale, ou réadapter pour faire une même idée différemment. Et comme tout, une chanson peut être bonne ou mauvaise, et sa traduction peut être bonne ou mauvaise aussi. Disney n’est pas étranger au problème, comme le fait remarquer avec tact et humour le Youtubeur LinksTheSun dans sa vidéo « Les chansons Disney ». Une version française peut être meilleure ou pire que sa version originale selon les cas, ou très fidèle dans sa traduction. Par exemple, dans « Sous l’Océan », le dernier refrain comprend un vers même pas traduit (« Quand la sardine begin the beguine »), et puis globalement les paroles n’ont aucun sens en français (« On a des clims-clams pour faire du jim-jam » ?!) car la traduction est restée trop proche de l’anglais. À l’inverse, « Soyez Prêtes » est meilleure en français qu’en anglais car la traduction reste fidèle mais se permet quelques modifications qui mettent l’emphase sur la grandeur de Scar, le faisant par exemple passer d’une merveille (« wonder » en anglais) à un « dieu vivant » (bon et c’est aussi parce que c’est chanté par Jean Piat, mais bref). Là où je veux en venir, c’est qu’étant donné que La Planète au Trésor ne comporte qu’une seule chanson, il fallait mettre le paquet dessus. Verdict ?

En VO, la chanson s’appelle « I’m Still Here » (« Je suis toujours là »). En VF, c’est « Un Homme Libre ». Laquelle des deux est la meilleure ? Et bien… Aucune. Elles sont aussi géniales l’une que l’autre. Serait-ce parce que la traduction est littérale ? Pas du tout. Bien au contraire, puisque le passage de « I’m Still Here » à « Un Homme Libre » est tout bonnement la pire traduction de l’histoire des chansons Disney, dans le sens où les deux textes n’ont rien, mais alors strictement rien à voir. Et pourtant, les deux versions ont parfaitement compris le message du film. « Un Homme Libre » n’est pas une traduction, mais, et c’est le seul cas sur 56 films, une véritable chanson originale qui n’a avec son homologue américaine que le rythme et l’instrumentalisation en commun. Laisse moi te montrer. On va commencer par « I’m Still Here » (traduite en français).

« Je suis une question pour le monde
Pas une réponse ne se fait entendre
Tout est un moment qui a tenu dans tes bras
Et que penses-tu que tu pourrais dire ?
Je n’écouterai pas de toute façon
Tu ne me connais pas,
Et je ne serai jamais ce que tu veux que je sois.

Et que penses-tu comprendre ?
Je suis un garçon, non, je suis un homme
Tu ne peux pas me prendre puis me rejeter
Et comment peut-on apprendre ce qui n’a jamais été montré ?
Ouais, toi tu es là de ton plein gré
Ils ne me connaissent pas car je ne suis pas là

Et je veux un moment pour être réel
Toucher des choses que je ne sens pas
Je veux tenir le coup et trouver ma place
Et comment le monde peut-il vouloir me changer ?
Ce sont eux qui restent les mêmes
Ils ne me connaissent pas
Car je ne suis pas là

Et tu vois les choses qu’ils ne voient jamais
Tout ce que tu voulais, je pourrai l’être
Maintenant, tu me connais, et je n’ai pas peur
Et je veux te dire qui je suis
Peux-tu m’aider à devenir un homme ?
Ils ne peuvent me briser
Tant que je sais qui je suis

Et je veux un moment pour être réel
Toucher des choses que je ne sens pas
Je veux tenir le coup et trouver ma place
Et comment le monde peut-il vouloir me changer
Ce sont eux qui restent les mêmes
Ils ne peuvent pas me voir
Mais je suis toujours là

Ils ne peuvent pas me dire qui être
Car je ne suis pas ce qu’ils voient
Et le monde dort encore
Pendant que je continue de rêver pour moi
Et leurs mots ne sont que des murmures
Et des mensonges auxquels je ne croirai jamais

Et je veux un moment pour être réel
Toucher des choses que je ne sens pas
Je veux tenir le coup et trouver ma place
Et comment le monde peut-il vouloir me changer
Ce sont eux qui restent les mêmes
Je suis le meilleur maintenant
Car je suis toujours là… »

Dans la version anglophone, on trouve trois personnes : « je », « tu », et « eux ». « Je », c’est Jim. Au début de la chanson, il parle à Silver, qui est « tu ». Il le rejette et ne veut pas entendre ce qu’il a à dire (« Je n’écouterai pas de toutes façons »), car il commence à le voir comme une figure paternelle et ne veut pas revivre l’abandon de son père, qui est rappelé à travers « Tu ne peux pas me prendre et me rejeter ». Jim ne fait pas de différence entre le cyborg et les autres gens, « eux », il est en rébellion contre la société qui ne comprend pas qui il est (« Je suis une question pour le monde »). Mais à cause de cette marginalisation, il est perdu et n’arrive pas à trouver sa place (« Je veux tenir le coup et trouver ma place […] Ils ne me connaissent pas, car je ne suis pas là », qui fait directement au « Tu ne me connais pas » lancé à Silver au premier couplet). Dans la deuxième partie, Jim s’ouvre à son mentor et révèle sa personnalité (« Et je veux te dire qui je suis »). C’est à ce moment qu’il admet définitivement Silver comme nouvelle figure paternelle (« Peux tu m’aider à devenir un homme ? »). Il n’est plus perdu et a enfin trouvé sa voie (« Tant que sais qui je suis »). Dans la dernière partie, la situation initiale se retourne. Grâce au pirate, notre héros n’est plus marginalisé par la société, et il émerge victorieux au dessus du monde (« Le monde dort encore pendant que je continue de rêver pour moi », « Et comment le monde peut-il vouloir me changer ? Ce sont eux qui restent les mêmes ! Je suis le meilleur maintenant, car je suis toujours là. »). « I’m Still Here » raconte l’histoire de Jim et tisse sa relation avec Silver tout en le faisant évoluer, de rebelle abandonné à héros triomphant. Maintenant qu’en est-il de la version française ?

« Toi qui crois que la terre est ronde
Tu ne te doutes pas une seconde
Que ton histoire pourrait changer.

Si tu ne veux plus rester dans l’ombre
Avant qu’un beau jour ne fondent
Tous tes espoirs, que tu te sentes un peu partout étranger.

Viens, il existe un nouveau monde
Où la lune est toujours blonde
Et les étoiles restent allumées.
Ne crois pas tout ce qu’on raconte
Ce qu’on peut lire dans les contes
Si tu veux voir la liberté.

Prends entre tes mains ton destin
Mets les voiles dès ce matin
Pour la planète où tu veux vivre
Prends le large rien ne te retient
C’est ta vie elle t’appartient
Si tu veux être un homme libre.

Viens, tu verras la route est longue.
Parfois le ciel devient sombre
Mais les nuages sont encore loin.
Et même si de fatigue tu tombes
Dans ta course vagabonde
Aie le courage de continuer ton chemin.

Dis-toi que rien n’est écrit.
L’avenir se construit.
Il n’y a que toi pour savoir quelles sont vraiment tes envies.
Il n’y a que toi pour savoir quel sens donner à ta vie.

Prends entre tes mains ton destin
Mets les voiles dès ce matin
Pour la planète où tu veux vivre.
Prends le large rien ne te retient
C’est ta vie elle t’appartient
Si tu veux être un homme libre.

Rien qu’un homme enfin libre
Enfin libre
Enfin libre. »

C’est totalement différent. « Je » et « Eux » ont disparu pour donner place uniquement à « tu ». Mais il ne représente plus Silver, il incarne Jim ! La perspective est inversée par rapport à la version originale, ce n’est plus le héros qui chante au pirate mais le pirate qui chante au héros. On retrouve à l’origine cette même idée que le jeune homme est perdu (« Tu ne doutes pas une seconde que ton histoire pourrait changer », « Si tu ne veux plus rester dans l’ombre avant qu’un beau jour ne fondent tous tes espoirs, que tu te sentes un peu partout étranger »). L’opposition avec le monde est devenue implicite et accroît encore plus l’isolement de Jim ; il n’est même plus en rébellion contre les gens, il est juste tout seul. Et en réaction à cette solitude, Silver le prend sous son aile et le lien paternel se crée ainsi ; avec tous les verbes à l’impératif (« Viens », « Ne crois pas », « Prends », « Mets les voiles ») il l’exhorte à prendre son envol et à devenir libre, ce qui se met en parallèle des images du film au moment où Jim apprend à faire voler la barque. Le deuxième couplet place définitivement Silver comme la figure paternelle, comme dans la version anglaise, avec ses encouragements à surmonter les obstacles (« Mais les nuages sont encore loin », « Aie le courage de continuer ton chemin »). Le pont et le dernier refrain mettent encore l’accent sur cet appel à la liberté et cette volonté d’extraire Jim de la prison que la société lui a créée. En prenant le point de vue de Silver au lieu de celui de Jim, la chanson ne parle plus uniquement au personnage, mais également au spectateur. Toi aussi Billy, prends entre tes mains ton destin.

Bien que fondamentalement différentes, les deux versions de la chanson sont complémentaires. Elles expriment toutes deux le message profond du film, à travers l’objectif des deux personnages principaux. La Planète au Trésor, c’est un récit initiatique et une exhortation à la liberté. C’est l’appel de l’aventure. C’est devenir un homme. C’est devenir nous-même.

Prend le large Billy ! Prend le large !

ALORS QUOI ?

Une scène d’introduction d’enfer. Des réalisateurs de génie. Une aventure exaltante. Des personnages fantastiques. Des visuels et une animation à couper le souffle. Une chanson absolument géniale. J’espère t’avoir convaincu que La Planète au Trésor est bien meilleur que ce qu’on ne croit. Alors quoi ? Qu’est ce qui n’a pas fonctionné ?

Et bien rien. Rien n’a pas fonctionné. Le film n’y est pour rien dans son destin tragique. La preuve, il a même été nommé à l’Oscar du Meilleur Film d’Animation (et a perdu contre Le Voyage de Chihiro). Il a simplement été attaqué de toutes parts sans pouvoir se défendre, de l’extérieur comme de l’intérieur. En 2002, Blue Sky a sorti le premier Âge de Glace, Dreamworks Spirit, l’étalon des plaines et même Disney eux-même avaient entamé l’année avec Lilo & Stitch. Shrek avait eu un succès phénoménal l’année d’avant, et Pixar emmagasinait les records depuis 7 ans avec Toy Story, 1001 Pattes, Toy Story 2 et Monstres & Cie. Le constat est simple : la 3D avait complétement phagocyté la 2D. Et la décision de Disney de fermer les studios d’animation traditionnelle après l’échec financier du film était probablement déjà une envie de longue date.

La Planète au Trésor a été assassiné par son propre studio. Projet maudit de Ron Clements et John Musker, les coûts exorbitants engendrés par sa réalisation n’ont fait qu’appuyer les dirigeants dans leur idée que ce film était perdu d’avance. Choisir de sortir Lilo & Stitch 5 mois avant, ce n’est pas une décision anodine. Les gens avaient déjà vu leur Disney de l’année, pas besoin d’aller voir le deuxième, ils achèteraient le DVD plus tard. En plus de cela, tout le marketing du film a été gangréné de bout en bout. La bande-annonce spoilait déjà la fin de l’histoire, et même la pochette du DVD donne des éléments de l’intrigue. Et puis il y avait eu Atlantide, un an avant. Un projet de passionnés, au style unique, avec de l’aventure et de la science-fiction, mature et sans chansons. En gros, La Planète au Trésor a eu un an de retard. Une seule année, contre les 12 que Katzenberg lui a fait perdre. C’est triste, non ?

Mais pourquoi le studio coulerait son propre film ? C’est très simple. 140 millions de dollars, c’est énorme. Si le dessin animé avait été une réussite, Clements et Musker avaient déjà écrit un scénario et préparé des dessins pour une suite. Disney ne pouvait pas se permettre de redépenser une telle somme. Pas dans de la 2D. Alors tuer La Planète au Trésor dans l’œuf, c’était faire d’une pierre trois coups. C’était empêcher la suite de se faire, c’était justifier la fin de la 2D, et c’était se débarrasser des deux réalisateurs, reliques d’une ère Disney révolue. Tuer La Planète au Trésor, c’était tourner la page vers le Renouveau, sans retour possible.

LE MOT DE LA FIN

J’ai un Disney préféré. Tu as très certainement un Disney préféré. Moi c’est La Planète au Trésor. Est ce que j’ai vraiment besoin d’en dire plus ?  N’hésite pas à me parler de tes favoris en commentaire ! Allez, je retourne écouter « Un Homme Libre ». Salut Billy !

Note : 10 / 10

« SILVER – Accroche-toi contre vents et marées et quand le moment sera venu tu auras l’occasion de mettre à l’épreuve le gréement de ton navire et montrer ce que tu as dans le ventre. Ce jour là, j’espère être avec toi pour contempler tes voiles inondées de lumière. »

C’est déjà fini. Je sais, c’est triste.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Disney, et c’est très bien comme ça

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