BlacKkKlansman – Quand on est Ku Klux Kon, on est Ku Klux Kon

Dieu (ne) bénisse (surtout pas) la Confédération !

Dimanche dernier, Green Book a reçu l’Oscar du Meilleur Film lors de la 91ème Cérémonie des Oscars. Et j’aurais pu, histoire de rester dans le thème, écrire la critique d’aujourd’hui dessus. Sauf que je me suis trouvé fort dépourvu – quand la bise fut venue – en réalisant que dans le fond, je n’avais pas grand chose à en dire, en bien ou en mal, d’autant plus que n’étant pas mon favori je ne suis plus capable d’avoir un avis relativement objectif dessus et il ne mérite pas que je le descende gratuitement. Du coup je me suis reporté sur BlacKkKlansman, mon deuxième favori pour l’Oscar après Roma, qui tacle tout comme Green Book de plein front le racisme d’hier et d’aujourd’hui, mais avec bien plus de Shaft. Pardon, de tact.

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Une p**ain d’histoire vraie.

BLACKKKLANSMAN

Réalisateur : Spike Lee

Acteurs principaux : John David Washington, Adam Driver

Date de sortie : 22 août 2018 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 15 millions $

Box-office : 90.6 millions $

Durée : 2h15

Groovy, baby !

J’AI INFILTRÉ LE KU KLUX KLAN

Il y a des histoires tellement incroyables que l’on les croirait issues de l’esprit abracadabrantesque de scénaristes nourris au cannabis. Et pourtant. Spike Lee n’est sans aucun doute pas étranger au fumage de bons gros joints – après tout, c’est comme ça qu’il appelle ses films – mais BlacKkKlansman est bien un récit fondé sur la réalité. Ou plutôt comme il le dit lui-même, « some fo’ real, fo’ real sh*t ».

Ron Stallworth (John David Washington) était le premier officier de police Afro-Américain de la ville de Colorado Springs aux États-Unis. Dans les années 1970, il a réussi à infiltrer la section locale du Ku Klux Klan, en se faisant passer pour un raciste suprémaciste blanc au téléphone, et en étant représenté par son collègue Flip Zimmerman (Adam Driver) pour les rencontres en personne. Une enquête ahurissante qui va le mener à révéler la section au grand jour et porter un coup au terrible Empire Invisible…

Que les choses soient claires, le film est fondé sur une histoire vraie, relatée par l’officier de police lui-même dans son autobiographie Black Klansman. Dans les faits, l’identité du partenaire de Stallworth est inconnue (pour des raisons de sécurité), l’histoire s’est déroulée en 1979 et pas en 1972 comme dans le film, et la mission n’était pas exactement la même, même s’il y a les grandes lignes. Malgré tout, c’est du détail, et c’est toujours moins de divagations que dans Bohemian Rhapsody qui était lui aussi nommé à l’Oscar du Meilleur Film.

Spike Lee opère ici son grand retour de grâce, signant sa pièce maîtresse, avec sa réalisation magistrale et son scénario intelligent qui mêle l’expérience personnelle de Stallworth et l’expérience universelle des Afro-Américains, entre comédie hilarante et drame, et les agrémente de nombreuses références culturelles qui participent à appuyer le propos, citant notamment de nombreux films de la période Blaxpoitation comme Shaft dont BlacKkKlansman reprend la police de titre. Les acteurs sont au poil (Washington en tête), l’ambiance est maîtrisée dans ses moindres détails : costumes jazzy, bande originale groovy, et une cinématographie aux petits oignons par le chef-opérateur Chayse Irvin.

BlacKkKlansman, c’est aussi une étude de personnages qui fait rire, mais pas que. Stallworth est présenté comme un homme pacifiste et respectueux, qui ne prend ni le camp des suprémacistes Blancs d’un côté, ni celui des activistes Noirs de l’autre, un comportement qui ne sera pas sans rappeler l’éternelle quête de dignité du personnage de Mahershala Ali dans Green Book. Cela crée aussi un fort contraste humoristique avec les horreurs qu’il est amené à déblatérer quand il est au téléphone avec les membres du Klan.

« RON – Je hais les Noirs. Je hais les Juifs, les Mexicains, les Irlandais, les Italiens et les Chinois. Mais alors, que Dieu m’entende, je peux pas sentir ces sales nègres ! »

Le film est aussi l’occasion de se lancer dans un grand essai sur le racisme, dressant des parallèles incongrus mais pas non plus délirants entre la police et le KKK montrant qu’il y a du bon et des cons des deux côtés – même s’il y a plus de bon chez les policiers et beaucoup, beaucoup plus de cons dans l’Organisation. On pense bien sûr en premier lieu à Stallworth qui est à la fois le premier Afro-Américain officier de police et membre du Klan. On aura tout vu.

C’est cela, oui.

ARGUMENTATION AD HOMINEM

Avec ce dernier « joint », Spike Lee part en croisade armé de ses deux plus fidèles alliés aux poings : l’ironie et le sarcasme. Deux armes dévastatrices une fois réunies, qui constituent le fondement d’une des meilleures argumentations ad hominem jamais filmées.

L’argumentation ad hominem, si tu n’es pas adepte de rhétorique mon cher Billy, c’est le fait de reprendre les arguments de l’adversaire contre lui-même. Et force est de constater que Lee passe littéralement son temps à ça dans le film, et ce dès les premières secondes ou un mix entre des extraits du film Sudiste Autant en Emporte le Vent et un discours hystérique d’Alec Baldwin dans la peau du Dr. Kennebrew Beauregard. Et ça continue comme ça tout le film : les scènes de Stallworth au téléphone, les sous-entendus comme quand on entend qu’O. J. Simpson est un gars formidable, et un tas de répliques absolument effarantes, dont plusieurs sont des piques plus ou moins directes à Donald Trump…

« VIVIENNE LEIGH – Dieu bénisse la Confédération ! »
« RON – Dieu bénisse l’Amérique Blanche ! »
« DAVID DUKE – Nous allons rendre sa grandeur à l’Amérique ! »
« BRIDGES – L’Amérique n’élirait jamais quelqu’un comme David Duke président des États-Unis. »

Tout le génie de l’argumentation ad hominem, c’est que la totalité de ces répliques sont déclamées avec le sérieux le plus total. Lee ne fait rien pour amplifier la situation, le ridicule se crée de lui-même, de par les paroles imputées aux racistes. Le simple fait de dire ce qu’ils disent à l’écran suffit à provoquer l’hilarité. Enfin, du moins, ça dure un temps.

22, v’là les spoilers ! La dernière partie de cette critique contient des spoilers sur la toute fin de BlacKkKlansman. Passe directement au Mot de la Fin si tu ne l’as pas vu !

D’où tu critiques ma critique toi ?

DUR RETOUR À LA RÉALITÉ

Car il faut bien l’admettre, malgré la première impression, BlacKkKlansman est loin, mais alors très loin de n’être qu’une comédie d’humour noir – sans mauvais jeu de mots – qui fait tourner court le racisme de lui-même. Car quand bien même nous regardons un film, il convient de ne pas oublier (à l’inverse de Green Book et Black Panther) que le racisme est bel et bien une réalité.

C’est pour cela que le métrage s’applique à de nombreuses reprises à recontextualiser la réalité pour mieux s’ancrer dans la vraie vie et les combats menés par les personnes noires dans le monde entier chaque jour. Une des scènes les plus marquantes est un montage parallèle entre un récit de M. Turner (la légende Harry Belafonte) et le grand meeting du Ku Klux Klan, les deux étant liés par un film d’anthologie : Naissance d’une Nation. Naissance d’une Nation, c’est un film du trop méconnu D. W. Griffith sorti en 1915 qui raconte la Guerre de Sécession américaine du point de vue sudiste et met en scène des chevaliers du Klan. C’est, depuis sa sortie et encore aujourd’hui, un film extrêmement controversé, adulé comme une réussite cinématographique révolutionnaire par certains (ce fut le film ayant gagné le plus d’argent au box-office jusqu’à la sortie d’Autant en Emporte le Vent en 1939), dénoncé comme une œuvre profondément raciste par d’autres. Et le fait est que les deux avis sont valides, le film de Griffith est ambivalent dans sa nature-même et déchaîne à juste titre les passions dans les deux sens. Seulement voilà, il est étudié dans les écoles de cinéma, présenté comme un chef-d’œuvre filmique (ce qu’il est, mais pas dans ses thèmes) et il est important de montrer les deux faces de la pièce, d’autant plus pour Spike Lee qui a une histoire particulière avec le film.

À travers la double scène, on retrouve cette ambivalence de Naissance d’une Nation, avec d’un côté le Ku Klux Klan qui se pogne dessus lors d’un visionnage, de l’autre le vieil homme qui raconte comment le film a provoqué des agressions d’Afro-Américains, notamment l’effroyable lynchage public de Jesse Washington, et la renaissance du Ku Klux Klan. Un film monstre, dans tous les sens du terme.

Mais le moment qui glace le plus le sang est la fin du film, qui m’a littéralement laissé bouche bée. Alors que la dernière scène fictive prend fin sur le membre du Klan Ivanhoe (Paul Walter Hauser) face à une croix enflammée, un rapide cut passe sur les images de la terrible manifestation de Charlottesville en août 2017. Une manifestation d’extrême-droite, de néo-nazis, de membres du Klan, et de tous les suprémacistes Blancs qu’on pouvait trouver là, qui a complétement dégénéré – déjà que c’était très mal parti – quand des contre-manifestants sont arrivés. Émeutes, pillages de magasins, des dizaines de blessés et la culmination de l’atrocité avec la voiture fonçant dans la foule pacifique des contre-manifestants, tuant Heather Heyer, âgée de 32 ans. Le tout couronné par, possiblement, la plus grosse débilité que Donald Trump ait jamais sortie (et vu tout ce qu’il dit, ça veut dire beaucoup), quand il a déclaré suite à l’évènement qu’il y avait « des gens très bien des deux côtés ». Et voilà le message du film. Oui, tu as passé un bon moment et bien rigolé Billy. Mais tout ça, c’est la réalité. C’est l’état de l’Amérique aujourd’hui, pas il y a 50 ans, pas quand Naissance d’une Nation est sorti. Aujourd’hui.

BlacKkKlansman se termine sur un drapeau des États-Unis à l’envers, qui passe de la couleur au noir et blanc. Un drapeau à l’envers qui signifie dans la marine… un appel au secours. Il ne tient qu’à nous d’y répondre.

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Tous les cris, les SOS.

LE MOT DE LA FIN

Cette histoire vraie d’un policier noir qui infiltre le Ku Klux Klan dans les années 70 a beaucoup plus à offrir que ses apparences de comédie d’humour noir – sans mauvais jeu de mots. BlacKkKlansman maîtrise son sujet militant pour la cause Afro-Africaine à la perfection, grâce à des références culturelles à profusion et un point final prodigieux, qui entraîne un dur retour à la réalité.

Note : 8 / 10

« PATRICE – All power to all the people ! »

Un petit pas contre le Klan, un grand pas pour l’Humanité !

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

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