Scène 7 – Cavalcade, le montage de la guerre

Analyse d’une scène de l’Oscar du Meilleur Film de 1933.

Salut Billy ! Aujourd’hui on inaugure un nouveau format d’articles : Scène 7 ! Dans mes critiques, je parle souvent du sens des films et des éléments de scénario ou de contexte qui permettent de les analyser, mais je me penche moins sur les détails de l’image – bien que j’aie à cœur de toujours relever les éléments cinématographiques qualitatifs. Par conséquent, j’avais envie depuis quelques temps d’un format où l’on pourrait se pencher sur l’analyse d’une scène ; voilà qui est chose faite !

Pour inaugurer Scène 7, et puisque nous sommes dans la thématique de la Première Guerre Mondiale après À l’Ouest, Rien de Nouveau, lançons à la découverte d’une scène intéressante dans un film qui l’est, à mon sens, beaucoup moins : le montage de la guerre dans Cavalcade.

Je m’excuse de la présence de sous-titres portugais sur certains plans, j’ai utilisé la version du film en plus haute définition disponible, mais malheureusement en contrepartie je ne pouvais pas les désactiver.


Cavalcade est un drame américain de Frank Lloyd sorti en 1933. Le film se présente comme un épique historique sur la vie d’une famille britannique entre 1899 et 1933, participant à tous les grands évènements de la période – un genre de Forrest Gump avant l’heure. Mélodrame poussif, il s’acharne à abattre sur la famille tous les malheurs possibles et imaginables : le majordome devient alcoolique et se fait écraser par un attelage, le fils aîné coule avec le Titanic, et le fils cadet est abattu dans les tranchées. Grosse ambiance, mais qui n’atteint jamais une once de l’émotion escomptée ; en dépit de cela, Cavalcade obtiendra tout de même l’Oscar du Meilleur Film l’année suivante. Il faut dire aussi que malgré ses nombreux défauts, certaines idées ponctuelles sont ingénieuses, et le montage de la Première Guerre Mondiale vers les deux tiers du film en fait partie.

Frank Lloyd fait le choix de représenter la Grande Guerre dans un montage ininterrompu de près de quatre minutes, découpés en cinq parties, chacune correspondant à une année de guerre. Aucun des personnages principaux n’apparaît durant cette séquence, comme pour assurer une universalité de ce conflit, une objectivité écrasante. La séquence se base sur deux éléments clés : d’un côté une scène de fond qui va courir tout le long du montage, à la façon d’un plan-séquence mettant l’emphase sur l’inéluctabilité du conflit, et de l’autre la technique de surimpression permettant au réalisateur de lui superposer des plans rapprochés ou gros plans des soldats allant au combat – et souvent, y mourant, comme nous le verrons plus avant.

La scène de fond est particulièrement intelligente dans sa symbolique, sa construction, et son évolution au fil des années. On peut repérer plusieurs points d’intérêts que j’ai mis en évidence sur le plan ci-dessus.

  • La colonne de soldats (en vert), ininterrompue, qui va marcher inlassablement pendant toute la durée de la guerre. Elle symbolise le temps qui passe sans jamais s’arrêter, et fait écho à la cavalcade médiévale qui donne son titre au film et dont les plans sont utilisés dans le reste du métrage pour la même exacte métaphore. On peut aussi y voir les millions d’hommes envoyés vers une mort certaine sans une seconde d’hésitation, ce qui renforce le côté implacable de la guerre.
  • La colonne se dirige vers un tunnel (en bleu) qui les mène vers le front. Il y a une idée d’engouffrement, comme si les soldats entraient dans la gueule du loup ou l’antichambre des Enfers – métaphoriquement réminiscent de la gueule du Dieu Moloch où sont sacrifiés les ouvriers de Metropolis.
  • De part et d’autre de la route, on voit un calvaire (en jaune), petit monument chrétien, et une maison (en rouge). Suis bien leur évolution au fil des années ; ils démontrent la destruction causée par la guerre.
  • Enfin, à l’arrière-plan, on distingue un village (en violet) proche du front, qui se trouve dans le fin-fond de l’image. Lui aussi va être touché de plein fouet par les batailles et bombardements.

La séquence débute en 1914. On assiste au départ des soldats pour le front (on voit que c’est le début de la guerre, la colonne n’arrive pas encore au tunnel dans les premiers plans), l’ambiance est joviale ; ils chantent « It’s a Long Way to Tipperary », chanson célèbre adoptée par les soldats britanniques et évoquant le retour espéré dans leur patrie à la fin de cette guerre qui, comme on le croyait, finirait vite.

Ce sentiment est renforcée par les surimpressions, qui utilisent les contre-plongées pour mettre en valeur les combattants et révèlent leurs visages chantants et souriants par des gros plans. Les regards sont tournés vers le ciel, vers la victoire, vers l’avenir. On introduit également les trois femmes, personnages récurrents au cours du montage, qui semblent accompagner les hommes dans leur chœur et montrent aussi des visages heureux.

Pourtant déjà vers la fin de l’année, les premières morts arrivent et des explosions en arrière-plan indiquent le début du conflit sur le front. L’année 1914 se termine, la Grande Guerre ne fait que commencer.

1915 est annoncée par un écran-titre. Le décor de fond commence déjà à changer ; la maison est désormais en ruines et les arbres qui la côtoyaient sont entièrement dénudés. À droite, le calvaire penche, comme pour indiquer un espoir mis en berne tandis qu’à l’arrière-plan les bombardements se font plus nombreux. Les explosions parviennent jusqu’à la colonne par le biais des surimpressions, mais n’empêchent pas le flot de soldats de continuer à pénétrer dans le tunnel.

Les gros plans se font plus durs, les sourires disparaissent peu à peu alors que les soldats chantent avec de moins en moins d’enthousiasme, leur joie initiale étouffée lentement par la résurgence du thème musical du film, grave et impérieux. Tout au long de la séquence, les chants et la musique s’opposeront jusqu’à ce que cette dernière s’impose complétement durant l’année 1918. Les morts continuent, plus nombreuses, plus violentes aussi. La guerre s’enracine.

1916. La nuit commence à tomber sur les soldats, tandis que seules les explosions d’obus, d’un blanc éclatant, percent l’obscurité. La maison est complétement démolie, les arbres sont en friche. Cette fois ci, les bombardements ont atteint le village et lui aussi est entièrement en ruine. Plus rien ne semble pouvoir protéger les Hommes, et le petit toit du calvaire a disparu, exposant même la croix au danger.

Changement radical pour les gros plans, qui regardent maintenant le spectateur droit dans les yeux, de façon insistante, comme pour lui partager un appel à l’aide et une gravité pesante. Les visages des trois femmes, eux aussi, sont en peine – elles pleurent les morts, sans doute, toujours plus nombreuses et sanglantes.

La nuit est entièrement tombée sur 1917. Le village et la maison sont entièrement rasés, et les ténèbres recouvrent le front et la colonne de soldats. La seule lumière restante, outre celle des explosions, brille sur le calvaire, ultime espoir d’un monde en perdition.

Le chaos s’installe. Sur les visages, à la peine s’associe une colère, particulièrement marquée sur celui de la femme au béret qui semble exhorter les soldats à combattre avec ferveur et rage. Les explosions parviennent jusqu’au premier plan et recouvrent parfois la quasi-totalité de l’image, amenant avec elles malheur et destruction. Les plans en surimpression prennent de nouveaux angles de vue, à l’instar celui de ce soldat mort à l’envers, comme tombé vers le spectateur sans que l’on ait rien pu faire pour le sauver.

En 1918, ce sont les ténèbres les plus totales. L’image entière est plongée dans la pénombre, et même la croix est dans l’obscurité comme si même Dieu ne pouvait plus rien pour les soldats. Les bombardements sont désormais incessants et s’étalent sur l’année entière, pendant que la musique s’intensifie et noie complétement les chants autrefois joyeux des combattants. Le désespoir s’empare du spectateur.

La mort est partout, quasiment à chacun des plans en surimpression. L’un d’entre eux se détache particulièrement, celui avec l’armée s’avançant depuis le haut de l’écran. Jusqu’ici filmés en contre-plongée, c’est presque le seul plan à présenter les soldats vus de haut, comme une armée des morts qui semble revenir du ciel vers la terre pour hanter la colonne de soldats qui continue sa marche inlassable.

Une seule lueur d’espoir subsiste cependant, celle qui éclaire désormais le tunnel dans lequel s’engouffre l’armée. Cette lumière littérale au bout du tunnel, c’est la promesse de l’armistice qui se fait de plus en plus proche, qui amène implicitement la fin de cette séquence éprouvante et un fondu au noir.


À travers une réalisation ingénieuse et l’utilisation habile de techniques cinématographiques, Frank Lloyd nous fait appréhender l’ampleur de la Première Guerre Mondiale en un montage magistral qui va crescendo. Le plan large, servant de décor, accorde une dimension épique au conflit en révélant sa destruction progressive tandis que les plans en surimpression nous ramènent à une dimension humaine, tout particulièrement à travers les gros plans des soldats en détresse qui fixent leur regard vers le spectateur. L’attention portée à l’ambiance sonore et musicale vient compléter ce tableau infernal et contribue à plonger le spectateur au cœur du conflit. Dans un film où les coups d’éclat sont rares, le montage de la guerre de Cavalcade s’affirme comme un point d’orgue brillamment exécuté, à l’impact émotionnel percutant.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à la Walt Disney Company, et c’est très bien comme ça

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