À l’Ouest, Rien de Nouveau – L’horreur de la guerre

Un film à voir ou revoir pour le 11 novembre.

L’entre-deux-guerres fut une période propice aux films historiques, qui pouvaient alors dépeindre la Première Guerre Mondiale sans que le spectre de la Seconde ne vienne biaiser sa reconstitution. En ce jour commémorant la signature de l’Armistice il y a de cela plus d’un siècle, replongeons dans la terreur de la guerre 14-18 avec l’un des fleurons du genre : À l’Ouest, Rien de Nouveau.

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À L’OUEST, RIEN DE NOUVEAU

  • Réalisateur : Lewis Milestone
  • Acteurs principaux : Lew Ayres, Louis Wolheim, John Wray
  • Date de sortie : 21 novembre 1930 (France)
  • Pays : États-Unis
  • Budget : 1,2 millions $
  • Box-office : 3 millions $
  • Durée : 2h32 (Version originale), 2h13 (Version restaurée)

LA GUERRE, TOUJOURS LA GUERRE

« Ce film n’est ni une accusation ni une confession, et encore moins une aventure, car la mort n’est pas une aventure pour ceux qui la rencontrent. »

Paul Baümer (Lew Ayres), Kropp, Müller, Behn et d’autres encore sont des étudiants allemands, jeunes et insouciants. Exhortés par un professeur patriote, ils décident de rejoindre le combat de la Grande Guerre pour défendre la mère-patrie et revenir chez eux en héros couverts de gloire. Néanmoins, dès leur arrivée au camp d’entraînement sous les ordres du tyrannique caporal Himmelstoss (John Wray, saisissant), la dure réalité les rattrape de plein fouet et leur désillusion sera complétement anéantie lorsqu’on les envoie au front, à l’ouest, en plein cœur de la bataille. Aux côtés de leur mentor Stanislaus « Kat » Katczinsky (Louis Wolheim), les jeunes soldats vont souffrir les affres de la guerre, et aucun d’eux n’en sortira indemne…

Sorti à l’aube des années 1930, À l’Ouest, Rien de Nouveau s’inscrit dans une déjà longue lignée de films pamphlétaires contre la guerre, qui prend ses sources dès l’Intolérance de Griffith en 1916 et l’immense J’accuse de Gance en 1919, et paverait la voie pour les Croix de Bois de Raymond Bernard en 1932 ou La Grande Illusion plus tard dans la décennie, chef-d’œuvre absolu de Jean Renoir. Surtout, il se bâtit sur l’héritage des Ailes de William Wellman, et remportait deux années après lui un Oscar du Meilleur Film amplement mérité.

Comme Les Ailes, le film de Milestone suit le parcours de jeunes innocents et insouciants qui pensent s’envoler vers la gloire mais ne courent qu’à leur perte. Sa grande force, cependant, est d’oser proposer ce récit du point de vue de soldats allemands, et de démontrer par là-même l’humanité des nations supposées « ennemies » – en somme, de quelque côté qu’on soit, on est tous dans la même galère.

1930, c’est également une année charnière dans la période de transition du cinéma muet au cinéma parlant (1927 ~ 1933). Tirant pleinement profit des nouvelles technologies à sa disposition, le réalisateur parsème son récit de dialogues poignants et plonge le spectateur au cœur du conflit grâce à une atmosphère sonore anxiogène et maîtrisée à la perfection. Le savoir-faire hérité du muet se révèle également dans l’éloquence de certains silences, et par la finesse d’un jeu d’acteurs admirable qui se passe de mots – la gueule de Louis Wolheim, notamment, est inoubliable.

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À l’assaut !

FRESQUE HISTORIQUE

Le mérite d’À l’Ouest, Rien de Nouveau doit beaucoup à son réalisateur, Lewis Milestone, qui avait justement fait ses armes au cinéma durant la Première Guerre Mondiale en réalisant des films pour l’armée américaine. Ses efforts lui vaudraient un deuxième Oscar du Meilleur Réalisateur, après celui obtenu lors de la toute première cérémonie pour Two Arabian Knights où il dirigeait déjà Wolheim dans le contexte de la Grande Guerre.

Chaque plan est une merveille de composition. Avec un sens esthétique affuté, le cinéaste construit des scènes saisissantes et magnifiques, semblant user d’un pinceau de maître pour faire de chaque morceau de pellicule un véritable tableau. Les scènes ne paraissent jamais vides ou artificielles ; Milestone accordant la même importance aux avants ou arrières-plans et démontrant un certain talent pour la technique du cadre dans le cadre, lui permettant de structurer le regard du spectateur et matérialiser sa caméra au sein des décors pour favoriser l’immersion.

Les décors de Charles D. Hall et William R. Schmidt ne paraissent jamais moins que réels et préfigurent par moments certaines des plus belles set pieces de 1917 – c’est dire leur qualité et leur attention aux détails. Les arrières-plans, particulièrement, sont toujours richement texturés et le ciel lui-même semble être fait d’un tissu âpre et rugueux. Les scènes fourmillent toujours de vie, et il se passe systématiquement quelque chose dans les différents plans qui composent le cadre, affirmant la dimension épique du film en lui octroyant une grandeur géographique impressionnante.

Ce n’est jamais aussi vrai que durant les scènes de batailles, qui, réunissant des milliers de figurants dans un chaos belliqueux minutieusement chorégraphié, constituent le paroxysme d’À l’Ouest, Rien de Nouveau. Véritables clés de voûte du récit et de la mise en scène, les conflits se font le cadre des scènes les plus marquantes et des plans les plus effroyablement évocateurs – comment oublier ces mains suspendus à un barbelé, séparées de leur propriétaire par l’explosion d’un obus ?

En définitive, Milestone se révèle être un peintre plus qu’un réalisateur, insufflant la vie à des plans d’ensemble avec la maestria réservée aux fresques historiques et dévoilant des gros plans avec la finesse d’un portraitiste ; jusque dans les éclats de lumière se reflétant dans les pupilles des personnages, symbole tantôt de la flamme de l’innocence chez les jeunes soldats, tantôt de la ferveur enragée de ceux qui les envoient à la mort certaine.

UN AUTRE GENRE D’HORREUR

C’est bien cette fureur (cette Führer ?) fanatique qui étincelle dans les yeux du professeur Kantorek devenu agent de propagande, et ceux du sympathique facteur Himmelstoss transformé en caporal dictateur. Triste vision que celles de ces Hommes corrompus jusque dans leur âme par la noirceur la plus profonde, par les ténèbres les plus inexorables…

À l’Ouest, Rien de Nouveau incarne déjà les prémices du cinéma d’épouvante qui ferait les grandes heures de son studio, Universal Pictures, avec les légendaires Frankenstein, Dracula, et autres La Momie. Car bien qu’il ne soit pas cas de monstres fantastiques ici, le film est bien un film d’horreur ; une horreur trop, bien trop réelle et par là-même peut-être encore plus terrifiante : celle de la Guerre.

La menace rôde dans la nuit sans étoiles et la fumée des champs de bataille, elle hurle de son cri strident à chaque tir d’obus et gronde comme le tonnerre à chaque nouvelle explosion. Elle tue inlassablement, et ronge l’esprit des survivants, les laissant en proie à la folie et au désespoir. « L’Ennemi » est invincible, il est partout et nulle part à la fois, désincarné, dépourvu d’âme ; sans aucun visage, sinon ceux des millions de soldats, indiscernables derrière la boue, la sueur et le sang. Il s’insinue jusque derrière les lignes, chez ces hommes et femmes restés en retrait qui pensent savoir mieux que les soldats ce qu’il se passe réellement dans les tranchées et la gadoue du no man’s land.

À l’Ouest, Rien de Nouveau affirme sa vocation pacifiste en illustrant avec une terrible objectivité l’horreur de la Grande Guerre. C’est en nous la faisant vivre à travers le regard de ses personnages, qui n’ont rien demandé à personne, que Milestone nous impacte. La discussion près du lac, notamment, révèle l’absurdité intrinsèque du combat de tous ces hommes envoyés à la mort sur les ordres de dirigeants dont ils ne connaissent même pas les motivations, et fait écho aux mêmes thèmes débattus plus tard par Boëldieu et Maréchal dans les geôles allemandes de La Grande Illusion.

La scène avec le Poilu français, vers la fin du film, se fait le comble de la tragédie de ce drame dévastateur. La lente agonie de cet homme ordinaire, tout aussi perdu que son assassin, est presque insupportable ; les lumières intermittentes fournies par les bombardements proches, préfigurant l’une des scènes les plus phénoménales de 1917, reflètent l’étincelle d’une vie qui s’éteint doucement.

« PAUL – Mais tu n’es qu’un homme, comme moi, et je t’ai tué… Pardonne-moi camarade… »

Dans ce pantomime funeste, l’Espérance ne s’incarne que derrière des courbes féminines. Les femmes, absentes du front, symbolisent la liberté, la paix, l’insouciance ; elles sont un idéal vers lequel tendre pour tous ceux qui auront la chance de survivre. Elles offriront un répit aux jeunes soldats – mais de courte durée. L’espoir, en définitive, est aussi fragile et éphémère que les ailes d’un papillon.

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Toucher l’espoir du doigt.

LE MOT DE LA FIN

À l’Ouest, Rien de Nouveau est l’un des plus éminents représentants du film de guerre. Témoignage saisissant et incroyablement mis en scène de l’horreur innommable de la Première Guerre Mondiale, il sert de mise en garde au spectateur pour que jamais, plus jamais, ne se répètent les heures les plus sombres de notre Histoire.

Note : 8,75 / 10

« HIMMELSTOSS – Vous serez des soldats – et rien d’autre. »

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Marche funèbre.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Universal Pictures, et c’est très bien comme ça

2 commentaires sur “À l’Ouest, Rien de Nouveau – L’horreur de la guerre

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  1. Magnifique et passionnant article Arthur. Je n’ai pas vu « À l’ouest… » depuis des années. La seule copie que j’ai doit être encore sur une vieille VHS rangée au grenier.
    C’est pourtant un film essentiel, et particulièrement à propos en ce 11 novembre puisque son tournage, sur l’insistance de Milestone, débuta justement… Le 11 novembre 1929.
    Bien vu ce lien vers le film d’épouvante made in Universal. La guerre est en effet le théâtre des pires horreurs, et Milestone en martèle le message avec brio.
    Il ne me reste plus qu’à le revoir de toute urgence, histoire faire le lien avec « la Grande Illusion » que j’ai choisi de mettre à l’honneur, ou bien sur « Les croix de bois » auxquels j’avais aussi consacré un article.

    Aimé par 1 personne

    1. Quant à moi, c’est « La Grande Illusion » qu’il me tarde de revoir, d’autant plus après ta propre critique que j’ai effectivement eu l’occasion de lire ! J’avais eu la chance de découvrir le film au cinéma l’an dernier et ne l’ai pas (encore) revu depuis, mais m’en souviens encore assurément comme un immense et poignant chef-d’œuvre.

      Aimé par 1 personne

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