L’Expresso – The Night (2021)

Promenade sans but à la faveur de la nuit.

As-tu déjà vécu l’une de ces nuits où, bien que le tumulte de l’extérieur soit apaisé, les pensées et expériences de la journée continuent de s’échouer sur ton esprit comme le ressac des vagues le long de la côte ? C’est lors d’une de ces nuits d’insomnie que Tsai Ming-Liang décide de promener sa caméra dans les rues de Hong Kong, à la recherche d’une quiétude ensommeillée qu’il ne parvient pas à trouver. En vingt minutes à peine, il nous dévoile une nuit, sa nuit, The Night.

« Une nuit, j’ai commencé à filmer le paysage urbain de Causeway Bay après que la frénésie s’est atténuée, et de là est né ce court-métrage. »

Tsai Ming-Liang

Dépeindre l’ordinaire et le quotidien est un acte qui requiert un sens aigu de l’observation et une patience tranquille ; pour être ainsi capable de regarder ce que tout le monde voit sans y faire attention, de prendre le temps de s’arrêter ne serait-ce qu’un instant pour imprimer pleinement un souvenir. The Night se pare de peu d’artifices, sans autre protagoniste que la nuit elle-même, baladant un regard attentif sur des scènes en apparence anodines. Chaque plan se contente d’une composition fixe étayée par l’architecture de la métropole, et s’étend une, deux ou cinq minutes comme pour laisser à l’image le temps de s’imprégner pleinement de son environnement.

Trois éléments sont en jeu dans chaque plan, que j’appellerai l’immuable, le passant, et le constant. Le décor constitue le premier ; cet écrin à la nuit que forment les immeubles, les trottoirs, les routes, les panneaux d’affichage, les lampadaires, et tous ces éléments de syntaxe urbaine qui conjuguent la vie citadine. À travers cette toile métropolitaine se meuvent les passants, à pieds, en voiture, en taxi, en bus… qui – comme leur nom l’indique – passent, traversant l’écran de part en part en provenance d’on ne sait où vers des destinations tout aussi inconnues. Ils incarnent le tumulte bien connu de la ville, l’agitation qui ne tarit jamais, même au cœur de la nuit.

Et au milieu de tout ça reste le constant. Il prend de nombreuses formes : deux femmes tentant en vain de héler un taxi, une cliente assise face à la porte d’un restaurant, un sac poubelle porté par le vent au milieu d’une route, un bout d’affiche déchiré flottant discrètement. Puisqu’ils sont animés, ils se détachent de l’immuable, mais concrètement aux passants, ils ne quittent pas l’image. Ainsi, dans chaque plan, l’élément constant est celui qui happe notre regard le temps de ces quelques minutes, comme si soudain le murmure de la ville se taisait pour laisser place à la contemplation. C’est précisément aussi ce qui fait l’intérêt de la longueur des plans, nous permettant de parcourir toute l’image du regard jusqu’à y déceler cette anomalie et la voir évoluer, lentement mais sûrement.

Cette démarche de recherche zen au cœur d’un certain chaos urbain est rendue d’autant plus symbolique par ce que The Night ne montre pas et l’aura invisible qui l’entoure. En effet, les troubles qui agitent le sommeil de Tsai Ming-Liang sont ceux des émeutes de Hong-Kong, qui ont marqué le paysage politique de la ville en 2019 et 2020. Partout dans le film des indices rappellent ces immenses manifestations qui se tenaient probablement encore quelques heures à peine avant que le cinéaste allume sa caméra, à l’instar de ces innombrables affiches et posters déchirés ou tags recouverts sur les murs et abribus.

Par un geste cinématographique poétique fort, The Night emporte le spectateur dans l’œil du cyclone, s’emparant avec douceur d’un moment de calme avant la tempête. L’image regarde à travers des vitres crasseuses et embuées avec patience et sens du détail, comme pour révéler au delà d’un écran de fumée de brefs instants de beauté. Pourquoi cette belle nuit doit-elle tirer à sa fin ?

L’une de mes affiches de film préférées.

— Arthur

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