Ventura – Para sempre

Comme un murmure à travers le temps : Ventura, Ventura, Ventura…

Après avoir été époustouflé par la rencontre de Vitalina Varela, j’ai pensé pendant encore des semaines et des semaines à ce regard et cette cinématographie qui caractérise le cinéaste portugais Pedro Costa. Sorti cinq ans avant dans son pays d’origine et pourtant jusqu’ici inédit en France, j’ai eu la chance de découvrir Ventura sur grand écran lors d’une superbe séance à la Maison de la Culture d’Amiens. Partons à la rencontre d’un homme, et d’un film…

VENTURA

  • Réalisateur : Pedro Costa
  • Acteurs principaux : Ventura, Vitalina Varela
  • Date de sortie : 4 décembre 2014 (Portugal), 15 juin 2022 (France)
  • Pays : Portugal
  • Budget : 350 000 €
  • Durée : 1h44

LE CINÉMA DU TEMPS

La filmographie de Pedro Costa se construit comme une série de portraits, se passant le flambeau de film en film. Nous avons rencontré Vanda, la jeune toxicomane désœuvrée, en 2000 avec Dans la Chambre de Vanda ; puis plus récemment Vitalina, immigrée cap-verdienne revenue au Portugal pour l’enterrement d’un mari auquel elle ne pourra finalement pas assister, dans le sublime Vitalina Varela. Et entre les deux, il y eut la rencontre avec sa muse, la clé de voûte de cette filmographie et un homme à aucun autre pareil, qui récupère le flambeau de Vanda dans En avant jeunesse ! et le transmet à Vitalina dans l’ode que lui dédie Costa en 2014 : Cavalo Dinheiro, spécialement retitré pour sa sortie française (8 ans plus tard !) au nom de son protagoniste, Ventura.

Aussi intimes ces portraits soient-ils, ils servent plus largement de prismes reflétant une communauté et un lieu qui sont si intrinsèquement liés qu’ils en deviennent indissociables ; à savoir la communauté gravitant autour des immigrés cap-verdiens dans le quartier de Fontainhas, banlieue défavorisée de Lisbonne. Cet endroit, cependant, n’est fait ni de pierre ni de béton : Fontainhas a été rasée (à l’époque de Vanda). Un espace liminal qui n’existe plus qu’aux frontières du passé et du présent, du réel et de l’imaginaire, invisible et pourtant toujours vif en la mémoire de ceux qui l’ont un jour habité.

Pour bâtir cet espace de ruines et de souvenirs, dans Ventura comme dans les films précédents et suivants, qui deviennent toujours plus sombre au fur et à mesure que se noircit la peau de leurs protagonistes – et l’ampleur de leurs tourments intérieurs – le directeur de la photographie Leonardo Simões se fait architecte de lumière et d’ombre. Maniant la lumière comme un peintre son pinceau, il échafaude pour chaque plan des contrastes profonds qui enveloppent les acteurs d’une nuit cinématographique pleine de sens, dans des perspectives qui emmènent le regard toujours plus loin.

Tout est vecteur d’introspection, Ventura se voulant tourné vers l’intérieur, comme une tranquille implosion à milles lieues des explosions caractérisant le cinéma grand public contemporain. Assurément, le cinéma de Pedro Costa est un cinéma qui prend son temps, au sens figuré comme au sens propre, s’attribuant une temporalité unique qui ne se définit que dans le flou et l’infini – nous offrant au passage un bref éclat d’éternité.

Quand les voisins n’éteignent pas leur lumière.

SENTIERS DE PERDITION

À tout lecteur qui se trouverait confus face à mes élucubrations poétiques de la partie précédente, j’offre mes plus plates excuses. Force est de constater que mes critiques sont toujours influencées par le style et le rythme du film dont elles se veulent une représentation, et la confusion est le maître-mot de Ventura. Il est difficile d’en écrire un synopsis tant Costa cherche moins à raconter une histoire qu’à ouvrir une fenêtre vers cet ami qui lui est cher. Étant le portrait d’un homme accablé par la maladie, le film reflète l’intériorité de son protagoniste et nous entraîne dans les méandres d’un esprit tourmenté pour qui semble avoir été écrit l’épilogue du Rocky Horror Picture Show.

« Ils rampent à la surface de la planète, ces insectes qu’on appelle l’humanité. Perdus dans le temps, perdus dans l’espace, et la signification… »

Pour Ventura, l’espace et le temps sont, au mieux, des suggestions. Les tunnels souterrains mènent à des hôpitaux, les rues d’une banlieue conduisent aux forêts, les portes d’un cabinet médical s’ouvrent sur les ruines d’une usine téléphonique. Le protagoniste navigue dans ces espaces de souvenirs peuplés de fantômes qui pour lui sont toujours bien vivants, échoués quelque part entre sa jeunesse durant la révolution des œillets qui a renversé la dictature portugaise en 1974 et son existence présente.

Apportant une présence féminine impériale qui s’empare de chacune des scènes où elle apparaît – justifiant pleinement qu’elle obtienne son propre film cinq ans plus tard – Vitalina est bien tombée. Rencontrée lors d’une séquence musicale au milieu du film, mettant en parallèle la vie actuelle des habitants de la banlieue et des photos de Jacob Riis prises en 1890 à New York, la Cap-Verdienne est le parfait répondant à l’esprit fragmenté de son compatriote. Elle, plus terre-à-terre, plus implacable dans ses paroles, nous rattache à la réalité et confronte le monde imaginé de Ventura au monde qui l’entoure ; mais tous deux portent un deuil du passé et partagent des spectres dont ils ne peuvent se séparer.

L’ensemble ne pouvait donc que culminer par une confrontation nécessaire avec ces démons intérieurs. Dans une séquence de plus d’une vingtaine de minutes, Ventura se retrouve enfermé dans un ascenseur avec un soldat statufié, tout droit ressurgi d’une révolution déjà oubliée, lui parlant à travers toutes les voix de son passé. Dans cet anti-lieu cinématographique en huis-clos ne subsiste plus qu’une bataille de l’esprit contre lui-même, dont la seule issue possible sera l’éternité – dans la mort, ou dans la pax ventura.

Dans la nuit de l’existence.

UN HOMME ÉTERNEL

Ventura s’affirme comme une œuvre profondément esthétique et riche en messages, observant avec finesse et compassion le déclin d’une communauté à travers le temps et la fracture du deuil. Mais c’est avant et après tout le portrait de l’homme éponyme. Ventura est un vieil homme, malade, alcoolique, perdant la mémoire comme la raison ; un homme pathétique, au sens littéraire du terme, aussi dur le mot puisse-t-il être. Pourtant sous ses apparences de vieillard en slip rouge, il est aussi fort, résilient, combattif, honnête et empli de compassion. Dans ces habits oxymoriques, il rappelle le Sterling Hayden de Pharos of Chaos, frappé par la même glorieuse déréliction.

Le paradoxe est son identité, comme les deux faces d’une lame de couteau dont l’une serait émoussée, rongée et courbée, l’autre droite et aiguisée. Un couteau dont il pourrait s’emparer de ses mains perpétuellement tremblantes – symptôme de sa maladie nerveuse – qui laissent à penser qu’il pourrait aussi bien vaciller et s’effondrer qu’exploser de toute sa force. Elle est là, la puissance du Cap-Verdien, brûlant sous la surface ; sans qu’il ne hausse jamais le ton, chaque parole sonne comme une révolution intérieure contre tout ce qui le malmène, et ce plus particulièrement lorsque le grondement d’un orgue se substitue à sa voix dans le paroxysme de son combat face au soldat de l’ascenseur.

Ventura habite sans distinction le passé et le présent, étant ce qu’il fut tout autant que ce qu’il sera. Pour nous, il est en perdition, mais dans l’imaginaire du film, cela fait de lui un messager, capable de ramener aux autres ce que, eux aussi, ont perdu dans le passé – comme cette lettre jamais écrite qu’il rapporte pour réconforter Vitalina. En vivant hors du temps, Ventura se fait plus qu’un Homme, un emblème, une force allégorique qui a toujours été là et sera toujours là, rejoignant dans l’éternité ce poème de Tennyson qui aurait pu lui être dédié.

Si nous ne sommes plus aujourd’hui cette force qui, jadis,
Remua ciel et terre, ce que nous sommes, nous le sommes,
Des cœurs héroïques d’une même trempe
Affaiblis par le temps qui passe et la fatalité, mais forts par la volonté
De lutter, d’explorer, de découvrir, et de ne rien concéder.

Tennyson (Ulysses, 1842)
Speak no evil.

LE MOT DE LA FIN

Ventura est un tissu de souvenirs, effiloché, déchiré, râpé par le temps et abîmé par les tourments d’une vie entière. Mais à sa surface se dessinent des motifs d’une infinie poésie, qui semblent crier dans la nuit à la recherche d’un homme perdu dans l’éternité : Ventura, Ventura, Ventura…

Note : 8,5 / 10

« Tu es déjà mort mille fois. Une mort de plus ne compte pas. »

Le soldat
Et puis s’en va…

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça.
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