West Side Story – Chaque chanson un chef-d’œuvre

Steven Spielberg passe en mode « Tiens ma bière ».

Il y a de ces histoires qui ont été dites et redites, réécrites, restaurées, remodelées. Qu’y-a-t-il de nouveau à y raconter ? Souvent, pas grand chose. On ne compte plus les remakes, reboots, sequels, prequels, spin-offs qui ne cessent de ressasser les mêmes récits pour, au mieux, n’arriver qu’à copier leur modèle, au pire à lui faire perdre son essence-même. Il ne fallait pas moins que l’apport de l’un des plus grands réalisateurs de tous les temps pour prouver l’exception à la règle. Quand Steven Spielberg filme la légendaire histoire du quartier Ouest de New York, la question n’est plus de savoir ce qu’il a à raconter, mais bien ce que le critique peut trouver à rajouter à West Side Story !

https://www.sortiraparis.com/images/80/77381/678094-west-side-story-par-steven-spielberg-l-affiche-et-une-nouvelle-bande-annonce-devoilees.jpg

WEST SIDE STORY

  • Réalisateur : Steven Spielberg
  • Acteurs principaux : Rachel Zegler, Ansel Elgort, Ariana DeBose, Rita Moreno
  • Date de sortie : 10 décembre 2021 (États-Unis)
  • Pays : États-Unis
  • Budget : 100 millions $
  • Box-office : 64,3 millions $ (En cours)
  • Durée : 2h36

LE MÊME…

Trois notes sifflées résonnent sur l’écran noir d’ouverture du film. Pas besoin d’images, on sait ce qu’elles signifient ; le cri de ralliement des Jets, promenant son écho à travers les rues décrépites de la banlieue précaire de New York, fait émerger le gang de jeunes blancs désœuvrés guidés par Riff (Mike Faist). Face à eux, les Sharks, la bande d’immigrés porto-ricains, menés par Bernardo (David Alvarez). La rivalité entre les deux groupes dure depuis déjà des années – mais se retrouve exacerbée le jour où, lors d’un bal populaire, Tony (Ansel Elgort) et Maria (Rachel Zegler) tombent amoureux l’un de l’autre, en dépit de leur appartenance aux familles ennemies. Leur amour interdit amorce l’étincelle d’une guerre des gangs dont l’issue ne pourra être que funeste…

Entre des mains moins habiles, cette histoire pourrait sentir le réchauffé. Et pour cause, c’était déjà celle du West Side Story de 1961, et de la comédie musicale du même nom en 1957. D’une certaine façon, c’était même déjà celle que contait Shakespeare en 1597, aux nuances géographiques et ethniques près, dans son éternel Roméo et Juliette. Alors oui, on sait déjà tous comment ça commence, et comment ça finit.

Pourtant Spielberg ne s’abaisse jamais à une pâle copie, un fac-similé du film dont il refaçonne le récit. West Side Story mouture 2021 laisse bien le même sentiment que son prédécesseur, sans le rabaisser ou l’édulcorer ; en s’attachant à éclairer la même histoire légendaire d’une nouvelle lumière, le réalisateur respecte l’œuvre et ses personnages en trouvant de nouvelles façons de les faire vivre comme autrefois. Chaque personnage, chaque lieu, chaque scène, chaque chanson est là exactement comme on les avait laissés – ou presque.

Mais ce n’est pas qu’une question de lignes de dialogues, de personnages retrouvés ou de chansons inoubliables ; le diable est dans les détails, dit-on, et ce ne sont pas les grandes lignes qui rendent ce West Side Story si fidèle à celui qui l’a précédé mais la façon dont son essence est capturée. Pour un exemple parmi tant d’autres, l’appartement de Bernardo et Anita est entièrement redécoré mais son agencement rappelle parfaitement l’original et pour peu qu’on y prenne pas garde, ce ne sont plus David Alvarez et Ariana DeBose que l’on y voit, mais George Chakiris et Rita Moreno. L’opus de 2021 est fidèle même dans ses défauts, ces gamins qui tombent amoureux en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire ou se tuent (et sont prêts à mourir) pour des raisons absurdes – si j’étais mesquin, j’irais même jusqu’à dire que Spielberg a pris soin de choisir encore un acteur au charisme inexistant pour Tony.

#west side story depuis Luna Oblonsky
La belle et le bête.

… MAIS EN MIEUX

Je l’avoue, je ne suis pas un inconditionnel du West Side Story de 1961 et ne partage pas l’enthousiasme dont fait preuve mon ami Ben dans sa critique du film. La théâtralité exagérée de la mise en scène et les performances plus que bancales des deux acteurs principaux qu’étaient Richard Beymer et Natalie Wood m’ont laissé une impression d’artifice, un déficit de la sincérité à laquelle aspire pourtant cette histoire d’amour. J’ai une grande admiration pour les chansons et la cinématographie du film baignée d’un toujours aussi glorieux Technicolor, mais n’ai jamais été emporté par sa magie.

Or, il n’est pas anodin que le film de 2021 s’ouvre sur les ruines des quartiers de l’original. Spielberg sait ce qu’il doit détruire pour signer son œuvre, et surtout sur quel héritage elle doit nécessairement se fonder. Sans doute fallait-il l’apport d’un néophyte de la comédie musicale pour respecter assez le premier West Side Story tout en ayant l’audace de le réinterpréter et faire souffler un vent nouveau sur le genre. Ainsi, j’ose l’affirmer, la version 2021 surpasse son illustre ancêtre.

Le premier atout de la version Spielberg est sa façon de creuser l’histoire et les personnages, de leur offrir au détour des dialogues des motivations et passés qui enrichissent leur caractérisation. D’idéaux unidimensionnels, ils en deviennent des personnages accomplis ; à l’instar de l’ancienne carrière de boxeur de Bernardo citée à plusieurs reprises et fièrement affichée sur un poster dans le décor de son appartement – le genre de détails visuels discrets dont le film regorge. Ce faisant, le scénario approfondit les thèmes de l’œuvre originale et l’ancre de façon nette dans la réalité sordide du New York de la fin des années 50.

Ce n’est pourtant pas dans l’écriture mais dans la mise en scène que se révèle véritablement la majesté du film. La caméra virtuose se fait consciencieusement attentive, glisse et danse avec les personnages pour épouser leur réalité avec une fluidité irréprochable, et dans ses mouvements, les entraîne aussi plus loin que leurs prédécesseurs. Le maître déjà à l’œuvre dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue ou Jurassic Park fait ici exploser l’espace ; les chorégraphies débordent des décors à quatre murs où l’original les engonçait, et, dans un battement de cœur, s’emparent de la ville entière. Par ce stratagème cinématographique, West Side Story quitte son écrin sexagénaire et est à nouveau offert au monde.

Chaque chanson est une masterclass de mise en scène ! Que dire de l’effervescence de la chorégraphie du bal, des frissons qui parcourent le spectateur au chant de « Tonight » ou de la joyeuse impertinence d’Anita chantant dans une église sa future nuit d’ébats (!) ? La Story de 2021 rend à « I Feel Pretty » son ironique légèreté, entonnée dans les allées d’un grand magasin tandis que les deux gangs s’entretuent au dehors. En invitant « Gee, Officer Krupke » au sein du commissariat de police, le remake fait d’un numéro autrefois oubliable l’une des scènes les plus fun du long-métrage ; jusqu’au clou du spectacle qu’est « America », quittant le toit d’Anita pour déferler dans les rues du quartier porto-ricain avec une fougue enivrante.

#west side story depuis Valentina :)
Musique, ça tourne !

VERS UN NOUVEAU RECORD ?

À la 34ème cérémonie des Oscars, West Side Story avait marqué l’histoire en devenant le deuxième film le plus récompensé de l’histoire de l’Académie, repartant avec pas moins de dix statuettes (le record est à onze) pour onze nominations, dont celles du Meilleur Film, Meilleure Réalisation et les deux Meilleurs Acteur et Actrice dans un Second Rôle. Le remake saura-t-il égaler son prédécesseur ? Et bien… non.

La mouture 2021 partait déjà avec un handicap en ceci qu’elle ne pourrait pas avoir autant de nominations – les changements de règles la rendant inéligible à la Meilleure Bande Originale (car la musique n’est pas originale) que son prédécesseur avait pourtant obtenu ; et David Alvarez n’a pas le charme insolent d’un George Chakiris et il était couru d’avance qu’il n’obtiendrait pas de nomination au Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour son incarnation de Bernardo. On aurait pu espérer pour compenser une Meilleure Actrice suite à la victoire de Rachel Zegler aux Golden Globes, et un Meilleurs Maquillages et Coiffures, mais les nominations n’ont finalement pas suivi ; bref, West Side Story se retrouve avec seulement 7 nominations, ayant perdu en plus le Meilleur Montage et le Meilleur Scénario Adapté, rendant impossible l’égalisation ou le surpassement du précédent record.

La réalité est telle que la nouvelle comédie musicale repartira les mains vides (ou presque), pour une raison très simple : la concurrence. En 1961, West Side Story était un mastodonte, surclassant de loin toute concurrence dans l’ensemble des catégories, assurant son chemin spectaculaire vers un Oscar du Meilleur Film amplement mérité. C’était une révolution, un film d’une urgence, d’un impact fort et durable. En 2021, ce n’est plus qu’une œuvre parmi tant d’autres, et rien n’est aussi joué d’avance – ne serait-ce qu’à cause de Dune dans les catégories techniques et visuelles. Je persiste à dire que c’est un meilleur film, mais pas un film plus important, et c’est ça qui fait toute la différence. Spielberg signe un chef-d’œuvre, indubitablement, mais qu’est-il dans notre époque sinon un merveilleux écrin de nostalgie ?

Au final, un seul Oscar paraît envisageable, celui de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle. Car le joyau de la couronne de West Side Story est bien sûr Anita, incarnée par la volcanique Ariana DeBose. Dans ses danses virevoltantes, les franges rouges émergent de ses robes or ou ébène, comme la lave de la roche. L’actrice offre au film toute son énergie, sa chaleur, sa lumière, son aura explosive. Surtout, elle est celle qui fait directement dialoguer le film avec son héritage, grâce à sa confrontation méta avec Valentina, l’ancienne qui veille au grain sur les jeunes du West Side… Car Valentina n’est nulle autre que la légendaire Rita Moreno, celle-là même qui incarnait Anita il y a 60 ans. Quand les deux personnages se rencontrent, c’est le passé et le présent qui communiquent, les leçons d’une Anita à une autre, jugement et hommage d’un film à son modèle.

Entendra-t-on ces mots aux Oscars 2022 ?

LE MOT DE LA FIN

Si le West Side Story de 2021 peut difficilement prétendre au titre culte de son illustre prédécesseur, cela n’empêche pas Steven Spielberg de livrer un spectacle de tous les instants, éclatant de couleurs, brûlant d’une énergie folle et filmé avec maestria. La légende resplendit plus que jamais sous les pas de danse endiablés des nouveaux visages de Maria, Tony, Bernardo, Riff et Anita. Quel film, mes aïeux, quel film !

Note : 8,5 / 10

« Tonight, tonight, won’t be just any night! »

Tony
#west side story depuis How marvelous while it lasted;
Olé !

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à 20th Century Studios, et c’est très bien comme ça.

2 commentaires sur “West Side Story – Chaque chanson un chef-d’œuvre

Ajouter un commentaire

  1. Wow, quelle critique! J’ai failli me mettre à danser, emporté par ces mots entraînants, qui défendent vigoureusement les couleurs de ce Spielberg.
    Beaucoup se sont demandés pourquoi un nouveau « West Side Story », je crois que tu leur offres la plus énergique des réponses.
    Ayant trop de respect pour l’œuvre magistrale de Wise (un film important à l’époque car il proposait une autre voie, plus sociale, dans la comédie musicale), je n’oserai placer le Spielberg plus haut. Il sait néanmoins s’affranchir de son aîné en s’appuyant sur l’héritage (les ruines dont tu parles, la présence de Rita Moreno) pour s’élever jusqu’à notre époque (le portrait d’une Amérique divisée, toujours plus de comlunautarisle, la peur du déclassement de certains).
    Je crois bien pourtant que tu as raison aussi quant aux maigres espoirs de rafler des statuettes aux Oscar, son échec en salle ne plaidant pas en sa faveur et d’autres semblent autrement mieux placés.

    Aimé par 2 personnes

    1. Le contexte mondial a aussi certainement joué en sa défaveur, l’époque rend difficile l’imposition d’un film – aussi formidable soit-il – parmi tous les autres. C’est d’ailleurs valable pour l’ensemble des nommés au Meilleur Film cette année… Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que si West Side Story nouvelle version était sorti comme prévu fin 2020, il aurait fait une belle carrière aux précédents Oscars qui étaient moins compétitifs. Ma foi, dans un autre monde peut-être !

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :