Tenet – La mécanique du temps

SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS.

Christopher Nolan étant l’un des cinéastes majeurs des dernières décennies, et l’un de mes favoris – le seul à figurer à cinq reprises dans mon top 100 – je m’étonne moi-même de n’avoir encore critiqué aucune de ses œuvres. Qu’à cela ne tienne ; première grosse sortie d’un été privé de blockbusters, coronavirus oblige, Nolan retourne dans les salles obscures avec Tenet, un film d’action et d’espionnage subversif longuement attendu, prêt à nous retourner l’esprit à chaque instant. Un terme obscur qui se présente comme la clé de bien des mystères…

TENET

  • Réalisateur : Christopher Nolan
  • Acteurs principaux : John David Washington, Robert Pattinson, Kenneth Branagh
  • Date de sortie : 26 août 2020 (France)
  • Pays : États-Unis
  • Budget : 205 millions $
  • Box-office : (En cours)
  • Durée : 2h31

IN MEDIAS RES

Ukraine. Opéra National de Kiev. Alors que sur scène, les instruments de l’orchestre s’accordent dans une cacophonie maîtrisée mais subtilement menaçante, dans l’ombre se prépare une opération militaire dont les rouages ne nous sont pas révélés. Avant même toute forme d’introduction et tandis que le concert débute, un groupe de terroristes lourdement armés assiège l’amphithéâtre et les notes mélodieuses laissent place à des détonations. En un instant qui semble ne durer que quelques secondes, les forces d’intervention prennent les lieux, et lancent un contre-assaut ; pendant que notre Protagoniste anonyme (John David Washington) semble mener une mission indépendante en quête d’un artéfact mystérieux dans les loges de l’opéra. C’est alors qu’il manque d’être abattu par une balle inversée, première clé d’une boîte de Pandore qui vient tout juste de s’ouvrir…

Tenet débarque dans les salles de cinéma comme un train en marche dans lequel Nolan nous amène à sauter sans autre forme de procès. Sans ne serait-ce qu’une présentation du personnage principal et des enjeux de la scène, le film s’ouvre sur cet attentat magistralement orchestré (à tous les niveaux, autant devant la caméra que derrière). Ce prologue in medias res nous happe immédiatement et nous extirpe de notre monde actuel gagné par la torpeur de la pandémie. Autrement dit, le film arrive comme une œuvre salutaire pour nous faire oublier durant deux heures et demi notre quotidien morose.

James Bond-like nourri par les souvenirs et les fantasmes d’un Nolan en grande forme – en attendant la sortie du prochain vrai 007, Mourir Peut Attendre -, le film se construit sur les archétypes du genre de l’espionnage et emmène le protagoniste à travers le monde pour stopper un ennemi implacable ; un Kenneth Branagh impérial, qui exsude d’une brutalité intrinsèque, espèce de roc inamovible qui écrase toutes les scènes par sa seule présence. Son personnage est sans doute le plus réussi, au milieu de performances non moins qualitatives mais bien plus en retenue ; entre un John David Washington tout en nervosité sous-jacente et en expressions subtiles, loin de l’exubérance de BlacKkKlansman, un Robert Pattinson imperturbable et une Elisabeth Debicki au charme élégant mais aux épines bien aiguisées.

#tenet from it takes an ocean not to break
« Je vous attendais, M. Bond. »

COURSE CONTRE LA MONTRE

Au centre de Tenet, un concept, ou devrais-je dire précepte (« tenet » en anglais) : celui de temps inversé. Nolan atteint ici le paroxysme de son obsession pour la quatrième dimension, après, on s’en souvient, le dernier acte d’Interstellar ou la triple chronologie de Dunkerque. Tout le scénario se construit autour de cette pierre angulaire – parfois, il est vrai, au détriment du développement de personnages ou d’approfondissements philosophiques. En ce sens, le film n’est pas l’apogée de son réalisateur, certes, mais s’affirme comme le vaisseau d’un concept complexe et intriguant qui donne à réfléchir autant qu’il impressionne.

Presque paradoxalement, en dépit de cette base intimement liée à la science-fiction, Tenet fait preuve d’un rattachement quasiment obtus à la réalité. Une volonté affirmée dès le tournage avec le refus catégorique d’utilisation d’écrans verts et par là le rejet de CGI ; les scènes d’action ne sont peut-être pas aussi sensationnelles que celles d’un Endgame ou d’un Ad Astra dopées numériquement, mais le choc est bien réel. Dans le point culminant de la bande-annonce et l’une des meilleures scènes du métrage, c’est un vrai avion qui vient se crasher dans un vrai hangar, et l’impact n’en est que plus authentique.

Ce que le film propose, dans le fond, est un rush d’adrénaline pure, rendu d’autant plus performant par un réalisme prégnant. Tenet s’affirme comme un blockbuster littéralement massif, fondé sur des sets pieces grandioses toujours dans la démesure physique : du vaste opéra à une caverne béante, en passant par des éoliennes gigantesques et des hangars immenses, sans compter une course poursuite sur une autoroute estonienne. Et le Boeing 747, évidemment.

Tumblr: Image
Oupsi.

LE PRESTIGE

Des concepts originaux et des scènes spectaculaires sont le minimum auquel on peut s’attendre de la part du réalisateur, mais aucun film de Nolan ne serait complet sans le prestige.

« Chaque tour de magie comporte trois parties ou actes. La première s’appelle la promesse. Le magicien vous présente quelque chose d’ordinaire […]. Le deuxième acte s’appelle le tour. Le magicien utilise cette chose ordinaire pour lui faire accomplir quelque chose d’extraordinaire. […] Mais vous ne pouvez vous résoudre à applaudir parce que faire disparaître quelque chose est insuffisant. Encore faut-il le faire revenir. C’est pourquoi, pour chaque tour de magie, il existe un troisième acte, le plus difficile. Celui que l’on nomme : le prestige. »
– John Cutter, Le Prestige, 2006

Dans la plus pure tradition nolanienne, Tenet présente son lot de twists et de mindfucks qui pavent le chemin tout au long du métrage, allant de révélations en révélations pour conclure avec le désormais classique bouquet final qui vient tout remettre en question et abasourdir le spectateur. Pourtant, il me semble que le véritable prestige du film réside en une vision plus globale, intimement liée au carré Sator.

Le carré Sator, c’est un double palindrome datant de l’Antiquité et constitué des mots SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS. Disposés les uns au dessus des autres, ils forment un carré de 5 par 5 qui peut être lu dans tous les sens, de haut en bas ou de gauche à droite. Chacun de ces mots apparaît dans le film – bien que je ne dévoilerai pas ici de quelle façon-, et « TENET », qui lui donne son titre, constitue à la fois le cœur du carré et est lui-même un palindrome qui peut être lu dans les deux sens.

Le véritable prestige de Tenet, donc, c’est que le film lui-même se construit comme un palindrome. Dire que l’on peut littéralement le regarder à l’envers serait une exagération, admettons (encore que, c’est sans doute vrai pour certaines scènes), mais dans les faits, visionner le film revient en réalité à le voir deux fois, même sans que l’on s’en rende compte, à travers de très précises marques temporelles établies de façon symétrique. Les débuts et les fins se confondent et s’inversent, donnant naissance à une œuvre aux accents de paradoxe qui devient à la fois l’apogée des concepts nolaniens, et leur genèse.

Marcher à reculons prend tout son sens.

LE MOT DE LA FIN

Tenet est un rush d’adrénaline intense et nerveux qui se construit comme un palindrome, bâti autour de set pieces démesurées et d’un concept fascinant. Bien que ce ne soit pas son meilleur film, c’est la consécration de la passion temporelle de Christopher Nolan, et un visionnage plus que gratifiant pour quiconque y paye bien attention.

Note : 7,75 / 10

« NEIL – Time isn’t the problem. Getting out alive is the problem. »

Et on n’oublie pas son masque en sortant, Billy !

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Warners Bros., et c’est très bien comme ça

7 commentaires sur “Tenet – La mécanique du temps

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    1. J’en suis ravi ! Et puis surtout, il faut profiter qu’il soit encore au cinéma, c’est le genre de films qui mérite un très grand écran pour en prendre plein la vue – une caractéristique habituelle de Nolan, d’ailleurs 😀

      J’aime

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