Café Gourmand – Trois films d’avant-garde

The Grand Bizarre, Film Title Poem et Two Years at Sea.

Le Café Gourmand, c’est une nouvelle rubrique qui réunit trois critiques au lieu d’une seule, pour une triple dose de cinéma ! Au lieu d’une longue critique comme j’en écris quasiment chaque semaine, ce sont trois plus courtes, car je n’avais peut-être pas beaucoup à en dire mais je tenais tout de même à en parler. Les trois critiques sont indépendantes, et peuvent donc être lues séparément ; n’étant liées que par un fil rouge thématique entre les trois films.

Aujourd’hui on se penche sur trois films d’avant-garde, pour jeter un œil à un cinéma un peu original et différent. The Grand Bizarre et Film Title Poem suivent une même approche expérimentale à base de montage éclectique mais offrent des réflexions visuelles sur des thèmes tout à fait distincts, et Two Years at Sea propose un portrait documentaire saisissant, sans doute bien plus facilement abordable que les deux autres mais avec une petite pointe inhabituelle. Bonne lecture !

Merci à mon ami Corentin pour avoir trouvé le titre de cette rubrique, tu gères !


THE GRAND BIZARRE – Épilepsie-chédélique – 5,5 / 10

The Grand Bizarre, Jodie Mack, 2016

Bizarre, vous avez dit bizarre ?

Un jour, Jodie Mack s’est dit « Tiens, et si je faisais la liste exhaustive de toutes les façons de filmer un morceau de tissu ? ». Et puis elle l’a fait. The Grand Bizarre, qui partait déjà bien avec un jeu de mot dérivé du grand bazar, exploite son concept à fond sous toutes les coutures (Ha !) ; Mack filme ou photographie en stop-motion des dizaines, centaines, peut-être même milliers de tissus aux motifs uniques, aux mille et une couleurs, sous toutes leurs formes et sous tous les angles. L’exercice est intriguant, parfois poétique, parfois très peu palpitant, parfois agaçant, parfois magnifique.

Au bout de 10 minutes, on trouve déjà le temps long. On aura vu des tissus posés sur un mur, des tissus accrochés à un fil, des tissus de loin, des tissus de près. Mais bon, plusieurs des images nous ont tout de même marqués, ils étaient bien jolis ces étourneaux, et ces vagues dont l’écume éclaboussait les tapis ! Et puis le film n’est pas si long que ça, autant continuer l’expérience.

Au bout de 30 minutes, alors que l’on s’assoupissait devant notre écran, nous sommes soudain réveillés par une sonnerie familière. Notre mamie nous appelle-t-elle sur Skype pour briser la solitude du confinement ? Que nenni ; c’est la musique du film qui s’amuse à réarranger la sonnerie d’appel de Skype dans une scène plutôt amusante. On enchaîne sur des plans de livres curieux et de cartes du monde dans une grande bibliothèque – notre intérêt est renouvelé, le film nous attire à nouveau.

Au bout de 45 minutes, la moitié des spectateurs est partie en crise d’épilepsie, achevée par les diaporamas psychédéliques beaucoup trop rapides et beaucoup trop colorés de The Grand Bizarre. Les survivants regardent l’ambulance, affublée de son point de croix rouge, emporter leurs camarades dans un linceul bien pâle face aux broderies donc Mack nous inonde. Une fois à l’hôpital, le médecin leur demandera ce qu’ils regardaient, pour les avoir mis dans un état pareil. Ils répondront « Du porno ». C’est plus facile à expliquer.

Au bout d’une heure, notre transe prend fin, alors que le générique est lancé par un éternuement tonitruant (Mack avait, sans doute, attrapé le coronavirus avant l’heure). Alors on reste là, on se souvient des quelques images que l’on avait trouvé belles, on se dit que, au moins, la réalisatrice est allée jusqu’au bout de son concept et a suivi sa ligne éditoriale à fond sans s’en détourner. Le geste artistique est admirable. Et puis on se demande pourquoi on vient de passer une heure à regarder ça.

Oui vraiment, pourquoi ?


FILM TITLE POEM – Art, peut-être, mais 7ème ? – 3,5 / 10

Film Title Poem, Jennifer West, 2018

Apprends l’alphabet avec Jennifer West.

Film Title Poem c’est avant tout un concept : s’égarer sur les sentiers d’un parcours de cinéphilie balisé par les écrans-titres de centaines de métrages visionnés par son auteur. Le film s’inscrit alors dans la lignée de The Grand Bizarre, arborant les apparences d’un vaste exercice de style sous forme de montage d’images toujours semblables ; à la différence près qu’aux tissus multicolores se substituent ici des images fixes de titres cinématographiques, classés laborieusement par ordre alphabétique.

À cela, Jennifer West se propose de rajouter un sous-texte réflexif sur ce qu’est le cinéma, réinvoquant par exemple la matérialité de la pellicule en griffonnant dessus des symboles et gribouillages abstraits. Par le jeu du montage, elle crée aussi des ponts arbitraires entre différentes œuvres, extrayant tel ou tel mot de leurs titres pour créer une nouvelle combinaison – Le Magicien d’Oz et Le Seigneur des Anneaux enfantant ainsi par exemple « The Wizard of the Rings ». Enfin, le choix des œuvres représentées a également été pensé pour offrir une diversité de genres, de pays, de réalisateurs, … pour mieux mettre en évidence la richesse du 7ème Art. En tous cas sur le papier.

Il faut bien avouer que la chose amuse un temps. L’association des titres et des motifs dessinés dessus est originale et divertissante, les combinaisons de mots créent parfois des titres invraisemblables, le tout a un côté ludique. Surtout, on se plaît à chercher dans le tas les films que l’on a vus ou que l’on connaît, pointant l’écran du doigt à chaque occurrence comme un Leonardo Di Caprio low-cost – avis aux amateurs, ça ferait sûrement un bon jeu à boire.

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« Hé, Once Upon a Time in Hollywood, je l’ai vu ! »

Dans les faits, on finit très vite par se faire chier. Film Title Poem est marrant cinq minutes, puis l’amusement mène à l’ennui, l’ennui mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance. Là où le film de Jodie Mack avait le mérite de se renouveler et d’essayer de nouvelles variantes de son concept régulièrement, celui de West est d’une platitude maladive et répète constamment les exacts mêmes effets. Si tu tiens jusqu’à la lettre B sans déjà t’ennuyer, je dis chapeau. Parce que le film dure 1h08, quand même, et j’avais très envie de me pendre pendant l’interminable lettre T qui a le malheur de durer quasiment un quart d’heure, la faute à tous ces titres en « The » que je maudis désormais.

C’est bien simple, Film Title Poem n’atteint son potentiel qu’en tant qu’installation artistique : si je l’avais croisé dans un musée d’art moderne, je me serais avec plaisir arrêté quelques minutes devant le film, puis serais passé à autre chose après que la magie a cessé d’opérer, et je m’en serais alors rappelé comme une œuvre d’art ma foi fort sympathique. Mais en tant que film à part entière, c’est un échec cuisant. Regarder la chose en entier, en une une seule séance n’apporte rien, et produit l’effet inverse de celui escompté, passant du visionnage ludique à une torture insupportable. De toutes façons, la réalisatrice le dit elle-même…

« La projection au cinéma produit quelque chose de complétement différent, qui me met mal à l’aise dans mon fauteuil – l’expérience d’être forcée de regarder, en ordre alphabétique, la totalité du film, incluant des moments de silence introspectif. »

Au final, le film est un exercice intéressant, oui, mais seulement à petites doses. Il en restera tout de même l’article écrit par Jennifer West, pour expliquer sa vision et la fabrication de Film Title Poem. La lecture est passionnante ; la théorie offrant en définitive à un spectateur perplexe tout ce que la pratique n’aura pas su lui transmettre.« Jennifer West Introduces Her Film « Film Title Poem » » (en anglais)


TWO YEARS AT SEA – Portrait essentiel – 8 / 10

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Two Years at Sea, Ben Rivers, 2011

« Deux Années en Mer », un film sur la vie dans la forêt.

En apparence, Two Years at Sea se présente comme un portrait documentaire classique, porté sur la figure d’un ermite moderne habitant au fin fond d’une forêt dans une bicoque encombrée qui pourrait rappeler la péniche non moins chargée de Sterling Hayden dans Pharos of Chaos. Les deux œuvres sont les portraits d’hommes solitaires, isolés du monde de manière plus ou moins volontaire, assaillis par le poids des années et les rides de la vie, et liés à l’océan de façon plus ou moins directe – par son passif de marin pour Hayden, par le titre du film pour l’ermite.

La raison pour laquelle, cependant, je ne donne pas ici le nom de ce dernier est la même qui fait du film une entreprise avant-gardiste ; car nous ne l’apprenons que dans les toutes dernières minutes du long-métrage, au sein du générique de fin. Et pour cause, pas une parole n’est prononcée pendant deux heures, ni par le protagoniste, ni par le réalisateur derrière la caméra.

À travers cette volontaire rétention d’informations, Ben Rivers revient aux racines picturales du portrait ; Two Years at Sea est presque une longue peinture en mouvement, où rien ne nous est donné à contempler que l’image pour elle-même. Ceci n’est d’ailleurs jamais plus vrai qu’au cours de deux longs plans-séquence de presque 7 ou 8 minutes qui ponctuent le milieu et la toute fin du film, respectivement lorsque l’ermite part naviguer sur un lac (image ci-dessus) et quand il observe l’extinction d’un feu de camp dans l’obscurité nocturne.

Si ce n’était pour l’atmosphère sonore de cette nature sauvage et quelques grommellements indiscernables, le documentaire serait un film muet, au silence subtilement complimenté par un noir et blanc sobre et granuleux, rappelant Two Years at Sea aux racines ancestrales du genre de l’ethnofiction. Ce n’est pas tant la réalité elle-même qu’une mise en scène de celle-ci pour l’œil de la caméra par celui qui la vit quotidiennement, inscrivant Rivers dans une longue lignée documentariste presque centennaire, étayée par de grands noms comme Robert Flaherty (Nanouk l’Esquimau (1922), L’Homme d’Aran (1934)) ou Jean Epstein (Finis Terrae (1929), Mor’vran (1931)).

Il réveille dans son long-métrage cette même fascination pour le lien entre l’Homme et la Nature, imprégnant la forêt tutélaire d’embruns maritimes par le seul biais d’un titre énigmatique, et crée ainsi une aura de mystère inexpugnable autour de cet homme dont on voit tout mais dont on ne saura rien.


— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

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