Leçons de Ténèbres – De la magnificence des flammes de l’Enfer

Infernale bacchanale.

Une nuée noire et malfaisante s’avance et obscurcit le ciel. Ni l’azur céleste ni le soleil éclatant ne peuvent pénétrer l’épais manteau d’ombre qui s’étend désormais sur le monde. Sous la chape de noirceur, plus aucune lumière ne subsiste que celle des colonnes de flammes tout droit jaillies des tréfonds du désert, semblables à un millier de volcans artificiels en éruption… Nombreux sont les lieux ayant prétendu au titre d’Enfer sur Terre, mais bien peu ont ne serait-ce qu’égalé les champs de pétrole koweïtiens à la fin de la guerre du Golfe. L’occasion pour le maître Werner Herzog de nous enseigner ses Leçons des Ténèbres.

LEÇONS DE TÉNÈBRES

  • Réalisateur : Werner Herzog
  • Date de sortie : 21 février 1992
  • Pays : Allemagne
  • Durée : 50 minutes

UN MONDE EN GUERRE

Durant l’été 1990, les forces militaires de l’Irak envahirent le Koweït, petit pays à l’angle de la péninsule arabique et du continent asiatique, en représailles de différends économiques et territoriaux quant à la régulation de la production de pétrole. C’est le début de la Guerre du Golfe. En guise de réponse à cette annexion forcée, la communauté internationale, menée par les États-Unis, envoie des troupes sur place pour repousser l’envahisseur irakien. La tristement célèbre opération Tempête du Désert, combinant une campagne de bombardements massifs et une offensive terrestre implacable, apporte la victoire finale à la Coalition au mois de février 1991. Les six mois de conflits prennent fin.

Cependant, en battant en retraite, les forces irakiennes décident de pratiquer la politique de la terre brûlée. Durant sa campagne de retraite, l’armée vaincue s’applique méthodiquement à incendier plus de 700 puits de pétrole koweïtiens, pour ne laisser dans son sillage que le chaos et la destruction. Les images cataclysmiques des incendies firent le tour du monde par le biais des chaînes d’informations, CNN en tête, avec d’autant plus d’impact que la Guerre du Golfe fut le premier conflit armé vastement médiatisé.

Il n’en fallut pas plus pour inspirer les cinéastes, abasourdis par l’extraordinarité de ces visions de fin du monde. On comptera parmi leurs rangs Ron Fricke, qui en inclut quelques plans dans son sublime Baraka, David Douglas et ses Feux du Koweït qui finirent nommés à l’Oscar du Meilleur Documentaire, ou encore des années plus tard Sam Mendes et son Jarhead. Mais celui qui nous intéresse aujourd’hui est le réalisateur allemand Werner Herzog.

Connu pour son goût pour les paysages hostiles et mystérieux, auteur de films questionnant la nature humaine profonde et le lien de l’humanité avec le monde qu’elle habite, Herzog était le candidat idéal pour extraire le sens de ces images dantesques et leur donner toute la puissance permise par le 7ème Art. Dès le départ, il envisage d’aller encore plus loin que là où les caméras des journalistes osèrent s’aventurer, au plus près des flammes infernales. Seulement, apprenant que les incendies pourraient être éteints au bout d’à peine quelques semaines – ce qui ne fut finalement pas le cas, le dernier fut éteint 9 mois après son embrasement, mais il ne pouvait pas le savoir à l’avance – le réalisateur fut pris par le temps.

La providence mit alors sur son chemin une équipe de tournage britannique, menée par le directeur photo Paul Berriff ; ils avaient les autorisations de tournage, mais pas d’idée de film, Herzog avait l’idée de film, mais pas d’autorisations de tournage. Les grands esprits se rencontrent, dit-on, et c’est ainsi que sont nées les Leçons de Ténèbres, effarant documentaire poétique sur l’un des plus extraordinaires spectacles dont la surface de notre planète a jamais été témoin.

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Les restes d’une guerre.

POÉSIE NOIRE

« L’effondrement des mondes étoilés se fera, comme la Création, dans une grandiose beauté. »
– Blaise Pascal (apocryphe, en réalité Herzog)

Cependant, ne t’y trompe pas Billy, Leçons de Ténèbres n’est pas un film sur la guerre. Les images ne s’attardent sur le conflit lui-même que durant quelques terribles minutes d’un bombardement nocturne en infrarouge, puis laissent la place à près de trois quarts d’heure de pure majesté incendiaire.

L’œuvre se décompose en treize chapitres introduits chacun par un titre évocateur, de « Une Capitale » à « Je suis si fatigué de soupirer, Seigneur, que la nuit tombe », en passant par le « Parc National de Satan » ou encore « Et une Fumée s’éleva comme la Fumée d’un Four ». La poésie méditative de ces intitulés s’enracine à travers une narration discrète et stylisée, qui vient souligner lors de quelques moments clés l’aspect extra-terrestre du spectacle de son et lumière qui se dévoile à nos yeux ébahis. Herzog s’applique méthodiquement à décontextualiser, voire à refuser totalement toute contextualisation, les images qu’il nous présente, transformant presque son documentaire en un incipit de science-fiction.

Les tableaux qu’il nous est donné d’admirer semblent, en effet, tout droit issus d’un autre monde. Le maelström apocalyptique formé par les panaches de fumée et les montagnes de cendre envahit et étouffe la pellicule, obscurcissant parfois l’atmosphère tout entière. Les flammes presque volcaniques jaillissent en geysers qui semblent s’étendre jusqu’au ciel, devant lesquels s’agitent des hommes en comparaison minuscules, affublés de tenues ignifugées leur donnant des airs de cosmonautes d’outre-espace. Une fresque épique de paysages ardents que n’aurait pas reniés Tolkien.

Leçons de Ténèbres nous renvoie à nos instincts primaires et fait plein usage du pouvoir de fascination du feu, essence élémentaire aussi splendide que mortelle, aussi majestueuse que dévastatrice. Un documentaire poétique comme une effroyable hypnose, attirant nos yeux vers cette sublime lumière incandescente pour mieux nous attirer au fin fond des gouffres noirs de l’Enfer. Gare à ne pas trop t’approcher, tu pourrais bien t’y brûler…

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Un ciel couleur braise.

LA TERREUR EST HUMAINE

Leçons de Ténèbres émule autant de fascination qu’il réveille en nous des peurs ancestrales. Le spectacle de ce monde en flammes est d’une implacable beauté, oui, mais possède aussi un inhérent aspect terrifiant, une impression de cataclysme imminent comme si la poésie du film était par intermittence interrompue par le glas lugubre de l’Horloge de la Fin du Monde sonnant sa dernière heure. La même horreur nous prend à la gorge que celle qui glaça sans doute nos ancêtres préhistoriques, nous faisant souhaiter que peut-être, ils ne découvrirent jamais le feu.

À travers le ballet inlassable de machines gigantesques, pareilles à de monstrueux « dinosaures » (dixit Herzog) aux mâchoires de métal, et de pompiers dépassés luttant en vain contre les incendies avec des lances à eau qui paraissent dérisoires, le spectateur est constamment invité à se rappeler du fait que c’est bien la folie des hommes qui est à l’origine de l’embrasement de cette catastrophe. La condamnation n’est jamais explicite, mais jamais aussi poignante que par le biais du témoignage de mères endeuillées et de veuves meurtries au milieu de l’attirail machiavélique rescapé d’une ancienne salle de torture.

Voici l’Apocalypse, un aperçu de l’extinction de l’humanité dans un glorieux feu d’artifice, comme un dantesque bouquet final pour mieux partir en apothéose – a blaze of glory. Les Hommes ont invoqué l’Enfer sur Terre, et déchaîné la colère des démons dans un chaos de feu et de ténèbres. Des braises encore brûlantes ne jaillit qu’un ultime espoir, celui convoyé par le film lui-même, témoin irréfutable qu’il reste encore de la beauté dans ce monde, et avertissement presque biblique pour les générations futures.

« J’ai fait d’autres films avec une note apocalyptique, Leçons de Ténèbres notamment, et Fata Morgana. Cependant, je ne crois pas que la fin soit imminente, mais une chose est certaine : nous ne sommes que des hôtes de passage sur notre planète. On a demandé un jour à Martin Luther, le réformateur : « Que feriez-vous si le monde arrivait à sa fin demain ? » et il a répondu : « Je planterais un pommier. » Moi, je tournerais un nouveau film. »
– Werner Herzog, interview avec Roger Ebert, 7 juillet 2008

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Le feu qui ne s’éteint jamais.

LE MOT DE LA FIN

Dans Leçons de Ténèbres, Werner Herzog se fait prophète apocalyptique et révèle à l’humanité la vision de sa propre déchéance, dans le feu et la cendre. Survolant une mer de pétrole sous des cieux noirs de suie, il dépeint un magnifique et poétique cauchemar dans une nuit qui semble ne jamais pouvoir tomber, éternellement embrasée par le chaos des Hommes.

Note : 8 / 10

« HERZOG – La vie sans feu leur est-elle devenue insupportable ? »

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Et tout part en fumée…

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à la Werner Herzog Filmproduktion, et c’est très bien comme ça

2 commentaires sur “Leçons de Ténèbres – De la magnificence des flammes de l’Enfer

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