Hoop Dreams – Ceci n’est pas un film sur le basketball

Voilà vraiment ce qu’est un documentaire.

Si le cinéma était un astre orbitant autour de la planète des arts, le genre documentaire serait sa face cachée. Souvent délaissés par un grand public induit en erreur de jugement par les reportages sur-calibrés et souvent de piètre qualité proposés par la télévision publique, les films suivant cette esthétique de la réalité savent pourtant se révéler d’une richesse foisonnante, s’épanouissant dans autant de sous-genres que la fiction, pour offrir à qui veut bien les découvrir des chefs-d’œuvre originaux comme autant de trésors enfouis. Un de ceux-ci est Hoop Dreams, maintes fois cité parmi les meilleurs documentaires de tous les temps ; mais au delà de ces considérations qualitatives dont le spectateur restera seul juge, l’œuvre de Steve James est surtout un film important, et percevoir ce qui fait sa valeur revient à toucher du doigt ce qui fait l’essence-même du genre. Néophyte du documentaire, j’en donne ma parole, ce film est pour toi !

HOOP DREAMS

  • Réalisateur : Steve James
  • Acteurs principaux : William Gates, Arthur Agee Jr.
  • Date de sortie : 14 octobre 1994
  • Pays : États-Unis
  • Budget : 700 000 $
  • Box-office : 11,8 millions $
  • Durée : 2h50

TALES FROM THE HOOP

L’aventure Hoop Dreams commence au milieu des années 1980 sur un terrain de basketball public de la banlieue désœuvrée de Chicago, aux États-Unis. Un lieu de rencontre pour les jeunes Afro-Américains du quartier, réunis autour d’un sport comme moyen d’évasion de leur quotidien miné par la misère, la délinquance ou la drogue. La petite équipe de tournage menée par le réalisateur Steve James avait été commissionnée par la chaîne PBS pour filmer un reportage de 30 minutes sur ce terrain de jeux et ses jeunes joueurs, sur une durée de trois semaines.

Au fil des rencontres et de la découverte de la vie dans le quartier, les semaines se sont changées en mois, puis les mois en années, jusqu’à ce que finalement, sans y prendre garde, les cinéastes dévouent huit années de leurs vies pour ce projet, transformant le simple reportage de 30 minutes en un film documentaire de près de 3 heures, issues du nombre faramineux de plus de 250 heures de rushes.

Au premier abord, Hoop Dreams est l’histoire de deux jeunes du quartier, William Gates et Arthur Agee Jr., repérés par un chasseur de têtes pour rejoindre un lycée de la périphérie de Chicago grâce à leur talent au basket. Le film les suit à travers leurs années lycée, leurs réussites, leurs échecs, leur passage à l’âge adulte et la poursuite de leur rêve commun d’un jour rejoindre la NBA et devenir des joueurs professionnels.

Cependant, ne fuis pas trop vite, car Hoop Dreams n’est pas un documentaire sur le basketball. De la même façon qu’un ballon d’apparence rond révèle une texture détaillée et complexe lorsque l’on s’en rapproche, le film est tellement, tellement plus qu’il n’y paraît de prime abord. À travers le regard de ses deux protagonistes, leurs familles, leurs amis et leurs coachs, le documentaire devient une histoire d’espoirs et de désillusions, le portrait de gens à la poursuite de leur rêve et les sacrifices que cela implique, comme un La La Land du basket, les chansons en moins ; tout en proposant en filigrane un commentaire social sur l’Amérique tout entière, le système éducatif, la vie dans les quartiers pauvres, et ce que signifie réellement être Noir aux États-Unis.

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Beaucoup de questions, peu de réponses.

CHEF-D’ŒUVRE DOCUMENTAIRE

Voilà, je crois, ce qui fait l’étoffe des plus grands documentaires. Réussir à transcender leur sujet pour dévoiler bien plus que ce qu’il n’y paraissait au premier abord, tout comme Pharos of Chaos n’est pas qu’une biographie d’un vieil acteur oublié ou Les Clowns n’est pas qu’un film sur le cirque. La vraie valeur des documentaires se manifeste dans leurs détails, dans leurs personnages secondaires, dans toutes ces digressions intrinsèques à la vie réelle que ne saurait aucunement retranscrire la fiction.

Arthur, William et leurs proches entament le film à nos yeux comme des personnages de cinéma, pour peu à peu devenir, au fur et à mesure que la pellicule se déroule sur notre écran, des personnes à part entière, des gens bien réels nous emmenant à leurs côtés le long du chemin de leur véritable vie. Nous, humbles spectateurs, devenons alors des invités dans leurs maisons, des camarades de classe dans leur lycée, des coéquipiers sur le terrain de basket.

Je tiens d’ailleurs à mettre en avant Sheila Agee, la mère d’Arthur, qui à mon sens est le plus formidable sujet du documentaire. Elle est un véritable modèle de ténacité, d’abnégation, de courage et de volonté ; élevant avec une attention remarquable ses enfants et les soutenant dans la quête de leur idéal, tout en affrontant une vie conjugale chaotique et en se battant pour obtenir un diplôme d’infirmière, et tout cela en vivant d’allocations de moins de 300$ par mois après avoir perdu son travail à cause de problèmes de santé. Elle incarne tout ce qui fait la force du sous-texte de Hoop Dreams, et devient l’inextinguible lueur d’espérance qui resplendit à l’écran, à travers laquelle le film devient « Hope Dreams » – rêves d’espoir.

C’est bien là ce qui fait la particularité et la grandeur de Hoop Dreams. Là où la plupart des documentaires cherche à documenter des sujets extraordinaires, à fasciner par l’incongru, à attirer par l’inédit, le film de Steve James nous touche droit au cœur. Les personnages sont des gens ordinaires menant une vie ordinaire, rendus extraordinaires uniquement par l’intercession des caméras. Le documentaire nous touche droit au cœur et acquiert par là-même une certaine universalité ; plus qu’un film sur le basketball ou les quartiers Afro-Américains, c’est la dépiction de jeunes gens devenant adultes, se démenant et se battant pour confronter leur rêve à la réalité, et c’est quelque chose à laquelle on peut tous s’identifier.

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Dans l’intimité d’une chambre.

DES CŒURS BATTANT À L’UNISSON

L’éminent critique américain et fervent défenseur de Hoop Dreams dès son passage au festival de Sundance en janvier 1994, Roger Ebert, dans sa propre critique sur le film, déclarait que voir ce documentaire était comme toucher du doigt « la vie elle-même » (« Life itself » en VO, une expression qui donnerait en 2014 le titre du documentaire biographique consacré à Ebert, réalisé… par Steve James). Mais plus encore, c’est à mon sens un récit de vies entremêlées.

Le documentaire aurait pu s’attarder sur n’importe lequel des gamins du terrain de basket de Chicago. Il aurait pu s’attarder sur n’importe quels autres joueurs de l’équipe du lycée Saint-Joseph. Mais parce que ce sont William et Arthur – parce que c’était lui, parce que c’était moi, dirait Montaigne – leurs vies sont à jamais liées par Hoop Dreams. Leurs vies, et toutes celles de leurs proches ; leurs parents, leurs familles, leurs coachs, leurs idoles… Les rêves des uns deviennent ceux des autres ; quand l’un chute, l’autre se relève ; une assemblée de voix distinctes qui se réunissent devant la caméra presque tangible de James pour devenir un seul chœur, un seul cœur battant à l’unisson.

Ultimement, leurs vies se retrouvent aussi liées à la nôtre. Par le biais du documentaire, ces gens ordinaires séparés de nous par un océan et trois décennies deviennent des proches dont on suit l’épanouissement le plus intime, l’envolée vers la gloire et les durs retours à la réalité. Ce qui fait de Hoop Dreams un film important, c’est qu’il est un témoignage du pouvoir des documentaires de lier des vies entre elles à travers l’art cinématographique, plus que tout autre film que j’ai pu voir jusqu’ici.

De ce lien naissent toutes les émotions du film. Pas des émotions manufacturées, émulées par un acteur d’après un scénario préétabli, mais des émotions brutes, authentiques et sincères ; les émotions de personnes que nous apprenons à connaître et qui nous sont transmises. Hoop Dreams est un film qui fera battre ton cœur, où l’on s’enthousiasme pour chaque victoire et où l’on s’angoisse pour chaque défaite, comme des spectateurs d’un match de basket. C’est un film qui m’a fait rire, qui m’a fait rêver, qui m’a brisé le cœur. Un film qui m’a fait pleurer, aussi, en assistant à la conclusion de cette aventure épique qu’est la vie, devant ce dernier plan parallèle des mères des deux protagonistes en larmes tandis qu’elles observent leur enfant partir vers l’université, vers l’avenir.

Le documentaire nous offre la rare et précieuse dépiction d’un rêve qui bourgeonne, bat de l’aile, s’effondre et se relève inlassablement. En ceci, il est semblable aux papillons sur lesquels Arthur doit écrire une dissertation ; fragile, éphémère, mais mon Dieu est-il magnifique.

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Une amitié éternelle.

LE MOT DE LA FIN

Hoop Dreams est l’histoire de gens qui rêvèrent un jour. L’apothéose grandiose de l’éternelle volonté du documentaire de retranscrire la réalité telle qu’elle est – c’est la vie ; non, ce sont des vies, qui par l’intercession d’un film deviennent inextricablement liées à la nôtre, à jamais.

Note : 8,25 / 10

« WILLIAM – That’s why when somebody say, « when you get to the NBA, don’t forget about me », and that stuff. Well, I should’ve said to them, « if I don’t make it, don’t you forget about me. » »

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Rêver un impossible rêve.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Kartemquin films, et c’est très bien comme ça

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