Elephant Man – Une vie humaine

Et John Merrick lança un cri d’humanité qui résonne encore à travers l’Histoire.

Ça y est Billy ! Après de longs mois de confinement, les cinémas ont enfin rouvert leurs portes à la fin du mois de juin. À cette occasion, certaines salles d’Art et Essai ont programmé la version remastérisée d’un des premiers films de l’iconoclaste David Lynch ; le destin d’un homme qui, un peu comme nous tous en ces temps difficiles, est contraint de se cacher derrière un masque pour se protéger non pas d’un virus pandémique mais de la vindicte populaire face à son apparence chimérique. Allions donc le retour au cinéma avec le retour du 7ème Café ; mesdames et messieurs, ne fuyez pas trop vite, car ceci n’est pas l’histoire d’un monstre mais celle d’un Homme : voici la grandeur et la tragédie de l’Elephant Man !

ELEPHANT MAN

  • Réalisateur : David Lynch
  • Acteurs principaux : John Hurt, Anthony Hopkins
  • Date de sortie : 10 octobre 1980 (US), 8 avril 1981 (France)
  • Pays : États-Unis
  • Budget : 5 millions $
  • Box-office : 26 millions $
  • Durée : 2h04

SCIENCE ET CINÉMA

Au mois d’août 1862, dans une ruelle de Leicester, au Royaume-Uni, naquit Joseph Merrick. Celui qui arborait l’apparence d’un enfant ordinaire à la naissance fut très tôt frappé par une affliction médicale encore inconnue aujourd’hui ; parsemant sa peau de boursouflures rugueuses, développant de larges tumeurs sur son corps tout entier, hypertrophiant dans des contorsions effroyables ses membres et son crâne. Ses difformités extraordinaires lui valurent alors le surnom d’Homme-Éléphant – l’Elephant Man.

Après avoir tenté en vain de poursuivre une existence commune parmi la classe ouvrière anglaise, Merrick se retrouva à la rue, orphelin de mère et abandonné par son père. Il décida alors de s’exposer comme phénomène de foire, destin fatidique réservé à toute personne différente en ces temps là. Durant ses années foraines, il fit la rencontre du docteur Frederick Treves, du London Hospital. Si la relation entre les deux hommes fut d’abord fondée sur un intérêt médical teinté de curiosité scientifique, elle se transforma en amitié sincère après une tournée avortée en Europe pour Merrick, qui trouva alors refuge à l’hôpital où il passa d’heureuses dernières années, et où il s’éteindra, une nuit d’avril 1890, à l’âge de 27 ans.

C’est l’histoire extraordinaire et pourtant bien véridique de cet homme hors du commun que le jeune cinéaste David Lynch transpose sur pellicule ; avec dans le rôle titre un John Hurt impérial tout juste revenu sur Terre après ses mésaventures face à l’Alien, et, pour incarner Treves, l’immense Anthony Hopkins. Bien qu’Elephant Man soit un biopic fondé sur une approche réaliste, le réalisateur réimporte ici les marques de sa première œuvre surréaliste, Eraserhead (1977), et plonge Merrick dans un Londres industriel à la limite de l’étrange et de l’extravagant, baigné d’un noir et blanc contrasté aux accents horrifiques et où l’accompagnement musical se fait rare mais épiphanique. Le monde de l’Homme-Éléphant est bien un repaire du bizarre, une antre de freaks que n’aurait pas reniée Tod Browning.

Si le film se permet, comme ils le font tous, quelques libertés avec la véracité factuelle des évènements, il conserve néanmoins toujours l’essence de l’existence épatante de son protagoniste. Et pour cause, il se base de façon rigoureuse sur la biographie laissée par Treves lui-même en 1923 : The Elephant Man and Other Reminiscences. De ce fait, la plupart des erreurs factuelles que l’on peut reprocher au film est en réalité imputable au livre rédigé non seulement plusieurs décennies après les faits, mais surtout du point de vue d’un observateur biaisé puisque directement impliqué.

Notamment, l’une de ces erreurs concerne le prénom de l’Elephant Man, appelé dans les deux récits John, et non Joseph (La source de l’erreur est encore à ce jour inconnue, puisque Treves a décidé subitement au milieu de son manuscrit de changer ses Joseph en John, sans raison apparente). Une erreur factuelle, certes, mais qui offre en réalité à Lynch un passe-droit artistique, ce que Bob Ross appellerait un « heureux accident ». Car à travers ce changement de nom, le personnage du film se libère des chaînes qui le maintiennent à son alter-ego bien réel, et devient une entité à part entière, libre de ses propres actions et portées symboliques auprès de l’esprit du spectateur. Joseph Merrick fut un cas pour la science, John Merrick serait un cas pour le cinéma.

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« Je t’ai à l’œil. »

LA GRÂCE DE L’ÉLÉPHANT

Elephant Man est fondamentalement un film qui questionne le regard, le regard porté sur l’autre ; comment Merrick est observé, scruté, jugé par autrui. En ce sens, Lynch se fait en quelque sorte le miroir de Treves, accompagnant le spectateur à travers sa caméra dans la rencontre avec cet homme exceptionnel, tout comme le médecin coordonne la rencontre entre son patient et le reste du monde – ses collègues, les infirmières, ou la société artistique…

À travers le personnage de Treves, Lynch met d’abord en scène son freak et l’enrobe d’une aura de mystère durant tout le premier tiers du film, cherchant à vivifier la curiosité d’un public intrigué, dissimulant son sujet dans des manteaux de toile épaisse ou d’ombres. Merrick se retrouve exposé de l’autre côté de l’écran comme de l’autre côté d’une vitrine. Cependant, alors que le long-métrage progresse, ce regard évolue peu à peu et nous emmène sur les pas de ceux qui connurent vraiment l’Elephant Man ; il y a avant tout le mystère de l’inconnu, puis l’horreur de la première découverte – encore que, elle est sans doute largement atténuée à notre époque de par la large médiatisation que le cas de Merrick a connu, gageant ainsi que beaucoup de spectateurs connaissent déjà son apparence – suivie d’une curiosité sincère puis d’une compassion fraternelle tandis que celui que l’on croyait phénomène de foire se révèle à nos yeux comme un homme remarquable, mais néanmoins un homme véritable.

Ce n’est pas un hasard si la toute première fois que Merrick nous est réellement révélé à l’écran n’est pas à travers le regard populaire des visiteurs de foire, ni le regard scientifique de Treves, mais à travers celui de l’infirmière Nora venue lui porter son dîner. C’est un regard désintéressé, qui ne s’attend pas à un monstre spectaculaire ou un sujet d’études, mais à un patient dont elle devra prendre soin. Grâce à elle, et bien qu’elle s’effraie à sa première vision, il entame dans notre esprit son humanisation.

Celle-ci sera consacrée dans une scène arrivant un peu plus tard, lorsque soucieux de garantir son séjour à l’hôpital, Merrick se met spontanément à réciter le psaume 23 de l’Ancien Testament.

« MERRICK – L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien. »

Dans ce moment d’apothéose, l’Elephant Man baigné d’une lumière quasiment divine devient un personnage à part entière, devient un Homme avec un grand H tandis que ses paroles pieuses sont soutenues par le plus beau des morceaux de la bande originale du film. C’est la Pentecôte de Merrick, où, tel un apôtre touché par l’Esprit Saint, il s’élève et transcende les carcans qui lui ont été imposés par la société.

Cette récitation de la Bible se fait le premier moment de grâce, au sens liturgique du terme, d’Elephant Man, et canonise Merrick comme un ange à faciès de démon, à l’instar de Quasimodo dans Le Bossu de Notre-Dame. Trois grâces toucheront le personnage, comme une sainte trinité démontrant l’accomplissement de son humanité – la récitation du psaume le rend entièrement humain, la déclamation de Roméo et Juliette plus tard dans le film lui offrira d’être touché par l’amour, et la scène finale signe l’achèvement d’une véritable vie humaine. Homme-Éléphant, certes, mais Homme avant tout.

La dernière partie de cette critique est consacrée à la scène finale du film. Pour ne rien perdre du mystère, passe au Mot de la Fin !

Un homme dans l’ombre.

L’ACCOMPLISSEMENT D’UNE VIE

En définitive, Elephant Man se fait une célébration de l’humanité. « I AM A HUMAN BEING » scande un Merrick emporté par la foule, un cri brut mais si puissant de sincérité qu’il vient nous toucher droit au cœur. Oui vraiment, Merrick est un être humain, comme tu l’es, comme je le suis, comme l’ensemble de notre espèce tout entière.

Le film de Lynch n’est ni plus ni moins que le déroulement de l’accomplissement d’une vie ; d’un homme traversant l’existence pour s’éteindre dignement comme tous le méritent. Le plus extraordinaire, finalement, est l’ordinarité à laquelle Merrick est parvenue ; en dépit de toutes les peines que lui a infligé le destin, il lui est donné de conclure sa vie comme n’importe quel autre homme, il lui est donné d’avoir mené une belle vie.

Juste avant de rejoindre le sommeil éternel, Merrick pose la touche finale de sa cathédrale de fortune. Tout comme les Hommes bâtissent des églises pour se rapprocher du Ciel, lui aussi parachève par là-même son existence et prépare sa montée aux cieux. Derrière lui, il ne laisse qu’une signature, ultime paraphe au pied de sa maquette, qui vient sceller son destin. Par ce geste anodin, il accomplit sa vie ; voilà qui était John Merrick, un être au grand cœur, sensible, capable d’un regard artistique d’une grande beauté. Dans ce dernier soupir démiurge, il laisse son souvenir dans son œuvre et non dans son apparence, et son âme rejoint l’éternité.

Le plus beau testament d’humanité.

LE MOT DE LA FIN

Elephant Man est une ode à l’humanité, filmée à travers l’existence de l’un de ses plus extraordinaires représentants. Dans de magnifiques moments de grâce, David Lynch touche au cœur de nos âmes et nous dévoile finalement l’accomplissement splendide d’une véritable vie humaine.

Note : 8,25 / 10

« MERRICK – I am not an elephant! I am not an animal! I am a human being! I… am… a man! »

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John Merrick, un grand homme du cinéma.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Brooksfilms, et c’est très bien comme ça

6 commentaires sur “Elephant Man – Une vie humaine

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  1. « il lui est donné de conclure sa vie comme n’importe quel autre homme. » Je ne l’ai pas compris comme ça. Sauf erreur, dans le film, Merrick choisit le suicide à un moment heureux de sa vie. (Par contre, le vrai Merrick, lui, est décédé de manière accidentelle. ^^ Lynch avait choisi l’option suicide pour le film parce que ça permettait de finir avec une bonne dose de mélodrame)

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    1. Le vrai Merrick est décédé des suites d’une nuque brisée, mais Treves l’a retrouvé allongé dans son lit ; or, comme c’est montré dans le film, Merrick dormait assis à cause justement du fait que dormir allongé le tuerait donc l’hypothèse de son « suicide » est tout autant probable – Treves dit lui-même dans ses écrits qu’il imagine que Merrick a tenté de dormir « normalement ». En un sens, c’est en ceci qu’il a, à mes yeux, accompli sa vie ; il considère avoir atteint une existence ordinaire et peut désormais dormir sur ses deux oreilles, libre de ses peines – Un peu d’ailleurs comme les vrais éléphants, qui dorment allongés seulement lorsqu’ils se sentent en sécurité et paisibles, sinon ils dorment debout.

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  2. Très beau texte. Je ne me souvenais plus de cette dimension spirituelle du film que je vois davantage ancré dans l’univers fumant et bruyant d’une époque industrielle. L’étrangeté de cet homme fait ainsi sa noblesse, révélée aux yeux de Treves qui, à mesure du film, côtoie l’humain plutôt que l’enveloppe.

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  3. J’ai adoré lire votre article sur ce film que j’ai regardé il y a longtemps. D’ailleurs, vous m’avez donné envie de le revoir, parce que vous rappelez justement le message émouvant qu’il fait passer à l’être humain.

    Aimé par 1 personne

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