Ashes – Rêver encore

Oseras-tu tenter l’expérience ?

Une lueur incandescente transperce la nuit. La première étincelle d’un songe d’une nuit d’été dans les paysages de Thaïlande, cousu d’images et de sons comme venus d’un autre temps et pourtant si familiers. Ashes est un film expérimental, certes, pourtant si le terme peut réfréner les spectateurs les moins intrépides, ceux qui auront l’audace de tenter l’expérience auront l’occasion de découvrir quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que l’on a l’habitude de voir. Mon cher Billy, bienvenue dans les arcanes du 7ème Art !

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ASHES

Réalisateur : Apichatpong Weerasethakul

Acteur principal : Chaisiri Jiwarangsan

Date de sortie : 19 mai 2012

Pays : Thaïlande

Durée : 20 min

Ashes 3
Une forêt onirique.

UNE EXPÉRIENCE DE CINÉPHILIE

Apichatpong Weerasethakul, ou Joe, comme il aime à se faire appeler à l’international pour des raisons évidentes d’imprononçabilité, est un peu un paradoxe en lui-même ; en ceci qu’il pourrait être à la fois le cliché et le paroxysme du dernier niveau de cinéphilie. Réalisateur thaïlandais de films indépendants, expérimentaux, contemplatifs, lents, souvent les quatre à la fois, il pourrait aisément se faire parangon de ce qu’on appelle communément un film paumé. Pourtant, il est encensé à l’international, et pour peu que tu te sois déjà aventuré dans les repaires les plus obscurs de la critique cinématographique, tu auras peut-être entendu résonner les noms évocateurs de Cemetery of Splendour ou encore Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (Palme d’Or à Cannes en 2010, tout de même) – bref, ça envoie du lourd.

Parfaitement conscient de la réputation du monsieur mais pourtant intrigué par ces œuvres à l’aura incomparable, j’appréhendais ma rencontre avec ses films, par crainte de ne pas y être encore prêt – les films dramatiques chinois de quatre heures et les documentaires allemands sur un acteur alcoolique oublié sont une chose, les longs-métrages expérimentaux thaïlandais en sont une autre. C’est alors par hasard que je suis tombé sur Ashes, un court-métrage du réalisateur ; et j’ai sauté sur l’occasion de tenter l’expérience, le format court constituant une porte d’entrée vers son œuvre bien plus abordable. Après tout, ce ne sont que 20 minutes, ça ne coûte rien d’essayer, au moins je serai fixé !

Ashes est expérimental à deux égards. D’une part, c’est Joe qui a été invité par MUBI à faire l’expérience d’un nouveau modèle de caméra argentique 35 mm commercialisé par Lomography, le LomoKino, et son style tout à fait particulier. C’est donc, premièrement, une expérience technique, apprivoiser la caméra et explorer le champ de ses possibilités artistiques.  D’autre part, c’est nous, humbles spectateurs, qui sommes invités à faire l’expérience de quelque chose d’inédit, vivre un moment unique à travers le cinéma, cet art du son et de l’image.

En définitive, le court est majoritairement un exercice de style, qui ne raconte pas énormément de choses, mais parachève sa grandeur par la façon dont il les raconte et les envisage, explorant les thématiques du rêve et de la mémoire à travers l’objectif d’une caméra parfaitement consciente qu’elle est la seule à pouvoir ainsi décrire, non, écrire l’image.

Ashes 2
La pellicule mise au jour.

PARTIE I – RÊVES DE LUMIÈRES

Des deux parties du film, c’est de loin la première que je préfère. Durant les dix premières minutes, Joe déploie tout son art dans une séquence extrêmement stylisée aux accents de diaporama – les images se suivent (généralement), mais leur enchaînement est saccadé, privé de sa fluidité par les caractéristiques intrinsèques de la caméra LomoKino, créant comme un flux de photos prises à une demi-seconde d’écart. Ce style presque photographique plus que cinématographique rappellera, par instants, l’autre chef-d’œuvre du cinéma expérimental, La Jetée de Chris Marker.

Le réalisateur, l’artiste devrais-je dire, agence mille et un tableaux évocateurs dans cette séquence. On se balade au gré du métrage, dans un village rural, dans une forêt luxuriante, on y croise d’autres visages, d’autres êtres, d’autres lumières. Suit-on le point de vue de cet homme sur qui le film s’ouvre, promenant son chien aux alentours et partant méditer au soleil dans une clairière ? Ou suit-on le point de vue à la première personne de cette caméra qui suit cet homme ?

Les images se jouent du médium cinématographique lui-même, restreignant volontairement la hauteur de l’écran par de longs bandeaux noirs pour mieux la faire éclater par moments fugaces, comme si la poésie se faisait trop intense pour n’être contenue que dans cet espace limité. Joe joue avec les couleurs et la forme de la pellicule, n’hésitant pas à la montrer brute et vierge ou à la découper comme dans cette courte séquence où l’écran se fend en deux puis en trois pour raconter de multiples histoires à la fois.

L’ensemble forme un maelström harmonieux, un chaos paisible aux dimensions oniriques et poétiques. C’est du cinéma lent, oui, mais d’une lenteur agréable, qui nous offre tout le temps nécessaire à la contemplation de la création artistique, nécessaire à nous laisser happer par son aura. Le réalisateur nous enveloppe d’une sérénité sans pareille en nous invitant au cœur d’un rêve que nous n’avons pas rêvé, et qui semble pourtant si intime et familier.

La seconde partie de cette critique développe la seconde partie du film et l’interprétation de son sens, attention spoilers ! Ne t’enfonce pas trop profondément dans le rêve…

Ashes 1
Trois films pour le prix d’un.

PARTIE II – AU FEU, LES ARTIFICES

Puis il y a la seconde moitié du film, et le rêve prend fin. Après la douce opulence de la première partie, le noir se fait abruptement, et la bande sonore, jusqu’ici quasiment muette si ce n’était pour des bruits d’insectes et des échos forestiers lointains, est soudainement teintée par la voix d’un narrateur immatériel.

Cette seconde partie se démarque fortement de la première par une effroyable et laconique austérité, caractérisée par une profusion de longs écrans noirs – cette fois, c’est l’autre film de Chris Marker, Sans Soleil, qui se rappellera à nous – uniquement rythmés par les quelques mots que daigne nous lancer le narrateur, entrecoupés sporadiquement d’une séquence de feu d’artifice filmée normalement et d’images courtes et banales. On y apercevra, entre autres et comme sortie de nulle part, l’actrice Tilda Swinton qui se trouvait alors en Thaïlande pour présider un festival avec Joe, et qui apparaîtra d’ailleurs dans son prochain film, Memoria.

L’ambiance change du tout au tout, et impossible de retrouver dans cette seconde moitié la saveur si particulière de la première. Quelque chose manque. Oui, précisément. À travers ses paroles, le narrateur (qui pourrait être Joe lui-même, puisqu’il dit avoir grandi dans la ville de Khon Kaen et qu’on l’aperçoit le temps d’un selfie improvisé à la LomoKino) nous raconte comment, à son réveil, il a tenté de se souvenir du rêve, de dessiner et peindre ce qu’il y avait vu, mais que son souvenir s’étiolait peu à peu sans qu’il puisse rien y faire.

Si j’ai beaucoup moins apprécié cette séquence, en tous cas au premier abord, c’est à cause de ce sentiment de vide qu’elle crée, mais c’est exactement en ceci qu’elle est si importante. En nous privant brutalement du rêve et en se lamentant sur sa disparition, elle crée en nous une envie de le rattraper, de s’y rattacher de toutes nos forces pour faire revenir ces images si envoûtantes. La seconde moitié du film nous force à faire le deuil de la première, et en ce sens la rend encore plus extraordinaire à notre mémoire. Elle parvient à nous rendre nostalgiques d’un rêve que nous n’avons pas rêvé.

En ce sens, Ashes lui-même est comme ce feu d’artifice que nous dévoile sa fin. Lancé par une fusée incandescente illuminant la nuit, il explose en une pluie d’images merveilleuses et onirique aux couleurs fantasmatiques, puis s’éteint et nous ramène au ciel noir, ne laissant derrière lui… que des cendres.

Ashes 5
Tilda Swinton, qui s’incruste dans le film totalement gratuitement.

LE MOT DE LA FIN

Ashes n’est pas qu’un simple film mais bien une véritable œuvre d’art. Nulle note ne saurait évaluer la création d’un grand artiste,  qui nous imbue d’une mélancolie languissante pour un songe qui n’est pas le nôtre, et exprime par des images la lumière, la couleur, et le noir lui-même. Comme le disait le professeur Armando Maggi de l’université de Chicago dans sa propre critique : « Je ne sais pas exactement ce que j’ai vu […] mais ce que j’ai vu était magnifique ».

« NARRATEUR – J’ai réalisé que c’était un rêve. »

Ashes 6
Salut Joe !

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à MUBI, et c’est très bien comme ça

7 commentaires sur “Ashes – Rêver encore

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  1. Mhh, c’est intéressant. Si t’as l’occas’ d’aller en festival de cinoche, il y en a plein des films comme ça, assez étranges pour nous permettre de ne pas les oublier.
    Une fois de temps en temps, ça passe bien. 🙂 A condition de boire un ou deux cafés avant.

    Aimé par 1 personne

  2. Ce n’est pas un film, c’est une transe !
    Moi qui ai vu l’oncle Boonmee (mais qui n’ai aucun souvenir de ses vies antérieures), j’imagine bien le voyage. Je suis assez ouvert à ce type d’expérience et je dois dire que tu la défends bien.

    Aimé par 1 personne

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