Le Pub (Mars 2020) – Frankenstein

‘Cause this is thriller, thriller night !

Darkness falls across the land, the midnight hour is close at hand… En plus d’un siècle d’existence, le cinéma a su donner vie sur nos écrans aux créatures les plus effroyables, aux monstres les plus terribles, aux démons les plus infâmes. Néanmoins, peu d’entre eux furent aussi marquants et influents que les monstres d’Universal ; des légendes du cinéma d’horreur qui changèrent à jamais la façon dont nous ressentons la peur, de La Momie à Dracula en passant par L’Homme Invisible et l’épouvantable Frankenstein

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Karloff a pris la grosse tête.

FRANKENSTEIN

Réalisateur : James Whale

Acteurs principaux : Boris Karloff, Edward Van Sloan

Date de sortie : 21 novembre 1931 (US), 17 mars 1932 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 262 007 $

Box-office : 12 millions $

Durée : 1h11

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Ça tombe bien, on est là pour ça.

HORREUR UNIVERSELLE

« EDWARD VAN SLOAN – Comment allez-vous ? M. Laemmle estime qu’il serait désobligeant de présenter ce film sans un aimable avertissement. Nous allons raconter l’histoire de Frankenstein, un homme de science qui voulut créer un homme à son image sans s’en remettre à Dieu. C’est une histoire extrêmement singulière. Elle a trait aux deux grands mystères de la Création : la vie et la mort. Elle vous donnera des frissons. Il se peut qu’elle vous choque. Ou même qu’elle vous frappe d’horreur. Aussi, si certains d’entre vous préfèrent ménager leurs nerfs, c’est l’occasion ou jamais de… Ma foi, vous voilà avertis. »

Notre histoire commence, comme elles le font souvent dans les arcanes du 7ème Art, avec Georges Méliès. On doit au réalisateur de Jeanne d’Arc ou du Voyage à travers l’Impossible, entre autres innombrables accomplissements de sa prolifique carrière, l’invention du cinéma d’horreur. Dès 1896, avec des films tels Le Manoir du Diable, Le Château Hanté ou autres La Caverne Maudite, il mettait en scène des squelettes, des fantômes, des hommes transformés en chauves-souris ou encore Méphistophélès (alias Satan), l’un de ses personnages préférés et l’un des plus récurrents de sa filmographie, dans de grotesques pantomimes aux trucages opportuns. Bien sûr, l’épouvante était rudimentaire, et le genre plutôt fantaisiste, mais tous les ingrédients primordiaux qui feraient plus tard la recette de l’horreur étaient déjà là.

Bref ; surtout, on connaît principalement Méliès pour son extravagant Voyage dans la Lune de 1902, trésor cinématographique qui donna naissance à la science-fiction et fut l’un des plus éclatants succès des premières années du cinématographe, tout particulièrement aux États-Unis. Ce que l’on sait moins, c’est que de ce succès, le cinéaste n’en vit pas une miette. En effet, faute de copyrights déposés outre-Atlantique, le film a pu être reproduit et piraté en toute légalité, faisant les riches heures des exploitants d’alors – parmi eux, l’on peut nommer Thomas Edison, Siegmund Lubin, ou encore… Carl Laemmle.

Ce même Laemmle qui fonda, en 1912, la société de production et de distribution Universal Pictures. Si Universal permit la découverte de futurs réalisateurs de renom à l’instar de John Ford ou Erich von Stroheim, le studio doit ses plus éminentes réussites des années 1920, encore une fois, à la France. En effet, c’est en adaptant les œuvres de Victor Hugo puis Gaston Leroux que Laemmle se bâtit une cathédrale du culte de l’épouvante, où résonnent de terribles arias à la gloire des plus difformes monstres – dans le sens étymologique du terme, « celui que l’on montre du doigt ». Le Bossu de Notre-Dame et Le Fantôme de l’Opéra marquèrent un tournant dans l’industrie du film, signant l’acte de naissance de la peur sur grand écran : pour la première fois, le cinéma donne des frissons.

Du haut de ses bureaux d’Hollywood, devenus château des horreurs, le producteur désormais accompagné de son fils Carl Laemmle Jr., survolant une vague de gloire couronnée par le prix du Meilleur Film à la 3ème cérémonie des Oscars pour À l’Ouest, Rien de Nouveau, fait entrer ses mythes gothiques dans l’ère du parlant avec l’inoubliable Dracula en 1931. C’est suite au triomphe de ce premier vrai film d’horreur, classique majeur des fameux Universal Monsters, qu’il lancera la production d’une œuvre qui deviendrait le quatrième plus gros succès des années 30, au dessus de l’autre monstre légendaire King Kong et juste derrière Le Magicien d’Oz ;  une œuvre dirigée par le réalisateur prodige James Whale et portée, entre autres, par l’une des stars du film de vampires, le charismatique Edward Van Sloan ; l’accomplissement cinématographique d’un effroi encore jamais porté sur pellicule auparavant, savant mélange des genres de l’horreur et de la science-fiction initiés par Méliès, qui ne peut que laisser le spectateur s’écrier avec force enthousiasme : « It’s alive! IT’S ALIVE! »

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AH !

ANATOMIE D’UN MONSTRE

Frankenstein est l’apogée des monstres d’Universal. Dans une galerie des horreurs extrêmement vaste et diversifiée, l’aberration imaginée initialement par Mary Shelley en 1818 s’impose comme la figure dominante ; une légende qui s’ancre de façon indélébile dans l’imaginaire collectif, incarnée par un magistral Boris Karloff qui restera à jamais intrinsèquement lié au rôle.

Le film de Whale n’est pas la première adaptation du roman d’horreur – on retiendra notamment la version de 1910 par les studios Edison – mais c’est celle qui donne réellement naissance au mythe. C’est la véritable intronisation de la créature aux panthéon des monstres ; impossible aujourd’hui de ne pas penser à Frankenstein sans revoir la carrure imposante de Karloff, ce maquillage inoubliable au crâne plat et aux électrodes plantées dans le cou. C’est le film qui a mené les spectateurs à se référer au monstre, en réalité jamais nommé, en tant que Frankenstein – le nom du savant.

Cette absence de dénomination officielle (même s’il s’appellerait en fait Adam, comme le disait Shelley après la publication de son roman, en référence à la Genèse biblique) participe du mystère éternel du géant mort-vivant. Tout est envisagé de façon à le mystifier, ses bandages camouflant son visage, son corps recouvert d’un drap, sa première apparition. Au générique de début, l’acteur est même tenu secret, dissimulé derrière un intrigant « ? » ; et ce n’est qu’à la fin que l’on découvre le nom de Karloff.

Frankenstein s’inscrit indéniablement dans la lignée des monstres qui le précédèrent, et quand bien même c’est un film parlant, il porte l’éminent héritage des pionniers muets de l’épouvante, ceux d’Universal évidemment avec Le Bossu puis Le Fantôme ; mais également les expressionnistes allemands que sont Le Cabinet du Dr. Caligari et Nosferatu. L’acteur se livre à un spectacle de mime muet évocateur, où la subtilité de ses gestes raconte ce que ses grognements bestiaux ne peuvent dire. Nul besoin de mots lorsque le monstre se fait personnage tragique dans cette complainte silencieuse époustouflante, les mains levées vers le soleil.

La créature n’est ainsi pas qu’une force brute animée machinalement par un cerveau criminel malencontreusement placé au sein de son crâne difforme. Le gentil géant Karloff inspire par touches éphémères l’empathie, notamment lors de cette superbe rencontre avec la jeune Maria – cette même scène qui marquera si fortement la petite Ana de L’Esprit de la Ruche. Un véritable moment de légèreté, brutalement avorté par l’irruption involontaire du mal, qui offre au monstre des nuances bienvenues, pour culminer dans un véritable final tragique lorsqu’il affronte son funeste destin.

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J’ai un peu peur.

CRÉATURE ET CRÉATEUR

Dans cette part d’humanité – si tant est qu’on puisse la désigner ainsi – sous-jacente à la personnalité du monstre se révèle le questionnement fondamental de Frankenstein, celui du lien entre créature et créateur. Cet Autre au faciès inquiétant agit comme un miroir déformant, incarnation des dérives d’un esprit en perdition qui nous oblige à confronter nos démons ; Frankenstein crée le monstre à son image comme Dieu créa l’Homme en son temps.

« Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu. »
– Genèse, 1, 27

La tour distordue où siègent les expérimentations du savant s’apparente à une nouvelle tour de Babel tendue vers les cieux, échafaudée par un homme qui cherche à se rendre égal au Créateur en s’octroyant le pouvoir de la vie. « Maintenant je sais ce que c’est que d’être Dieu » déclarera Henry Frankenstein, blasphème fatidique qui le mènera à sa perte – et causera la censure du film à sa sortie. La montée de l’ascenseur vers l’orage qui donnera naissance à l’aberration vaut pour la montée au ciel d’une âme qu’on ne laissa jamais mourir, et qui en un éclair littéral engendrera une résurrection profane et la redescente du monstre sur notre Terre, comme une apocalypse bâtarde lâchée sur un monde impie en punition de ses pêchés.

Difficile de ne pas voir alors dans la créature une nouvelle interprétation du Maschinenmensch de Metropolis, lui aussi transgression des lois de la Création et vecteur de la damnation du monde. Rotwang et Frankenstein, un même pêché capital aux conséquences tragiques. Des récits d’Hommes et de monstres, éternelles figures de notre déchéance ultime.

Il n’en fallait pas plus pour embraser la flamme de la vindicte populaire, et rallier les peuples contre la malédiction ; et que la plus horrible des aberrations soit condamnée à l’immolation sur l’autel de la conscience. Le pêché disparaît dans le brasier mais laisse sa marque indélébile dans notre esprit, la légende de Frankenstein ne fait que commencer, et l’horreur d’étendre son manteau noir sur l’ensemble de l’humanité.

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Au feu !

LE MOT DE LA FIN

Frankenstein constitue sans doute le paroxysme des monstres d’Universal Pictures. Héritier des grandes épouvantes du muet expressionniste et précurseur de l’horreur moderne ; si le film ne terrifie certainement plus autant qu’il le faisait dans les années 30, il n’en reste pas moins un visionnage mémorable aux allures mystiques et mythiques, comme un feu de Saint-Elme brûlant au sommet de notre esprit.

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Note : 8 / 10

« FRANKENSTEIN – It’s alive! IT’S ALIVE! »

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‘Cause this is thriller, thriller night!

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Universal Pictures, et c’est très bien comme ça.

4 commentaires sur “Le Pub (Mars 2020) – Frankenstein

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  1. Superbe analyse Arthur, j’y retrouve toutes les questions soulevées par ce chef d’œuvre, pierre angulaire du cinéma d’épouvante. Bien vus tous ces ponts vers les grands films du muet, de Metropolis à Nosferatu (et son acteur tout aussi énigmatique), auquels on pourrait ajouter « le golem ».
    Derrière la figure du monstre finissent même par disparaître la personnalité oh combien passionnante du réalisateur James Whale (a qui on doit l’autre chef d’œuvre du genre « l’homme invisible »).
    Disparaît aussi derrière le maquillage et l’anonymat du générique le grand Karloff (pseudo derrière lequel se dissimulait William Pratt) qui ne dût sa présence à l’écran que par le refus de Lugosi de se laisser recouvrir de prothèses.
    Un film qui regorge de niveaux de lecture, qui a marqué plus d’un cinéaste (Tim Burton et son joli remake canin), tout comme sa suite indispensable.

    Aimé par 1 personne

    1. À n’en pas douter, Frankenstein est la clé de voûte fantastiquement ornementée par Whale sur laquelle repose toute la cathédrale de l’horreur ! Il y a presque autant de légendes entourant ce film devant que derrière la caméra, et c’est certainement là ce qui fait toute sa grandeur.

      Aimé par 1 personne

  2. C’est toujours un plaisir de lire vos articles ! Je parcourais votre blog, lorsque je suis tombé sur cet article captivant. Je suis un grand fan des classiques du cinéma. D’ailleurs, vous parlez aussi de Metropolis dans celui-ci et je l’ai justement revu la semaine dernière.

    Aimé par 1 personne

    1. C’est toujours un plaisir de savoir qu’on est lu, haha ^^ Effectivement, Frankenstein et Metropolis sont deux immenses classiques qui partagent plus qu’on ne le pense. Le film de Fritz Lang a d’ailleurs lui aussi eu droit à une critique sur Le 7ème Café 😀

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