L’Esprit de la Ruche – Images innées

La magie du cinéma à travers des yeux d’enfants.

Après avoir parcouru non sans émotion les montagnes ensoleillées du documentaire apicole Honeyland, mon esprit se prit à vadrouiller ingénument à la suite de ces majestueuses abeilles, jusqu’à aller se poser en une autre ruche, non plus macédonienne cette fois, mais espagnole. L’Esprit de la Ruche est considéré comme un classique du cinéma de la péninsule ibérique ; une œuvre intrigante qu’il me tardait de découvrir depuis plusieurs mois, et qui, comme un bon miel, nécessite une certaine maturation.

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El Espíritu de la Colmena, pour les intimes.

L’ESPRIT DE LA RUCHE

Réalisateur : Victor Erice

Actrices principales : Ana Torrent, Isabel Telleria

Date de sortie : 8 octobre 1973 (Espagne), 5 janvier 1977 (France)

Pays : Espagne

Durée : 1h38

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Frankenstein d’après une enfant de 6 ans.

IL ÉTAIT UNE FOIS EN CASTILLE

Quand on parle de genre au cinéma, on pense souvent aux grandes étiquettes – comédie, drame, action, thriller, horreur, etc. Pourtant, il faut savoir qu’il existe aussi une pléthore de sous-genres spécifiques qui constituent des niches particulières au sein des grands mouvements du 7ème Art. Le réalisme magique est l’un de ceux-là. Ce sous-genre du cinéma fantastique au nom en apparence oxymorique se caractérise par une approche réaliste à la fiction tout en y incorporant un dosage précis et subtil de fantastique ; pas assez présent pour plonger totalement dans le fantastique comme Le Seigneur des Anneaux, ni assez influent sur la réalité pour sombrer dans le surréalisme à l’instar de Fellini (Huit et Demi, Roma) ou Jodorowsky (La Dansa de la Realidad). C’est un art qui laisse la place à l’imaginaire dans le monde réel, et s’intéresse souvent au regard des enfants, prenant des airs de conte de fées moderne.

Le mouvement naît d’abord en peinture au début du XXème siècle avec une réappropriation du réalisme pictural par les avant-gardistes, avant de gagner la littérature dans les années 30. C’est le monde hispanophone qui s’en fera le principal porteur, avec à sa tête notamment l’auteur colombien Gabriel García Márquez et son roman Cent Ans de Solitude, publié en 1967, considéré comme le plus grand ouvrage du genre. Au cinéma, on retrouve le réalisme magique aux États-Unis avec le fabuleux Les Bêtes du Sud Sauvage ou au Japon dans les animations de Hayao Miyazaki ; mais c’est là encore les œuvres hispanophones qui s’imposent, avec par exemple Ils Reviennent… – dont je préfère infiniment le titre anglais Tigers Are Not Afraid – au Mexique ou les films de Guillermo Del Toro à l’instar de La Forme de l’Eau ou le classique du genre, Le Labyrinthe de Pan. Mais le film qui a donné naissance au sous-genre et a influencé massivement ses successeurs à travers les âges, c’est L’Esprit de la Ruche, sorti en Espagne en 1973.

Assez ironiquement, si le chef-d’œuvre de Victor Erice signe l’acte de naissance du réalisme magique, il n’en est pas pour autant un véritable représentant, et tient beaucoup plus du drame. Cependant, à travers ses personnages principaux juvéniles et son attachement à leur imagination enfantine, le film crée une toile de fond poétique et fantasmatique qui développe une atmosphère propice à la magie, une atmosphère de conte de fées. Cela se dénote dès les premières minutes, avec un générique illustré par des dessins d’enfants et sublimé par une musique envoûtante, qui ouvre le film comme tout conte qui se respecte par les mots « Il était une fois… »

Il était une fois, quelque part en Castille vers 1940, une jeune fille nommée Ana (Ana Torrent), vivant avec sa grande sœur Isabel (Isabel Telleria) et ses parents dans un grand manoir isolé. Le pays se relève tout juste de la guerre civile, qui a miné les esprits des adultes et grisé les couleurs du monde ; les distractions sont minces, la nostalgie est partout. Un jour, un projectionniste nomade ramène au village un film extraordinaire : le Frankenstein de 1931. Impressionnée par le long-métrage et croyant aux histoires racontées par sa sœur, Ana devient persuadée que dans une ferme abandonnée, à l’orée du hameau, le monstre vit réellement.

Si L’Esprit de la Ruche prend des airs de conte de fée, il est malgré tout bien loin de se terminer par « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », et on arpente plutôt ici le territoire des contes de Grimm, avec leur maturité effroyable et leur atmosphère fantasmagorique ; Frankenstein est, après tout, un film d’horreur. Je ne suis pas certain que ce soit un film triste, mais ce n’est assurément pas un film heureux ; il est davantage teinté d’une mielleuse mélancolie, un sentiment agréable bien que tragique, doux bien qu’amer.

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Pas sûr que ce soit le meilleur terrain de jeu, les enfants…

IMAGINATION(S)

Cette ambiance si particulière naît directement de la réalisation virtuose de Victor Erice, et la cinématographie formidable de Luis Cuadadro, dont le travail est ici d’autant plus remarquable de ce fait que le directeur de la photographie est devenu peu à peu aveugle au cours du tournage. La filmographie d’Erice n’est pas abondante, puisqu’il ne réalisa que trois films dans sa vie, mais dès cette première œuvre qu’est L’Esprit de la Ruche, il fait preuve d’une maestria et d’une poésie absolument épatantes.

Le film tout entier baigne dans une lumière solaire surréelle, étendant à l’infini la bien nommée « heure magique » de la photographie, ce moment précis et éphémère de la journée juste après l’aurore ou juste avant l’aube où le soleil crée des couleurs chaudes et un rayonnement doré éblouissant. Le récit semble comme hors du temps, comme un échappatoire de la grisaille d’une Espagne nouvellement franquiste pour nous plonger dans un autre monde plus accueillant, un Oz ibérique où l’on pourrait s’attendre à ce qu’Ana rencontre Dorothy au détour d’un chemin. Toto, I’ve a feeling we’re not in Kansas anymore.

Tout ceci contribue à rendre les images du film marquantes, à ce qu’elles nous restent en mémoire longtemps après le visionnage de par leur majesté et leur élégance. L’Esprit de la Ruche est un film de peu de dialogues – les plus belles scènes sont quasiment toutes muettes – qui préfère inviter à la contemplation admirative pour mieux nous immerger dans l’imagination féérique de cette enfant, afin que nous aussi ayons les yeux qui brillent.

Les enfants, Ana et Isabel, sont les véritables pierres angulaires du long-métrage. Le réalisme magique ne naît pas de l’incorporation directe d’éléments fantastiques dans la réalité de la Castille de la Seconde Guerre Mondiale, mais bien de ceci que le monde ne nous est donné d’être vu qu’à travers leurs yeux innocents, qu’à travers leur ensorcelante intériorité. Les deux fillettes resplendissent par leur pureté et leur charisme, tandis qu’elles observent les abeilles de leur père, cherchent le monstre de Frankenstein dans l’ancienne ferme et habitent ingénument un monde d’adultes trop grave pour qu’elles le comprennent.

« Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. »
— Lettre de Saint Paul Apôtre aux Romains, 7, 19

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La route de terre jaune mène-t-elle à la Cité d’Émeraude ?

LA MAGIE DU CINÉMA

L’Esprit de la Ruche est riche de symbolisme et de métaphores, à une époque où la censure stricte n’aurait jamais laissé passé les critiques ouvertes d’un régime dictatorial qui touchait alors à sa fin. Il y aurait là sans doute de quoi creuser et s’attarder pour trouver le sens profond de l’œuvre ; cependant je me trouve plus touché par ce qu’elle dit que par ce qu’elle sous-entend. Car c’est aussi, et pour moi surtout, un film à propos d’un film, un film à propos des films.

Dès le départ, de l’arrivée tonitruante du camion transportant les précieuses pellicules aux gens ramenant leurs propres chaises de bois et d’osier pour assister à la séance, en passant par l’annonce publique de la projection et par l’exaltation du projectionniste qui répète à qui veut bien l’entendre que c’est un film « sublime », « superbe » ou « énorme » ; Erice crée l’évènement autour de la séance de cinéma et emphatise la puissance du film que les villageois s’apprêtent à visionner, initiant l’impulsion qui propulsera l’imagination d’Ana jusqu’à la magnifique scène finale.

Le cinéaste glorifie ici le Frankenstein de 1931, rendant un vibrant hommage à cette œuvre cinématographique mythique en développant toute cette effervescence autour de la séance, en montrant directement à l’écran certaines de ses scènes les plus poignantes. Mais il se rappellera également à l’œuvre de James Whale à travers des plans similaires ou des liens entre les personnages du film dans le film et les siens, et fera aussi référence à d’autres métrages, notamment lors d’une scène ferroviaire avec L’Arrivée d’un Train en Gare de La Ciotat de 1896, des frères Lumière.

Le court-métrage est connu pour avoir ébahi et effrayé ses premiers spectateurs, terrifiés à la vue d’un train leur fonçant droit dessus. Bien sûr, c’est une légende urbaine, mais ça n’a pas d’importance car c’est précisément ce dont quoi parle L’Esprit de la RucheC’est un film sur la puissance du cinéma, sa capacité à nous affecter et à nous bouleverser, à nous marquer de façon indélébile comme la vie d’Ana est marquée par Frankenstein. C’est un témoignage de cinéphilie, l’illustration et la preuve en même temps que les films peuvent impacter nos vies et nous rester en mémoire pendant des jours, des semaines, des mois, des années, des décennies.

L’écran de cinéma est tel la paroi de la ruche de verre du père d’Ana, à travers lequel on observe des personnages se mouvoir dans un autre monde comme on observerait la besogne mécanique des abeilles produisant leur précieux miel. L’Esprit de la Ruche nous invite à réveiller notre âme d’enfant, à ne pas tout comprendre peut-être, mais à nous émerveiller et à rêver ; le film transcende les frontières de la langue, de l’époque ou de la réalité elle-même pour tous nous rassembler sous la bannière d’une seule nation : l’imagi-nation.

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Une fenêtre ouverte sur le monde.

LE MOT DE LA FIN

Premier film de son réalisateur Victor Erice et déjà chef-d’œuvre, L’Esprit de la Ruche s’impose comme un merveilleux ouvrage de cinéma d’une beauté envoûtante, comme une ode à l’art de l’imagination. Voilà, peut-être, de la véritable magie.

Note : 8 / 10

« TERESA – Quand je regarde autour de moi et que je vois tant d’absence, de destruction et de tristesse, je me dis qu’avec toutes ces choses, nous avons aussi perdu la capacité de sentir la vie. »

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Moi à la fin du film.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Bocaccio Distribución, et c’est très bien comme ça

2 commentaires sur “L’Esprit de la Ruche – Images innées

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