Le Pub (Décembre 2019) – Parasite

Être, paraître et disparaître ; l’essence d’une fable résolument moderne tout droit venue de l’autre bout du monde.

2019 a été une formidable année de cinéma, pleine de films incroyables, émouvants, épatants, originaux, venus de tous les coins du monde. On en a évoqué certains au moment de leur sortie, on en évoquera sûrement d’autres dans les années à venir. Pourtant, il en est un dont on a beaucoup entendu parler, mais dont je ne voulais pas écrire la critique en sortant du cinéma le 9 juin dernier, car il me fallait du temps pour le digérer, pour l’appréhender, pour trouver les mots qui lui rendraient hommage à sa juste valeur. Ça tombe bien Billy, c’est le film que tu as choisi pour clôturer cette année ; et si Joker est mon film préféré des 365 derniers jours, c’est Parasite qui est bel et bien, objectivement, le meilleur film de 2019 !

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Tout n’est que tromperie.

PARASITE

Réalisateur : Bong Joon-Ho

Acteurs principaux : Song Kang-Ho, Choi Woo-Shik, Park So-Dam, Chang Hyae-Jin

Date de sortie : 5 juin 2019 (France)

Pays : Corée du Sud

Budget : Environ 11,4 millions $

Box-office : 234,5 millions $

Durée : 2h12

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Billy lisant les articles du 7ème Café.

ÊTRE

Parasite, c’est avant tout l’histoire de deux familles que tout oppose, dont les chemins vont se croiser inopinément et s’engouffrer pour le meilleur et surtout pour le pire dans les méandres d’une vaste fumisterie qui les dépasse très largement.

Il y a d’abord les Kim ; le père Ki-taek (Song Kang-ho, acteur fétiche de Bong Joo-ho et ici au sommet de son art), la mère Chung-sook (Chang Hyae-jin), le fils Ki-woo (Choi Woo-shik), et la fille Ki-jeong (Park So-dam). Ils vivent dans un demi-sous-sol miteux, encombré d’années d’affaires diverses et variées entassées tant bien que mal dans cet espace trop exigu, où l’on ne capte le Wi-fi qu’en étant assis sur les toilettes. Chacun gagne son pain comme il peut en effectuant des jobs mal payés pour joindre les deux bouts ; comme plier des cartons de pizzas à la chaîne pour un restaurant local. Bref, la classe populaire coréenne, vivant, survivant, sous le seuil de pauvreté.

Un jour, un ami de Ki-woo, s’apprêtant à partir étudier à l’étranger, lui offre une opportunité qui va changer la vie des Kim du tout au tout. Il lui conseille de se faire passer pour un étudiant et de le remplacer comme tuteur d’anglais dans une famille riche de la ville.

Un certificat de scolarité falsifié plus tard, et c’est la porte ouverte vers le monde de la haute société et la famille Park. Elle reproduit la même structure que les Kim ; le père Dong-ik (Lee Sun-kyun), la mère Yeon-gyo (Cho Yeo-jeong), le fils Da-song (Jung Hyeon-jun) et la fille Da-hye (Jung Ziso). Ici, la vie n’a plus rien à voir avec les bas-fonds où habitent les Kim : M. Park est PDG d’une grosse compagnie informatique, ce qui lui a donné, entre autres, les moyens d’acheter une maison d’architecte ultra-moderne et ultra-design dans les hauts-quartiers.

Avec Parasite, Bong Joon-Ho signe une fable sociale quasiment dystopique et pourtant terriblement réelle, résolument inscrite en 2019. Le réalisateur déploie tout un contexte social directement né du monde actuel, où l’empire du capitalisme a plus que jamais creusé les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres ; les uns s’élevant toujours plus haut sur leurs montagnes, les autres s’enfonçant toujours plus bas sous terre – de façon d’ailleurs plus ou moins littérale, comme le démontrent les habitations des deux familles. Une Palme d’Or décernée à l’unanimité et amplement méritée, qui vient consacrer à la fois le cinéma coréen dans son ensemble – première fois que le pays reçoit la récompense – et, déjà, un des plus grands films du XXIème siècle, qui fait pleurer et rire, mais souvent jaune.

J’ai comme une envie de pêche.

PARAÎTRE

Une fois bien installé chez les Park, Ki-woo va échafauder une dantesque machination pour faire embaucher toute la famille à leur service, à leur nez et à leur barbe. Ainsi, Ki-jeong devient spécialiste de l’art-thérapie pour le petit dernier, puis Ki-taek et Chung-sook remplacent respectivement le chauffeur et la femme de ménage de la famille – tout ça en assumant chacun une fausse identité, sans que les Park ne se doutent une seule seconde que leurs quatre employés sont en réalité tous de la même famille.

« Il faut se méfier des apparences » chantait Mary Poppins en fin d’année dernière, et Parasite ne pourrait mieux lui donner raison. Dans cette escalade mensongère, personne n’est vraiment qui il semble être, et Bong Joon-ho déploie tous les outils à sa disposition pour édifier la façade de cette culture du paraître.

Les Park, d’ailleurs, n’en sont pas exempts non plus. Derrière leurs airs bourgeois de petit cocon familial modèle gronde en effet l’écho de la disharmonie ; un père souvent absent et absorbé par son travail, une mère à la limite de l’ulcère, une fille courant à la rébellion et un fils traumatisé par un souvenir refoulé. Tout n’est que surface et apparences, on organise des fêtes d’anniversaire démesurées pour faire croire à un bonheur fallacieux dans un déni presque maladif, quand la famille huppée est en réalité bien plus dysfonctionnelle que celle des Kim. Eux sont peut-être des escrocs, mais au moins ils sont unis.

Ces jeux de mensonges à double tranchant influencent directement l’apparence, justement, du film. La cinématographie extraordinaire de Hong Kyung-pyo transcende les conflits du film par d’incroyables jeux de lumière et d’ombre, et la direction artistique de Lee Ha-joon contribue à les ancrer jusque dans les moindres détails des décors du film. C’est une harmonie du chaos qui se tisse inlassablement sous nos yeux, encore magnifiée par la caméra experte de son réalisateur, élevant Parasite au rang de tableau de maître.

À ce titre, la maison des Park constitue la partie émergée d’un iceberg monstrueux dont les entrailles s’étendent bien plus profondément que l’on ne pourrait le croire de prime abord. Toute en géométrie minimaliste et en lumière post-moderniste, elle aussi n’est finalement qu’une façade derrière laquelle se joue un drame inavoué ; sous prétexte d’offrir une totale transparence, les immenses baies vitrées ne servent en fait qu’à mieux nous enfumer.

Tas de faux-culs.

ET DISPARAÎTRE

Au fur et à mesure que le long-métrage progresse, les révélations tombent et les tromperies s’accumulent, jusqu’à emmener le spectateur dans des méandres insoupçonnés. L’escroquerie des Kim prend une ampleur inimaginable jusqu’au point de non-retour, jusqu’à ce qu’un dérapage malencontreux signe l’effondrement du mirage et amorce un final ahurissant de tension et de tragédie que personne n’aurait pu voir venir.

Tous dissimulés derrière leurs façades respectives, les personnages disparaissent peu à peu et perdent leur identité – à passer leur vie à être quelqu’un d’autre, qui prend le temps d’être eux ? Mais derrière les masques, c’est bien plus que des identités individuelles qui s’évaporent. Le véritable drame de Parasite, c’est la disparition de l’humanité toute entière ; à toujours se cacher à cause d’une société moderne inclémente, on en devient, on en redevient, des animaux sauvages.

Le proverbe clé du dernier film d’Hayao Miyazaki disait ceci : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». Indéniablement, en 2019, le vent s’est levé ; le capitalisme a marqué les sociétés contemporaines au fer rouge et amplifié plus que jamais les inégalités sociétales, le téléphone est devenu une arme léthale face à laquelle on peut lever les mains en l’air, et la pollution et les catastrophes naturelles impactent irrémédiablement les populations. Mais dans ce contexte, nous est-il encore donné de vivre ? Plusieurs fois pendant le film, on demande à Ki-taek quel est le plan. Le plan, c’est qu’il n’y en a pas. Le vent se lève, il faut tenter de survivre.

Tout part à vau-l’eau.

LE MOT DE LA FIN

Être, paraître et disparaître ; les trois maîtres-mots d’une œuvre extraordinaire, qui m’a laissé bouche bée au point qu’il me fallut reprendre ma respiration lorsque l’écran noir final est apparu. Parasite n’est plus un tissu de mensonges mais bien une véritable toile dont la magnificence n’a d’égale que l’intelligence, et qui marquera de façon indélébile cette année 2019.

Les Pubs sont des articles dont le sujet est choisi par les lecteurs via des sondages sur la page Facebook du 7ème Café, abonne-toi pour pouvoir voter !

Note : 9 / 10

« KI-WOO – C’est quoi le plan ? »

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Hahahaha… Haha… Ha.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayants-droits respectifs, et c’est très bien comme ça.

2 commentaires sur “Le Pub (Décembre 2019) – Parasite

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  1. En lisant ce formidable article qui fait la preuve par trois de l’importance capitale du film de Bong Joon-ho dans la production cinématographique mondiale, on se dit que ça valait le coup d’attendre ! 😉
    Et si on devait reprendre l’allégorie du Snowpiercer pour évoquer Parasite, on se dirait tous dans le même train, mais pas dans le même wagon. La Palme d’or ira donc à un film dans l’air du temps, et le Joker au Lion vénitien qui, à bien des égards, est aussi le reflet du grand malaise social qui gagne l’ensemble des sociétés modernes.
    A l’aube d’une décennie nouvelle, fondons nos espoirs sur un avenir plus apaisé, pourvu que le cinéma nous y aide.

    Aimé par 1 personne

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