L’Expresso – Danse Serpentine (1899)

Entrons dans la danse aux milles couleurs des frères Lumière !

Le cinéma et la danse ont toujours été fondamentalement liés, en ceci que tous deux sont des arts du mouvement : celui des images, d’une part – qui tire d’ailleurs directement son nom du grec κίνημα (kínêma) qui signifie mouvement – et celui des corps, de l’autre. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que la danse ait fait partie des premiers sujets abordés par le 7ème Art, au tournant du XIXème au XXème siècle. Voici l’une d’entre elles, capturée sur pellicule par nos frères Lumière nationaux il y a plus de 120 ans ; la Danse Serpentine.

(Je recommande de regarder le film en vitesse x0,75, ça rend encore mieux !)

En 1891, l’américaine Marie-Louise Fuller, dite Loïe Fuller, monte sur scène pour une petite représentation théâtrale sans envergure. Affublée d’une robe trop longue, elle se voit contrainte d’en tenir les pans dans ses mains afin de ne pas trébucher. Devant les réactions enthousiastes du public face à cette improvisation, elle esquisse quelques virevoltes qui impriment la toile de son costume d’amples mouvements qui évoqueront à d’uns un papillon, à d’autres une orchidée. La danse serpentine était née.

L’orée du XXème siècle fut marquée par la révolution des Arts et la montée progressive des avants-gardes dans tous les domaines. Peu à peu, autant en littérature qu’en architecture, en peinture ou en musique, les codes tombaient pour laisser émerger des formes nouvelles et modernes. C’est l’Art Nouveau, et la danse serpentine fera de Loïe Fuller une de ses principales représentantes dans le domaine scénique.

Cette danse se caractérise d’abord par un vêtement très ample, agité par les mouvements des bras de la danseuse, eux-mêmes prolongés par de longues baguettes qui permettent d’occuper toujours plus l’espace. Le costume n’est plus un simple accessoire décoratif, il est l’outil principal de la chorégraphie – cela pourra d’ailleurs rappeler des danses orientales traditionnelles, chinoises par exemple, comme celle qu’exécute Zhang Ziyi au début du Secret des Poignards Volants. Résolument tournée vers la modernité, Fuller accompagnera aussi ses prestations d’un spectacle lumineux, prenant vie à l’aide de multiples projecteurs électriques, munis de filtres colorés, et jeux de miroirs ; une révolution à l’époque où l’utilisation de l’électricité n’était vieille que de quelques années. La danse serpentine est donc un spectacle d’un nouveau genre, entre tradition et modernité, fondé sur l’abstraction et l’évocation.

Le succès fut immédiat. Et il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’un autre art nouveau, le cinéma, s’en empare ; pourtant Fuller refusera toujours qu’on la filme elle-même. Ce seront donc ses disciples, imitatrices ou infâmes plagieuses, au choix, qui apparaîtront sur les pellicules de la Belle Époque. Dès 1894, le duo Thomas Edison & William Laurie Dickon ouvre le bal – si j’ose dire – avec Annabelle Serpentine Dance, puis d’autres pionniers suivront rapidement : les frères Lumière, évidemment, mais aussi Georges Méliès qui en tirera deux métrages dont La colonne de feu ; la première réalisatrice de l’Histoire, Alice Guy-Blaché, et son improbable Danse Serpentine dans une cage aux lions ; Segundo de Chomón, le Méliès espagnol, avec Création de la Serpentine et sa magnifique scène finale ; et bien d’autres encore durant les années 1900 comme cette très jolie Danse Serpentine anonyme.

Malgré tout, difficile de retranscrire les jeux de lumière et de couleurs des projecteurs sur une pellicule en noir et blanc. C’est pourquoi la plupart de ces films est en réalité colorisée à la main, méticuleusement, pour non pas retranscrire fidèlement les vastes artifices déployés sur scène, mais au moins retransmettre l’idée et l’essence de cette danse de mouvement et de lumière. Si j’ai choisi de mettre en avant la version des Lumière plutôt qu’une des autres citées ci-dessus, c’est d’ailleurs précisément parce que je trouve que c’est celle où les mouvements de la danseuse sont les plus somptueux et où la coloration est la plus magnifique. Il y a dans la danse serpentine une beauté tout à fait abstraite et subjective, poétique, presque hypnotique. Par ailleurs, nul autre art que le cinéma n’aurait pu rendre à merveille le spectacle surréaliste de ces danses colorées – rendant le 7ème Art et le 6ème d’autant plus intimement liés.

Si la danse serpentine est tout un symbole d’un art vieux de plus d’un siècle, elle n’en a pas disparu pour autant, et certaines chorégraphes contemporaines se plaisent encore à la travailler, à l’instar de Jody Sperling ; qui la ramena d’ailleurs au cinéma  dans les plus sublimes scènes du film La Danseuse, sorti en 2016, qui raconte de façon romancée l’histoire de Loïe Fuller et de sa danse inoubliable.

J’en rêve encore.

https://le7cafe.files.wordpress.com/2019/12/8e3ce-loie_fuller_folies_bergere_02.jpg
On dirait un vitrail.

— Arthur

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