Ad Astra – Neptune et au-delà de l’infini

Ad Astra est un spectacle de son et lumière philosophique intersidéral et intersidérant.

La science-fiction est mon genre cinématographique favori. Pourtant, il y a bien longtemps que l’on a pas abordé de véritable science-fiction spatiale sur Le 7ème Café, la dernière fois remontant au mois de mars (!) avec les courts-métrages Le Voyage à travers l’Impossible et Smash & Grab. De même, il y avait bien longtemps que je n’étais pas tombé sur un film de science-fiction qui alliait la magnificence technique de la représentation des confins de l’univers à la profondeur philosophique à laquelle l’espace est propice ; à la manière d’un Moon ou d’un Blade Runner. C’est alors qu’est sorti au cinéma le dernier film de James Gray, Ad Astra

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L’espace, la dernière frontière… de l’esprit.

AD ASTRA

Réalisateur : James Gray

Acteurs principaux : Brad Pitt, Tommy Lee Jones

Date de sortie : 18 septembre 2019 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 80 millions $

Box-office : 132,8 millions $

Durée : 2h04

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Attention, ça va secouer.

PAR DELÀ LES ÉTOILES

Dans un futur proche, Roy McBride (Brad Pitt) est un astronaute autiste travaillant pour SpaceCom, la division spatiale de l’armée américaine. Alors qu’il manque de mourir lors d’une mission à cause d’un phénomène de surcharge électrique étendu à tout le système solaire, il apprend par SpaceCom que la source de la surcharge serait le Projet Lima, un vaisseau spatial disparu 16 ans auparavant dans les environs de Neptune, qui visait à trouver des formes d’intelligence extraterrestre et était dirigé par le père de Roy, H. Clifford McBride (Tommy Lee Jones). On confie alors à l’astronaute la mission de contacter son père, s’il est toujours vivant, et découvrir la vérité qui se cache aux confins de notre galaxie ; de la Lune à Neptune en passant par Mars, jusqu’aux étoiles.

« Ad astra per aspera », « Jusqu’aux étoiles en dépit de l’adversité » en latin. Il n’y a rien, à mon sens, de plus merveilleux qu’un film qui réussit le pari de nous envoyer dans l’espace au milieu des astres ; qui réussit à capter l’infinie immensité de l’univers dans un étriqué cadre rectangulaire. James Gray reprend ici des thèmes éculés, la relation père-fils (qu’il explorait déjà sur fond d’exploration de l’inconnu dans son précédent film The Lost City of Z) et la recherche d’une vie intelligente au delà de notre atmosphère, mais les lie d’une telle façon qu’il en ressort un ouvrage majestueux et fascinant qui ne ressemble à aucun autre ou presque. Si toutefois l’influence de son maître à penser, 2001, l’Odyssée de l’Espace, imprègne Ad Astra, ce n’est jamais de façon flagrante ou hors de propos, mais toujours dans des inspirations sous-jacentes et subtiles – la seule véritable référence directe étant la base lunaire située dans le cratère de Tycho, ce même cratère où était déterré le monolithe du film de Stanley Kubrick.

Visuellement parlant, Ad Astra est un véritable triomphe. La réalisation tout en apesanteur de James Gray et la cinématographie magistrale de Hoyte van Hoytema (à qui l’on devait déjà celles d’Interstellar ou Dunkerque) vont de paire pour étayer un univers magnifique, fondé sur des cadrages très géométriques et des jeux de lumières époustouflants, reposant beaucoup sur des lueurs diffuses et des lampes halogènes, conférant à l’espace une chaleur tout à fait unique. Même les scènes d’action ne sont jamais frénétiques ou inutilement bruyantes, mais toujours dans la mesure et la pondération. Un plan particulièrement m’est resté en mémoire de par sa construction parfaite ; Helen Lantos (Ruth Negga) debout dans l’embrasure d’une porte éclairée par une lueur jaune-orangée, tandis que sur le mur derrière elle est projetée l’image de la mer couleur d’azur agitée par les vagues, avec un disque accroché au mur donnant l’impression d’une planète noire survolant les flots. Je ne peux malheureusement pas le trouver sur Internet, mais si tu as vu ou vas voir le film, tu sauras duquel je parle Billy.

Difficile aussi de ne pas faire les éloges de la bande originale du film, composée par l’inénarrable Max Richter à qui l’ont doit une profusion de morceaux magnifiques comme « On the Nature of Daylight » qui apparaissait dans Shutter Island ou Premier Contact, assisté par Lorne Balfe, un collaborateur régulier de Neill Blomkamp et son OATS Studios (Rakka). Leur musique transcende Ad Astra et participe à l’ambiance éthérée et la sérénité du cosmos tutélaire, dans des envolées orchestrales majestueuses.

Dernière anecdote, que je n’ai vue relevée nulle part ailleurs, avant de passer à une analyse des thématiques du film : le code affiché sur l’écran de la transmission secrète donnée à Roy par le colonel Pruitt (le formidable Donald Sutherland) est 6EQUJ5,  ce qui correspond au célèbre signal Wow!, un signal radio d’intensité sans précédent capté en 1977 par un radiotéléscope américain, qui a souvent été avancé comme preuve possible de l’existence de vie extraterrestre.

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Seul sur Mars. Ah non pardon, c’est un autre film ça…

DIEU, LE PÈRE, ET LES AUTRES

« Telle est ma quête
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps »

Là où 2001 se construisait principalement autour de symétries – autant dans le cadrage des plans que dans ses thèmes -, Ad Astra s’articule autour de parallèles ; et nombre des événements se répètent deux fois, de manière plus ou moins implicite. En particulier, une des idées principales du film tient en ce que les actions du père, même indirectes, influencent celles du fils. Et si l’idée que les erreurs des parents sont héritées par les enfants n’est pas nouvelle – Mamma Roma en est un autre exemple flagrant – elle est ici exploitée brillamment, notamment au travers du principal parallèle du film : la quête de Roy à la recherche de son père reflète la quête de ce dernier pour découvrir une vie extraterrestre.

Les deux hommes se lancent dans la recherche inlassable d’un objectif incertain. Clifford McBride a tout autant de chances d’être mort que d’être encore en vie, et il n’est pas impossible non plus qu’il ne découvre jamais d’aliens, malgré l’ampleur du projet Lima. Pire encore, même si père et fils atteignent leur objectif, alors quoi ? Que se passe-t-il si McBride senior se révèle finalement être un terroriste déséquilibré et pas le héros disparu auquel le public croit ? Que se passe-t-il si les extraterrestres sont mal intentionnés ? On se lance dans une quête éperdue vers une finalité qui pourrait bien ne pas exister, et même si elle existait rien ne dit qu’elle serait positive.

Ultimement, Ad Astra est un parcours de foi, en quête de Dieu. C’est la recherche d’une puissance supérieure qui influence nos vies ; la figure du père ou des êtres venus d’ailleurs. C’est la recherche désespérée vers la preuve que nous ne sommes pas seuls dans ce monde infini, vers la preuve que notre existence n’est pas vaine. C’est la quête chantée par Jacques Brel, tendre inlassablement vers une chose inatteignable, guidés uniquement par la foi que le Graal les attend à l’issue de leur voyage.

« Parce qu’un malheureux…
Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre, à s’en écarteler
Pour atteindre
L’inaccessible étoile ! »

Attention, la partie suivante contient des spoilers sur la fin du film. Si tu ne l’a pas encore vu, je te conseille de passer au Mot de la Fin.

Il y a quelqu’un ?

PLUS PROCHE DE LA VÉRITÉ

La question principale du film est simple : est-on seuls ? Et par « on » j’entends l’humanité toute entière, par « seuls » une solitude à l’échelle du cosmos. Tout tient en cette simple question, que la réponse espérée soit un père, une vie intelligente extraterrestre ou Dieu. Là où Ad Astra se démarque violemment de la grande majorité des films de science-fiction qui abordent la même question, c’est qu’il ose donner une réponse absolument dévastatrice : oui. Oui, nous sommes ultimement seuls.

Bien que le long-métrage partage de nombreuses similitudes avec le film précédent de Gray, The Lost City of Z, à ceci près que la quête visait à découvrir une cité amazonienne disparue, mais le dénouement est bien plus tragique en ceci qu’au moins dans Z l’ambigüité de la fin laissait ouverte la possibilité de l’aboutissement de la quête (Désolé, du coup je spoile l’autre film, mais c’est une histoire vraie donc ça ne compte pas vraiment). Ici, la réponse est claire et nette : les aliens n’existent pas, et Clifford McBride est certes vivant, mais il n’est ni le héros explorateur escompté, ni le terroriste malade mental craint par SpaceCom. Il n’est rien, tout simplement. Il ne peut même pas offrir de figure paternelle à Roy, puisqu’il dit verbatim que de toutes façons il a toujours été plus intéressé par sa mission que par sa famille ; pas d’excuses, pas de regrets, même pas non plus de rejet.

Plus on approche de la vérité, plus on en devient éloigné. Il n’y a rien au bout du tunnel, et par conséquent la foi sur laquelle était basée la quête était complétement vaine, et c’est toute la vie qui s’effondre sur ce principe. « Dieu est mort », disait Nietzsche. En effet. De ce constat ne peuvent émerger que deux réactions, on se laisse ronger comme McBride père, ou on reprend vie comme McBride fils. S’il n’est rien d’autre que nous dans l’univers, s’il n’y a pas d’entité supérieure, alors inévitablement il ne nous reste plus qu’à nous tourner vers nous-mêmes.

Ad Astra est une introspection de l’envergure de l’espace tout entier. Finalement, c’est notre univers intérieur qu’il nous faut explorer ; l’humanité est une infinité d’infinités, resplendissante de milliards d’étoiles, brûlant de mille et un quasars. La vérité ne peut alors résider qu’au fond de nous, car nous sommes seuls, inéluctablement seuls, mais seuls ensemble. Comme le disait Michael dans Star Trek Discovery :

« Nous avons toujours regardé vers les étoiles pour découvrir qui nous étions. Il y avait caché là un message, fait d’espace et de temps. »

Mais les étoiles étaient dans notre cœur. Le cœur de l’univers.

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Ad Astra. Per Aspera.

LE MOT DE LA FIN

Ad Astra est un majestueux voyage introspectif aux confins de notre système solaire, en quête de réponses tutélaires à l’issue incertaine. Sommes-nous seuls ? Dieu, le père, et l’autre s’entrechoquent dans une odyssée philosophique à la cinématographie extraordinaire.

Note : 8,25 / 10

« ROY – Le fils pâtit toujours des pêchés du père. »

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The End.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à Walt Disney Pictures, et c’est très bien comme ça.

 

7 commentaires sur “Ad Astra – Neptune et au-delà de l’infini

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  1. J’ai littéralement bu ces paroles, me suis gorgé de ces mots qui sonnent si justes vis-à-vis du splendide film de James Gray.
    Je n’avais pas fait le lien avec Tycho et le monolithe (j’ai pourtant pensé à Bilal et « Tycho Moon »), et là-aussi, l’ombilic Kubrick fait sens. Pour ma part, c’est le reflet du sas d’accès formant un œil unique sur la visière de Roy lorsqu’il s’apprête à rentrer dans le vaisseau qui m’a immédiatement conduit vers HAL.
    Belle idée aussi que de mettre en résonnance la quête de « L’homme de la Mancha », vaine et illusoire comme l’est celle de McBride. Tu as raison de dire que, depuis que l’homme scrute le ciel, aussi loin que se porte son regard, aux réponses attendues s’ajoutent de nouvelles interrogations, des remises en cause de principes universels que l’on croyait établis. Ad Astra évoque aussi cet aspect métaphysique, tout comme il pénètre le champ psychanalytique des liens familiaux. Là aussi, le sujet d’étude est un puits sans fond qui travaille l’humanité depuis les premiers âges bibliques. Dans Ad Astra, le fils est sur Terre et le père est aux cieux, et James Gray est le (saint ?) esprit qui va les réunir… pour mieux les séparer de nouveau. L’image du père qui hante le fils (justement je viens de revoir les « frères Sisters » qui aborde cette même problématique et qui aurait été un bien beau sujet pour James Gray), du regard porté par l’un sur l’autre, voilà bien des thèmes universels qui méritaient un si beau film.
    « Oui, nous sommes ultimement seuls… » jusqu’à preuve du contraire.

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  2. Bonjour, certains se sentent plus seuls que d’autres, cependant, comme James Gray. Pour lui, le père est dieu, ou dieu est le père. La véritable quête de Roy ici n’est pas d’une intelligence extra-terrestre, mais bien du père ou de son approbation. Un film émouvant sur un fils solitaire qui ne pourra jamais entrer en communication avec son père-dieu, son père-ogre qui a dévoré son équipage et a failli le dévorer lui. Dommage que certaines scènes d’action ne soient pas toujours bien intégrées à la narration.

    Aimé par 2 personnes

  3. Suite à cette lecture je ne peux que te retourner le compliment avec cette très belle analyse qui m’a également appris certaines choses vis-à-vis des références un brin cachées que James Gray a disséminé dans son film. Un film des plus intrigants et fascinants qui reflète toute la complexité de ces problématiques et, surtout, qui expose un point de vue qui change de ce que l’on a l’habitude de voir ou d’entendre !

    Aimé par 2 personnes

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