Take Shelter – Le père de toutes les tempêtes

S’abriter des éléments, ou de nous-même ?

Il nous arrive d’avoir l’impression qu’un danger imminent nous guette. Un bruit lointain, une ombre peut-être, qui laissent à penser que l’apocalypse s’apprête à déferler sur nous à tout moment. Et qu’elle soit vraie ou fausse, cette impression nous urge d’une chose et d’une seule : trouver refuge, à tous prix, car notre vie en dépend. Ou du moins, c’est ce que l’on croit. Et le personnage principal de Take Shelter ne te dira pas le contraire…

Winter is coming…

TAKE SHELTER

Réalisateur : Jeff Nichols

Acteurs principaux : Michael Shannon, Jessica Chastain

Date de sortie : 30 septembre 2011 (US), 4 janvier 2012 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 5 millions $

Box-office : 4,75 millions $

Durée : 2h

AH !

RÊVES ET CAUCHEMARS

Curtis LaForche (Michael Shannon) est un jeune père de famille américain qui vit avec sa femme Samantha (Jessica Chastain) et sa jeune fille sourde Hannah (Tova Stewart). Du jour au lendemain, Curtis se retrouve accablé par des visions apocalyptiques et des cauchemars terrifiants liés à la plus effroyable tempête de tous les temps. Craignant pour la sécurité de sa fille, il va donc se mettre en tête de retaper le vieil abri à tornades au fond de son jardin. Mais la tempête arrive-t-elle réellement… ou est-ce uniquement dans sa tête ?

Qu’on se comprenne bien Billy, Take Shelter n’est pas un film catastrophe. Si tu t’attends à un père de famille fuyant un ouragan dévastateur à la 2012 ou San Andreas pendant deux heures, passe ton chemin ! Non, ce n’est pas du tout ce genre de film. Take Shelter est un petit film indépendant réalisé par Jeff Nichols, dans la veine d’un de ses autres films que j’ai adoré intitulé Midnight Special. Toute la question du long-métrage est de savoir si Curtis a des visions prophétiques ou s’il est malade mental. Et c’est à partir de cette question que le spectateur lui-même va déterminer le genre du film. Si tu es partisan de la première option, alors c’est un film de SF indépendant dont je raffole à l’instar de The Endless. Si tu es partisan de la seconde option, alors Take Shelter devient un thriller psychologique angoissant. En clair, c’est le public qui détermine ce qu’est le film en fonction de sa propre interprétation.

Foin de gros effets spéciaux ou de scènes de destruction massive. Take Shelter est un film qui prend son temps, tout se joue sur l’atmosphère grisée qui instille peu à peu l’angoisse dans ton esprit, soit par la peur de ce que Curtis pourrait faire, soit par la peur de la tempête qui arrive. Ou les deux, tant qu’à faire. Mais c’est surtout un film exponentiel, c’est à dire que les trois premiers quarts du film sont très lents, se concentrent sur l’aspect psychologique et le développement de l’angoisse latente. Mais quand arrivent les 30 dernières minutes, Take Shelter monte soudainement en flèche pour atteindre son apogée dans un final extraordinaire et dantesque sur lequel je reviendrai un peu plus avant.

Je ne te le fais pas dire, Michael.

PAPA, OÙ T’ES ?

Le film doit beaucoup à la performance inénarrable de Michael Shannon, qui porte quasiment la totalité de l’histoire à lui seul. C’est un acteur extrêmement talentueux, dont j’ai déjà pu vanter les qualités dans La Forme de l’Eau en début d’année, et il est devenu l’acteur fétiche de Jeff Nichols puisqu’il apparaît dans la totalité de ses films : Shotgun Stories (2007), Mud (2012), Midnight Special (2016), Loving (2016), et donc Take Shelter. Shannon a cette capacité incroyable d’à la fois nous terrifier et nous faire ressentir de la pitié pour lui. Le rôle lui a d’ailleurs valu pas moins de 15 nominations et 6 récompenses dans divers festivals de films, notamment les Saturn Awards qui sont les prix du cinéma de science-fiction, de fantasy et d’horreur.

Curtis est un personnage d’une complexité épatante et le film nous invite à infiltrer les méandres tortueux de son esprit avec une efficacité implacable. Mais sa schizophrénie et/ou ses dons de voyance ne sont finalement qu’une métaphore scénaristique pour parler de la paternité, tout comme le trouble dissociatif de l’identité en était une pour la maternité dans United States of Tara. Le personnage n’est dans le fond qu’un père comme les autres qui s’inquiète pour son enfant, et qui a l’impression que tout est prêt à le mettre en danger. C’est d’autant plus exacerbé que Hannah est sourde, et les tempêtes sont finalement les incarnations physiques de cette inquiétude parentale. Ayant des parents relativement paranoïaques, ça me parle personnellement totalement.

Mais à force de vouloir coûte que coûte mettre sa fille à l’abri des dangers extérieurs, le risque est de devenir le danger lui-même. Que la tempête prophétisée arrive à la fin ou non, Curtis devient de plus en plus violent et inquiétant lui-même au fur et à mesure que le récit se déroule. En cas de tornade, vaut-il donc mieux affronter les éléments dehors, ou s’enfermer dans l’abri et l’affronter, lui ? On en revient donc à la question première : faut-il s’abriter des éléments extérieurs, ou de soi-même ?

Attention, la partie suivante va amplement débattre de la fin du film. Si tu ne l’as pas encore vu, vite, tous aux abris anti-spoilers !

Comme c’est mignon !

LA MÈRE DE TOUTES LES TEMPÊTES

Et puis il y a la fin. Une des meilleures fins de film que j’aie vues de ma vie. Et c’est peu dire.

Après avoir affronté une tornade bien réelle dans l’abri au fond du jardin, Curtis est emmené par sa femme Samantha pour consulter un psychiatre qui le diagnostique schizophrène et recommande un internement en établissement spécialisé loin de sa famille, après son retour d’une semaine de vacances dans la cité balnéaire de Myrtle Beach où les LaForche se rendent traditionnellement tous les ans. Après un saut dans le temps, on retrouve la famille sur la plage en train de construire un château de sable. Tout va pour le mieux jusqu’à ce que soudain, Hannah signe avec ses mains un mot appris au tout début du film : tempête. Curtis se tourne vers la mer, et c’est à ce moment que je suis resté bouche bée et les yeux écarquillés. Au son de la prodigieuse orchestration « At The Beach » de David Wingo, et filmée avec un talent incroyable, la mère de toutes les tempêtes se déploie effroyablement sous nos yeux. Alors que Sam sort du bungalow et que Curtis part en courant, les envolées emphatiques des violons et la terreur des visages des personnages crée un moment de cinéma absolument extraordinaire quand le gigantesque tsunami surmonté de tornades et de nuages immenses se dessine à l’horizon. Coup de tonnerre. Écran noir.

C’est là que tout se joue. On peut interpréter cette scène finale de deux façons différentes, et c’est cette interprétation qui va définir notre vision du film tout entier. Soit la tempête a réellement lieu, soit c’est une vision dans la tête de Curtis. Je tiens avant tout à préciser que le réalisateur Jeff Nichols ayant toujours refusé d’expliquer le sens réel du film, les deux versions sont tout autant valables l’une que l’autre.

Si on considère que l’ouragan dévastateur se produit réellement, alors Take Shelter est un film de science-fiction. Les visions que Curtis avait depuis le début du film étaient bien des prophéties qui viennent donc se réaliser dans ce final, et il n’est pas schizophrène comme le psychiatre l’avait diagnostiqué. C’est donc une conclusion expiatrice pour notre personnage principal ; alors que tout le monde le pensait malade, y compris sa femme, on se rend compte qu’il avait raison depuis le début et ça éclaire le film sous un nouvel angle. Curtis est le seul à s’être préparé à affronter la tempête, et seul contre tous, il va sauver sa famille et ressortir en héros. C’est une possibilité.

Cependant, je suis partisan de la seconde interprétation, qui est bien pire. Pour moi, cette scène finale est une fois de plus le fruit de l’imagination de Curtis, une vision cauchemardesque, et Take Shelter est un thriller psychologique. Deux éléments viennent appuyer mon raisonnement pour justifier que cette scène n’est pas la réalité : d’une part le passage à Myrtle Beach fait un saut dans le temps alors que jusqu’ici le film était quasiment linéaire et passait de jour en jour et d’heures en heures ; d’autre part la scène se termine sur un coup de tonnerre, coups de tonnerre que seul Curtis entendait pendant toute la durée du film. Cette interprétation a surtout l’avantage de boucler la métaphore filée dont je parlais tantôt qui voit les visions comme l’incarnation physique des inquiétudes du père par rapport à sa fille. Juste avant la scène de la plage, on annonce à Curtis qu’il va être interné loin de sa famille et donc de Hannah. La plus grande tempête pour lui, c’est donc être éloigné de sa fille qu’il essayait à tous prix de protéger durant la totalité du film. Take Shelter se termine alors sur une note dévastatrice appuyée par les cordes des violons tiraillées, martelant inlassablement que les efforts du père étaient vains car il n’a rien pu faire pour protéger sa fille du plus grand de tous les cataclysmes : son absence.

J’en ai des frissons.

LE MOT DE LA FIN

Take Shelter est un film qui monte lentement mais sûrement pour atteindre son paroxysme dans une scène finale ahurissante dont l’interprétation éclaire l’œuvre toute entière. Il nous interroge sur la paternité et sur les inquiétudes du monde : il faut trouver refuge, oui, mais contre quoi ?

Note : 8 / 10

« SAM – Okay… »

Là est la question, Curtis, là est la question.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayant-droits respectifs, et c’est très bien comme ça.

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