Christine – Drame télévisé

Les dernières nouvelles sur le sang et les tripes.

Nous sommes le 15 juillet 2018 Billy. Il y a exactement 44 ans, la journaliste américaine Christine Chubbuck, d’une chaîne locale de Floride, s’est tirée une balle de revolver dans la tête en direct à la télévision. Christine raconte son histoire.

Une affiche glaçante…

CHRISTINE

Réalisateur : Antonio Campos

Actrice principale : Rebecca Hall

Date de sortie : 14 octobre 2016

Pays : États-Unis, Royaume-Uni

Box-office : 313 465 $

Durée : 1h59

giphy[1]
Courage, ce n’est qu’une mauvaise critique à passer.

DÉPRESSION SANS POTES

Du coup Billy, tu connais déjà la fin du film. Mais ce n’est pas ce qui importe, finalement. Christine ne s’intéresse pas tant au suicide effectif de Christine Chubbuck, mais à tout ce qui a mené à cette conclusion tragique. On assiste à une profonde étude de personnage porteuse de nombreux messages.

Comme la majorité des films biographiques, tout est fait pour que le spectateur soit en immersion dans l’époque concernée, en l’occurrence les années 70, et ce malgré le budget relativement peu élevé du film puisque c’est un projet indépendant. À propos de films indépendants justement, au cas où tu ne le saurais pas, ce terme désigne les films n’étant pas produits par les grosses compagnies de cinéma que sont la Warner, Disney ou autres Paramount. Non, on est ici sur des petites boîtes de production – pour Christine c’est principalement The Orchard – avec des budgets limités. L’avantage des films indépendants, c’est que l’argent n’est pas le facteur prépondérant, contrairement aux gros studios qui ne font des films que pour ça : moi-même j’aime aller voir les films Marvel mais ce n’est pas pour le plaisir du 7ème Art qu’ils en sortent trois par an, c’est juste parce qu’ils récoltent presque tous plus d’un milliard de dollars chacun, il ne faut pas se leurrer. Par conséquent, cette sacralisation de l’argent entraîne des effets imparables : pour faire des recettes, il faut faire des choses que beaucoup de monde va voir. Et là, on est sur un film historique qui parle de dépression et où le personnage principal se suicide à la fin. Mouais. C’est donc là tout l’avantage des studios indépendants, ils vont porter des films qu’on ne verrait jamais chez les gros bonnets, voire même qu’on ne verrait jamais au cinéma. C’est donc seulement ainsi qu’un projet tel que Christine a pu voir le jour.

Nonobstant, indépendant ne veut pas dire amateurisme. Le travail de réalisation d’Antonio Campos est efficace, avec des mouvements de caméra et un montage intelligent notamment. Tout participe à l’immersion à la fois dans les années 70 et dans la psyché de Christine Chubbuck : les costumes, les décors, les coiffures, la lumière verdâtre et le ton délavé qui participent au malaise latent… Et Rebecca Hall, qui joue Chubbuck, est extrêmement talentueuse et porte le film, occupant quasiment tout le temps seule le centre de l’écran. Malgré la gravité de l’histoire racontée, on ne sombre jamais dans le pathos excessif ou le drame larmoyant. On est toujours sur un portrait bienveillant et compatissant, qui n’est pas là pour juger les personnes ou les actes, mais simplement pour étudier comment et pourquoi une personne peut sombrer au fond du trou.

On suit donc les trois dernières semaines de la vie de Christine Chubbuck (Rebecca Hall), à son travail pour la chaîne WZRB (en réalité WLXT) avec ses collègues George Ryan (Michael C. Hall, qui n’est pas du tout de la famille de Rebecca Hall même s’ils ont le même nom) et Jean Reed (Maria Dizzia), à la maison avec sa mère (J. Smith-Cameron) et finalement jusqu’au jour du drame.

Ce qui marque le plus dans ce film, c’est l’immense solitude du personnage. Rebecca Hall est presque toujours seule à l’écran. Où que Christine aille, elle paraît comme un poisson hors de l’eau. Et ce dès la toute première scène du film, où elle se filme toute seule en plateau s’imaginant interviewer Ronald Reagan, face à un pot de fleurs en plastique représentatif de tout le reste : faux, vide, tout n’est que façade. Et ce n’est que le début d’une longue descente aux enfers…

Loneliness is killing me inside…

DESCENTE AUX ENFERS

Avant de continuer de parler de l’histoire du film (et par analogie, celle de la véritable Christine Chubbuck), j’aimerais passer rapidement sur un point. Avec un sujet pareil, il serait très facile de glisser dans la dramatisation excessive et le pathos total, en faisant de Chubbuck un personnage digne des tragédies grecques. C’était d’ailleurs une des principales craintes de son frère Greg, seul membre survivant de sa famille en 2016 quand le film est sorti, qui déclarait dans une touchante interview au journal The Sun qu’il avait peur que le film se concentre trop sur le fait que sa sœur était malheureuse en amour à l’époque, le suicide effectif, et pas sur qui elle était vraiment, sa générosité et sa sympathie. Mais si Greg Chubbuck a refusé de voir le film (ce qui est compréhensible, personne n’a envie de voir sa sœur se suicider à la télé), il se trouve qu’en réalité le sujet est traité avec beaucoup de justesse et ses craintes sont infondées.

En effet, Christine est présentée au début du film comme une personne avenante, et malgré cette constante solitude qui la caractérise, une réelle sympathie se dégage d’elle. Elle se demande même à un moment si elle n’est pas pas trop sympathique avec les invités qu’elle interviewe, ce à quoi une collègue lui répond :

« Comment peut-on être trop sympathique ? »

Elle est réellement présentée comme quelqu’un de bien, elle va même faire des spectacles de marionnettes dans un hôpital pour enfants pour les divertir. Chubbuck n’est pas dépeinte en victime totale et impuissante, et sa descente aux enfers est le fruit d’un concours de circonstances, d’un ensemble large de facteurs qui ont fait que sa vie s’est terminée tragiquement.

Un des facteurs est effectivement ses amours malheureuses, mais c’est loin d’être le seul contrairement aux appréhensions de Greg Chubbuck. Christine Chubbuck a 29 ans, pas en couple, pas d’enfants, vierge. Elle nourrit un amour non-réciproque pour son collègue George Ryan, et est réellement anéantie quand elle découvre que ce dernier sort avec une autre collègue, Andrea Rigby.

Cet aspect est d’autant plus amplifié que Christine découvre début juillet 1974 qu’elle a un kyste dans une de ses ovaires, qui lui cause de grandes douleurs abdominales qu’elle croyait dues au stress. Le problème c’est qu’un kyste (une petite tumeur) à cet endroit là implique une ablation de l’ovaire concernée, et donc l’impossibilité pour Chubbuck d’avoir un bébé. Je pense que cet évènement a été particulièrement dramatique dans la vie de la journaliste, elle qui aurait tant souhaité fonder une famille, se retrouve à 29 ans vierge et sans aucun espoir d’avoir un bébé à l’avenir. C’est le choc principal, et tous les éléments autour n’ont fait qu’être des gouttes d’eau qui ont fait déborder le vase déjà plein à ras-bords.

Il y a aussi l’imminence de son 30ème anniversaire, qui arrivait le mois suivant, et le fait qu’elle vivait encore en colocation avec sa mère ; mère qui, par ailleurs, malgré toute sa bonne volonté, n’a probablement aidé en rien à sortir sa fille de cette période difficile. Peg Chubbuck est présentée comme une femme qui ne prend pas son travail au sérieux, qui ne paye pas le loyer, qui boit de l’alcool et fume des joints, autant d’éléments qui ne contribuent pas à fonder un environnement positif pour Christine. Mais encore une fois, sa mère n’est pas présentée comme responsable de ce qui s’est passé, et elle tente même à plusieurs reprises d’aider sa fille et de comprendre ce qui ne va pas, en vain.

Ajoutons encore à tout cela que Chubbuck s’est faite doubler pour une promotion à Baltimore par George Ryan (à savoir, je le rappelle, l’homme qu’elle aime) et Andrea Rigby (l’amante de ce dernier), et qu’elle avait déjà souffert de tendances dépressives par le passé, et on a un cocktail à l’issue inévitable. On peut comprendre que l’accumulation d’autant de problèmes en un court laps de temps ait mené le personnage à déclarer :

« Ma vie est le problème. »

Tout ça est condensé dans une scène vers la fin du film, relatant la participation de Christine à un groupe d’entraide psychologique avec le jeu du « Oui mais ». Cet exercice est quelque chose qui existe réellement en psychologie, et qui a un concept très simple : deux personnes face à face, l’une ayant un problème, l’autre jouant le rôle d’adjuvant. La première personne expose son problème, ce à quoi l’adjuvant propose une solution. La personne doit alors contrer cette solution en disant « Oui mais… » et en ajoutant une justification de pourquoi elle ne peut pas, et ainsi de suite. À la fin, on est censé aboutir à un début de résolution du problème initial, ou au moins à aider un peu la personne en galère. Le fait est qu’avec Chubbuck, cet exercice va lui faire ressortir tous les problèmes cités ci-dessus à la fois, si bien que même l’adjuvante ne sait plus quoi proposer comme solution. C’est vraiment le point de non retour du film, jusqu’ici notre personnage principal maintenait tant bien que mal la tête hors de l’eau, mais là c’est la noyade. Christine est presque au bord des larmes, et les mouvements de caméra dénotent drastiquement l’opposition et la solitude qui se créent autour du personnage. Au début de la scène, elle et l’adjuvante sont filmées de côté, de sorte qu’on les voit toutes les deux en train de dialoguer. À la fin, on est sur des plans fixes avec les deux personnages en opposition en gros plan, soit Christine seule contre un mur blanc et vide, soit l’adjuvante avec derrière elle la salle colorée et les autres gens. D’un point de vue de la réalisation, c’est là que se crée la rupture qui mène à la tragédie finale.

LE SANG ET LES TRIPES

« En relation avec la politique de Channel 40 de vous apporter les dernières nouvelles sur ‘le sang et les tripes’, et en couleurs, vous allez assister à une nouvelle première à la télévision – une tentative de suicide. »

Voilà les derniers mots de Christine Chubbuck, issus d’un script qu’elle avait préparé le matin même, quelques micro-secondes avant qu’elle ne sorte un pistolet de son sac et qu’elle se tire une balle derrière l’oreille droite dans ce qui est le premier suicide en direct à la télévision, et malheureusement et dramatiquement pas le dernier. Alors la question est : comment ne pas sombrer dans le voyeurisme malsain en filmant une scène pareille ? Comment ne pas faire du sensationnalisme quand on reproduit le suicide d’une véritable personne dans des circonstances si tragiques ? La question n’est pas évidente, et c’est pourtant là tout le message porté par Christine.

Un autre élément dont je n’ai pas parlé jusqu’alors qui a joué un rôle dans la dépression de Chubbuck est le fait que sa chaîne, WZRB (WLXT dans la vraie vie), a dû faire des changements courant 1974 pour parer à la diminution croissante des audiences de la chaîne. En effet, on est dans un contexte de petite chaîne locale consacrée à la ville de Sarasota en Floride. Or, il est évident qu’il est difficile de faire vivre une petite chaîne, même à l’ère où la télévision était seule maître des médias, sans ordinateurs ni téléphones, et ce d’autant plus dans les petites villes comme Sarasota. Donc, pour attirer plus de spectateurs, il fallait du spectacle, du sensationnel. Et ça, ça a fortement déplu à Christine Chubbuck, parce que ce qu’elle aimait c’était les petits reportages positifs sur les « vrais » gens, la fermière du coin, le festival des fraises, un couple qui fête ses 3 ans de mariage, ce genre de choses. C’est de là que vient ce terme de sang et de tripes, et Christine critique vivement ce sensationnalisme qui va privilégier le drame pour faire des vues.

Et ce message porté par le film résonne encore aujourd’hui, peut-être même plus que jamais à l’ère des réseaux sociaux et des téléphones portables, 44 ans après. Qui n’a pas vu toutes les images de avions qui se crashent dans les tours jumelles le 11 septembre 2001 ? Qui n’était pas devant son écran d’ordinateur, de téléphone ou de télévision le soir du 13 novembre 2015 en France ? Aujourd’hui le moindre accident est filmé et posté sur les réseaux dans les minutes qui suivent. Les camionnettes de BFMTV arrivent sur les lieux d’un drame avant la police. Les images de blessés graves ou de morts dans les guerres et les attentats se vendent à prix d’or. On retrouve dans Christine cette même critique que celle d’Un Élève Doué avec la fascination pour le nazisme de Todd. On oublie trop souvent que derrière les explosions, derrière le sang, derrière le sensationnalisme, il y a des véritables gens et des catastrophes humaines. Une leçon pareille prend tout son sens en 2018, et plus de gens dans les médias et dans les arts, à l’instar du documentaire Fluctuat Nec Mergitur sur les attentats du 13 novembre qui est sorti sur Netflix il y a peu de temps, devraient prendre des notes.

Il est temps que l’on se regarde dans un miroir.

LE MOT DE LA FIN

Christine n’est pas l’histoire sensationnaliste et dramatisée d’un suicide en direct à la télévision, c’est un portrait humain juste et bienveillant, autour d’une personne contre qui la vie s’est acharnée, bien malgré elle.

Note : 7 / 10

« MIKE – S’il y a du sang, on est gagnants. »

In memoriam, Christine Chubbuck, 24 août 1944 – 15 juillet 1974.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayant-droits respectifs, et c’est très bien comme ça

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