Un Élève Doué – Duel de monstres

Bryan Singer signe une étude sociale sur le mal, le nazisme et l’Holocauste, et personne ne pourra en ressortir indemne.

Bonjour Billy, et bienvenue au 7ème Café. Je ne ferai pas de blagues aujourd’hui, car on se penche sur un film extrêmement sérieux : Un Élève Doué (Apt Pupil en VO) de Bryan Singer, sorti en 1998. Cette adaptation d’une nouvelle éponyme de Stephen King se penche sur l’histoire de Todd Bowden (Brad Renfro), un lycéen américain qui découvre dans son quartier en 1984 un fugitif nazi se cachant sous le nom d’Arthur Denker (Ian McKellen, 15 ans avant son rôle dans Vicious). Fasciné par le nazisme et l’Holocauste, Todd va donc persuader le vieil homme de lui raconter sa vie sous le drapeau rouge à croix gammée ; mais cette relation va les entraîner tous les deux dans une spirale infernale jusqu’au point de non-retour…

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Une affiche qui fait frissonner…

UN ÉLÈVE DOUÉ

Réalisateur : Bryan Singer

Acteurs principaux : Brad Renfro, Ian McKellen

Date de sortie : 20 janvier 1999 (France)

Pays : États-Unis

Budget : 14 millions $

Box-office : 8,9 millions $

Durée : 1h51

Attention Billy, tu vas prendre une douche froide.

Note : Cet article ne contiendra des spoilers qu’à la fin, où ce sera indiqué. Pour tout le reste, je considère que parler de la première moitié du film n’est pas du spoil ; cependant si tu souhaites ne rien savoir sur le film avant de le voir, reviens après le visionnage Billy !

LA NAISSANCE DU MAL

« Cependant, les questions demeurent : était-ce économique ? Était-ce social ? Était-ce culturel ? Ou était-ce simplement une conséquence de la nature humaine ? Qu’est ce qui a poussé certaines personnes à faire ce qu’elles ont fait, et d’autres à ne rien faire du tout ? »

Ainsi se termine la semaine consacrée à l’Holocauste dans le lycée de Todd. Ainsi débute le film. Ainsi commence la fin. Bryan Singer pose dès la toute première réplique du film, énoncée par le professeur d’histoire, les bases de la réflexion à laquelle il va s’adonner pendant près de deux heures sur la nature véritable du mal.

Mais avant de nous pencher sur cette réflexion en question, mon cher Billy, je tiens à profiter de cette partie pour applaudir les qualités cinématographiques du film en elles-mêmes. La réalisation de Singer est académique mais épurée, centrée sur les personnages et sans fioritures superfétatoires. On remarque notamment le travail sur la lumière, avec une teinte jaunâtre, presque sépia par moments, pour éclairer la trame principale du film, et une variation de noir et blanc pour les « flashbacks » ; le tout, qui finit par se mélanger, donne un aspect très poussiéreux et antique à Un Élève Doué, qui n’est pas sans rappeler certains documentaires consacrés aux deux guerres mondiales. Le générique du film prend d’ailleurs soin d’alterner entre ces deux colorations, entre images d’archives (Les Nazis, les camps de concentration, Adolf Hitler et autres sympathies du même genre…) et scènes quotidiennes de la vie de Todd. Cette séquence s’accompagne de la bande-son imparable de John Ottman, un collaborateur régulier de Singer, et d’une surabondance de plans en surimpression, qui se superposent et s’entremêlent comme pour lier passé et présent, criminels de guerre et jeune lycéen. Le générique tout entier devient presque un exercice de style pour Bryan Singer, avec le déballage de toutes les techniques visuelles réexploitées tout au long du film.

Il convient aussi de saluer les performances époustouflantes de Ian McKellen (Kurt Dussander/Arthur Denker) et Brad Renfro (Todd Bowden). Le premier livre un jeu extrêmement subtil, quand il serait si facile de sombrer dans la méchanceté pure juste parce que son personnage est nazi ; il n’est jamais dans la caricature mais donne ici une des meilleures performances de sa carrière (et Dieu sait qu’il y en a eu des excellentes). Même son accent allemand (en VO) est convaincant, malgré la diction très britannique de l’acteur en temps normal. Mais il faut surtout remarquer le talent de Brad Renfro, qui n’avait que 16 ans à l’époque du film, et qui est tout simplement parfait. Avec un début de carrière si prometteur, c’est vraiment une tragédie pour le monde du cinéma qu’il se soit tué par overdose à 25 ans quelques années plus tard…

Mais évidemment, le plus grand mérite d’Un Élève Doué réside dans son scénario. Quand on aborde les sujets du nazisme, de l’Holocauste etc… il peut être très facile de faire un faux pas et de sombrer dans le cliché. Et c’est bien là la brillance de l’œuvre de Stephen King originale et de son adaptation : tout est en subtilité et justesse. Ce n’est pas une dénonciation. Ce n’est pas un tas de clichés. C’est réellement un récit à part entière et d’une efficacité surprenante, jusque dans les moindres détails, comme le nom du conseiller d’orientation du lycée contre lequel lutte Todd : M. French (« French », Français, rapport à la Seconde Guerre Mondiale et notre lutte contre les nazis).

McKellen en SS en 1998, après avoir été Adolf Hitler en 1989…

L’HÉGÉMONIE DU MALAISE

Tout cela est bien beau (enfin, « bien beau », façon de parler), mais comment le film aborde-t-il concrètement sa réflexion ? Il est clair dès les premiers instants que c’est le dérangement qui prévaut ; on assiste à une véritable hégémonie du malaise du tout début à la toute fin du film.

Forcément, dès qu’on commence à parler croix gammée et petite moustache, on ne peut qu’être mal à l’aise (à moins d’être un psychopathe). La gravité-même du sujet abordé ouvrait la porte au malaise et cet angle est résolument poursuivi par Singer. Il y a certaines scènes où il devient presque palpable tellement tous les éléments se réunissent pour faire émerger une espèce d’atmosphère malsaine, comme un repas de famille chez les Bowden où le nazi est invité, les parents de Todd croyant qu’il est juste un vieillard que leur fils aide pour ses tâches quotidiennes. L’attitude de Denker, les commentaires de la famille, les sous-entendus et surtout les mensonges déblatérés par le criminel de guerre font crisser des dents. À cette accumulation s’ajoute une musique inquiétante qui s’étend sur toute la durée du film, soulignant l’ambiance néfaste de la chose.

Il y aussi, et j’ai même envie de dire surtout, le fait que Todd soit totalement un psychopathe. Certes, il dessine des croix gammées dans ses cahiers d’histoire, mais quel étudiant n’a jamais fait ça ? Ne serait-ce que pour éviter d’écrire « nazi » ou « nazisme » à chaque fois dans ses prises de notes. Seulement il y a une forme d’excès chez le lycéen, qui en remplit des pages entières, dans une sorte d’addiction au nazisme à faire froid dans le dos. Ce n’est pas sans rappeler la recherche constante du sensationnel que l’on voit de nos jours, avec une délectation malsaine du public pour la catastrophe, où l’on veut voir le maximum et le plus sanglant (« Le sang et les tripes » comme le déclara Christine Chubbuck en 1974, nous en reparlerons avec le film Christine une autre fois). Todd a une admiration malsaine pour Denker, et il a les yeux brillants de malice quand il est avec lui.

Cela ressort particulièrement dans une scène qui arrive assez tôt dans le film, quand il offre un uniforme de SS en cadeau au nazi. Si Todd a un sourire en coin, Denker est terrifié, comme si le costume remontait en lui des choses innommables. Alors Todd fait montre de sa force de persuasion et fait du chantage comme à son habitude au vieillard : soit il lui raconte ses histoires et enfile cet uniforme, soit Todd le dénonce à la police. On en vient à se demander qui des deux est le pire, le lycéen psychopathe ou le nazi en retraite ? Et tout cela pour mener à la scène la plus connue (et une des plus importantes) du film, où Ian McKellen débarque en tenue de SS et se met à faire un défilé militaire sous les ordres de Todd. Sauf que ce qui amusait beaucoup le jeune homme au départ commence à lui faire extrêmement peur quand le nazi n’arrive plus à s’arrêter et amplifie son rythme de marche frénétique jusqu’à tout stopper d’un seul coup sur un salut nazi. Une scène à faire frissonner. De l’admiration, Todd passe à l’angoisse, car il n’a en réalité aucune idée de ce dans quoi il s’est fourré et tout ça le dépasse.

Ajoute à cela une musique constamment inquiétante et un homo-érotisme malsain sous-jacent, Billy, et tu auras le cocktail du malaise d’Un Élève Doué. Concernant ce dernier point, il est particulièrement flagrant dans les relations entre Todd et Denker, dans les sous-entendus ou les détails tels que le Tshirt rose pâle du jeune homme, qui rappelle les triangles des prisonniers homosexuels des camps de concentration, ou la scène dans les douches des vestiaires du lycée. Cette thèse est par ailleurs bien développée dans le livre d’Aaron Kerner, Film and the Holocaust: New Perspectives on Dramas, Documentaries, and Experimental Films, des pages 52 à 58. Et ce malaise insoutenable culmine jusqu’au milieu du film, où Denker fait chanter à son tour le lycéen. Les tables tournent, chacun a le pouvoir de faire tomber l’autre, c’est l’équilibre de la terreur, le film devient un véritable duel de monstres. Tout se résume en une seule réplique :

« Oh my dear boy, don’t you see ? We are fucking each other. »

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Le point de non-retour.

OH MY DEAR BOY, DON’T YOU SEE ?

Attention, les spoilers commencent maintenant. Si tu ne souhaites pas en savoir plus Billy, passe directement au mot de la fin.

À partir de ce moment, c’est l’escalade. Plus rien n’a de réel sens et tout s’effondre. La relation toxique entre Todd et Denker va les mener à assassiner un SDF prostitué homosexuel, sur un air d’opéra. Toute lumière de la scène devient rouge telle le sang, jusque dans les phares des ambulances qui ne clignotent que d’une seule couleur. Après le meurtre, les yeux de Todd meurent. Il n’y a plus de vie derrière, plus cette étincelle malfaisante qui brillait quand il a rencontré le nazi. Il n’y a plus rien. Et tout ça pour quoi ? Ni lui, ni Denker n’avaient en réalité de quoi faire chanter l’autre. Tout était du bluff. Le mal s’immisce et fait son nid, sans aucune raison.

C’est là la plus grande puissance d’Un Élève Doué. Déstabilisé par le manque de repères classiques, le spectateur ne sait plus quoi penser. Le jeune lycéen, qui devrait être le héros de l’histoire, est un être infâme. Le nazi, qui est un monstre à l’état pur, laisse penser à certains brefs instants qu’il a du remords. Où sont les héros ? Où est la vertu ? Où est le bien qui devrait s’opposer au mal comme dans tous les autres films ? Nulle part. Il n’y a ici que noirceur et hideur.

Et puis vient la fin. Quand après avoir été sauvé de sa crise cardiaque, Denker est reconnu à l’hôpital par un survivant de la Shoah, dans la scène la plus émotionnelle et tragique du film, tout part à vau-l’eau. Kurt Dussander, perdant son alias d’Arthur Denker, est reconnu et arrêté par la police israélienne ; le subterfuge qu’il avait monté avec Todd contre M. French est mis en péril par ce dernier ; Dussander finit par se suicider et Todd par devenir celui qu’il admirait, en « élève doué » qu’il est. Une machine sans cœur, qui répète mot pour mot une des répliques du nazi face à son professeur, un ballon de basket à la main comme lorsqu’il a tué un oiseau plus tôt. Et le spectateur est laissé là, hagard et impuissant, devant cette machine infernale. Comme le disait si bien Jean Cocteau :

« Regarde, spectateur, remontée à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec lenteur tout le long d’une vie humaine, une des plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour l’anéantissement mathématique d’un mortel. »

Est-on contents que le nazi soit reconnu ? Tristes que le plan des personnages principaux capote ? Énervés que Dussander échappe à son procès en se suicidant ? Terrifiés face à la transformation inévitable de Todd en monstre ? Tant de questions auxquelles nous ne pouvons pas répondre. Nous nous retrouvons, face à la vision pure du mal, tel le survivant de la Shoah à l’hôpital : sans voix, en larmes et nous accrochant désespérément à la toute dernière lueur d’espoir, aussi falote soit-elle, que nous pourrons attraper.

Hello Darkness, my old friend…

LE MOT DE LA FIN

Au final, quelle est la réponse à la question posée en tout début de film ? Est ce que tout ceci a réellement un sens, dans le fond ? Un Élève Doué n’a ni héros, ni morale. Seul le mal, sous la forme principale du nazisme, prend le contrôle, et les lignes deviennent floues. Le meurtrier et l’adolescent fusionnent et ne font plus qu’un dans une perpétuation de l’horreur, ils ne sont pas pires l’un que l’autre. C’est un duo/duel de monstres auquel s’adonne Bryan Singer, dont personne ne ressortira vainqueur.

Note : 8 / 10

« DENKER – Une porte s’est ouverte, et elle ne pouvait plus être refermée. »

APT PUPIL, Brad Renfro, Ian McKellen, 1998. ©TriStar Pictures
À ta santé.

— Arthur

Tous les gifs et images utilisés dans cet article appartiennent à leurs ayant-droits respectifs, et c’est très bien comme ça.

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